Politiques
Comprendre l’islam des origines : la parole coranique (cycle II.1)
2026-06-10
Pour le lecteur contemporain, le Coran se présente comme un livre : un texte constitué, organisé en cent quatorze sourates (ou chapitres), transmises sous une forme stabilisée au fil du temps. Cet état du texte est devenu si familier qu’il tend à faire oublier une réalité première : au moment où elle se fait entendre au début du VIIe siècle, la parole coranique ne s’est pas donnée d’emblée sous cette forme.
Coran koufique.
La parole coranique s’est déployée sur une période d’environ vingt-deux ans, au rythme de ses énonciations successives, avant de faire bien plus tard l’objet d’un travail de mise en forme, d’agencement et de mise par écrit.
Très tôt, les savants musulmans eux-mêmes se sont interrogés sur la manière d’ordonner cette parole : circonstances de révélation, chronologie, distinction entre périodes dites mecquoise et médinoise. Les recherches modernes ont repris, discuté et parfois déplacé ces outils d’analyse.
Tous témoignent d’un même fait : le texte que nous lisons aujourd’hui est aussi le résultat d’un processus qui est loin d’avoir livré tous ses secrets.
Retrouver le moment des origines : du texte à la parole
Au début du VIIe siècle, vers 610, la parole coranique n’est donc ni un ouvrage achevé, ni un discours systématisé. Elle surgit par fragments, dans des circonstances précises, adressée à des interlocuteurs identifiables. Elle se donne comme une parole à dire, à transmettre fidèlement, à faire entendre, autrement dit une parole inscrite dans le temps même de son énonciation.
Dans une société d’oralité, où l’écrit existe sans occuper encore la place centrale qu’il prendra plus tard, la force d’une parole se mesure aussi à sa capacité d’être retenue, répétée et transmise.
Le terme même de qurʾān, formé sur la racine arabe q-r-ʾ, évoque d’abord l’acte de réciter, de proclamer, de faire entendre une parole transmise, bien avant de désigner l’ouvrage que l’on connaît aujourd’hui.
La mémoire, la récitation et l’écoute jouent ici un rôle décisif.
La parole coranique circule d’abord par des voix avant de circuler par des supports écrits.
Ce n’est qu’à partir de la fin du VIIIe siècle que les lecteurs découvrent progressivement un texte clos, ordonné et stabilisé. Les premiers auditeurs, eux, entendent une parole en train d’advenir.
Comprendre le Coran suppose ainsi un déplacement du regard. Retenons donc qu’avant d’être un livre que l’on manipule, il fut d’abord une parole, qawl, affrontant des hommes, des objections et un imaginaire donné.
Versets sur pierre.
Une parole contestée dans un monde déjà peuplé de paroles inspirées
Dès ses premières manifestations, la parole coranique suscite des réactions contrastées. Elle n’est pas reçue comme une évidence, mais comme une parole à interpréter, à situer, à classer.
Ceux qui l’entendent disposent déjà de catégories pour penser ce type d’énonciation. Le devin (kāhin), le poète (shā‘ir), ou encore le sorcier (sāḥir) incarnent des figures reconnues de la parole inspirée, chacune renvoyant à un mode particulier de relation à l’invisible (ghayb), souvent accessible à travers l’action des djinns.
Les premiers auditeurs tentent d’appréhender cette parole nouvelle en la comparant, en la rapprochant, parfois en l’assimilant à ces formes déjà connues. Pourtant, quelque chose résiste.
Ce trouble tient sans doute à plusieurs éléments : un rythme singulier, une tonalité d’avertissement, la revendication d’une autorité supérieure, mais aussi le refus d’entrer sans reste dans les catégories disponibles. Cette parole ressemble peut-être à d’autres, mais refuse de s’y laisser réduire.
L’accusation de majnūn ne tarde pas à surgir. Très tôt adressée à l’homme Muḥammad par les siens, elle ne relève pas seulement de l’invective. Elle correspond à une tentative d’interprétation à partir des cadres existants. En ramenant cette parole à une inspiration attribuée à l’emprise des djinns, les Mecquois cherchent à la situer et, dans le même mouvement, à la disqualifier.
C’est le point de départ d’une contestation qui ne cessera ensuite de s’intensifier. Elle obligera la parole coranique à se préciser elle-même, à répondre aux objections, à affirmer plus nettement ses lignes de force et à redéfinir progressivement son rapport au divin.
Cette polémique mecquoise fera l’objet du prochain article.
Pour aller plus loin
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Aziz al-Azmeh, The Emergence of Islam in Late Antiquity. Allah and His People, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.
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Rachid Benzine, Le Coran expliqué au jeunes, Paris, Seuil, 2013.
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Angelika Neuwirth, The Qur’an and Late Antiquity, Oxford, Oxford University Press, 2019.
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Theodor Noldeke, The History of the Qur’an, Leyde, Brill, 2013 (traduction anglaise d’un classique de l’historiographie coranique).
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Al-Suyuti, Al-Itqān fī ‘ulūm al-Qur’ān, Beyrouth, Dār al-Kutub al-‘Ilmiyya, 2003 (sur les sciences coraniques classiques).
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Esma Hind Tengour, L’Arabie des djinns. Fragments d’un imaginaire, Bruxelles/Fernelmont, EME InterCommunications, 2013.
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