Tunisie : Les ailes brisées des femmes victimes de viol

Huit ans après la Révolution, la réticence des femmes à dénoncer leur violeur type, un agent de l’Etat sévissant sous le régime de l’ex président Ben Ali, s’explique par une crainte de devenir les pestiférées de la société. Ainsi que de semer rejet et stigmatisation au niveau de toute leur famille.

Parents des victimes de la dictature en Tunisie

A 49 ans aujourd’hui, son corps et sa vie ressemblent à une épave. Plus rien de sa gaieté ni de sa beauté de jeunesse ne subsiste : ses longs cheveux châtains, ses yeux en amande, sa bouche rieuse... Une jeunesse fracassée à la moitié de l’année 1987, lorsque Bessma Chaker alors brillante lycéenne islamiste de 16 ans est arrêtée puis violée par la police au moment d’un interrogatoire musclé.

« J’ai eu une crise de nerf. Avant de perdre conscience j’ai entendu l’un des agents s’exclamer : « Viens Asfour, c’est la fiesta ce soir ! ». Je me suis réveillée à moitié dévêtue, avec du sang coulant sur les jambes et le ventre et tout le corps contaminés par une sourde douleur ».

Bessma Chaker est libérée lors de l’amnistie ayant suivi le « coup d’Etat médical » du nouveau président Ben Ali en novembre 1987. Sa mère est mise au secret de son agression qu’elle finit par dévoiler à son mari. Le père, lui, se révèle intraitable sur la question de « l’honneur perdu » : il met Bessma à la porte et divorce de la mère, soutien inconditionnel de sa fille. Depuis, c’est la précarité et le rejet de tous qui jalonnent le quotidien de Bessma Chaker.

« Je veux partir, je veux quitter la Tunisie. Faites que je ne sois pas enterrée dans ce pays qui m’a tué ! », supplie-t-elle en larmes.

 

Pour humilier les hommes

Bessma Chaker fait partie des rares femmes violées par les agents de l’Etat pendant le régime dictatorial des présidents Bourguiba (1957-1987) et Ben Ali (1987-2011), qui ait accepté de se confier à nous. Si pendant les auditions privées de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), des femmes et des hommes, ont avoué aux écoutantes avoir été abusés sexuellement par la police, les choses changent quand il s’agit des auditions publiques, qui se sont déroulées entre novembre 2016 et janvier 2018 et ont été transmises en direct par la télévision. Des femmes victimes des pires exactions y ont dit à demi-mot leur viol mais sans jamais l’exprimer ouvertement.

Le 17 novembre 2017, Bessma Baliî, 53 ans, témoigne à visage découvert devant la commission vérité tunisienne. Elle relatera son kidnapping en 1991 par les Brigades de recherche de la garde nationale de Nabeul.

« On nous a fourrées, ma sœur et moi, dans une voiture pleine à craquer de policiers. Ils nous faisaient subir des attouchements tout en nous menaçant d’aller plus loin... Ma sœur n’arrêtait pas de sangloter et moi j’étais obsédée par les pratiques de viol dont ces fameuses Brigades étaient connues…», se souvient la victime.

Le supplice de Bessma Baliî s’amplifie dès qu’elle franchit le poste des Brigades. Torture physique et morale – elle écoutera pendant dix jours les cris et les supplications de sa petite sœur enfermée dans la geôle voisine –, coups, insultes, harcèlement sexuel, attouchements de nuit alors qu’elle est étendue sur sa couche… « J’aurais voulu mourir, ou au moins m’évanouir », se lamente-t-elle sans en dire plus.

http://www.ivd.tn/timeline/جلسة-الاستماع-العلنية-الثانية/

Ibtihel Abdellatif, présidente de la commission femme à l’IVD, explique les raisons de ce lourd silence des femmes victimes par : « la peur de la stigmatisation. Lorsqu’elles dénoncent le viol elles savent qu’elles seront mises au ban de la société, salies, couvertes de boue, reniées de tous, interdites de mariage… ».

Et parce que dans les sociétés patriarcales, le corps de la femme, tabou ultime, appartient au groupe familial, son viol impacte tout cet ensemble. Les bourreaux-agents de l’Etat le savent : « En violant une femme, ils cherchent à fracasser toute la famille. Les femmes ont été utilisées pour punir, terroriser et humilier les hommes, les maris, les pères, les frères. Plus que soutirer des aveux, c’est là leur but ultime », ajoute Hayet Ouertani, présidente de la commission réparations et réhabilitation à l’IVD.

Ibtihel Abdellatif, présidente de la commission femme à l’IVD

 

Au musée des horreurs

Difficile de dresser des statistiques dans ce domaine, y compris après la clôture des travaux de la commission vérité le 31 décembre dernier et la fin de la rédaction de son rapport. 57 000 dossiers de victimes ont été retenus par l’IVD, dont 25% déposés par des femmes. Viol et violences sexuelles y sont récurrents et font partie d’un protocole codifié de la torture. Un chiffre effarant a à ce propos été présenté lors de la conférence de clôture de l’IVD le 14 décembre 2018 : « les 57 000 dossiers révèlent que 198 enfants de moins de 16 ans ont été violés : 17 % de filles et 83 % de garçons ».

Si le viol des femmes en Tunisie a touché également la gauche -Imene Bejaoui du Parti ouvrier tunisien (POCT) viendra raconter son supplice en 2011 devant le Tribunal fictif de l’Association tunisienne des Femmes Démocrates- il a été perpétré surtout comme arme de guerre à l’encontre des femmes islamistes, militantes ou épouses ou filles d’opposants au régime, pendant les années 90. Lorsque le président Ben Ali s’acharne contre le mouvement islamiste qu’il considère comme un dangereux concurrent politique. La période du président Bourguiba aura été beaucoup plus marquée par les assassinats, les condamnations et les exécutions à caractère politique, le viol n’ayant pas été utilisé d’une façon aussi systématique que lors de la période qui a suivi son long règne.

C’est un musée des horreurs qui défile à travers les diverses situations de viol subies par les fillettes et les femmes : sodomie, viol en réunion, viol avec un objet contondant... Dans la plupart des cas le crime se déroule pendant la garde à vue, soit au poste de police ou dans les caves du ministère de l’Intérieur. Mais il est arrivé que des femmes soient violées dans des centres d’arrestation secrets. D’autres furent violées devant leur mari ou leur fiancé. Les descentes policières en pleine nuit dans des maisons sans hommes sont l’endroit et le moment propices à de telles exactions.

Parmi les histoires les plus dramatiques, celle de « M », une des patientes de Hayet Ouertani, lorsqu’avant de travailler à l’IVD elle était psychothérapeute à l’Hôpital psychiatrique Razi, à Tunis. « M » faisait des tentatives de suicide à répétition. Il a fallu beaucoup de temps pour que la dame s’ouvre à Hayet Ouertani. Epouse d’un militant islamiste en prison, elle fut violée par une femme agent de police, qui introduisit un tournesol dans son vagin. Son hospitalisation ne met pas fin à son calvaire.

« Elle s’habitue à dormir toujours entièrement habillée. Car à toute heure de la journée et pendant des années « M » pouvait être emmenée au poste de police, entièrement dévêtue et subir toutes sortes d’attouchement », révèle Hayet Ouertani.

Le contrôle administratif après la sortie de prison n’épargne pas le viol. Elle est connue et attestée par l’IVD cette histoire de suicide d’un ancien prisonnier politique à Bizerte. Sa femme, très belle, a été contrainte à subir les abus sexuels des policiers sous le nez de son mari.

Infographie Inkyfada

 

Et leur droit à l’oubli ?

L’Instance Vérité et Dignité a considéré le viol comme la deuxième violation des droits humains la plus grave après l’homicide volontaire. Son indemnisation a été fixée à 140 mille dinars (soit 75% d’atteinte à l’intégrité de la personne) alors que l’homicide (100 % d’atteinte) se traduit par une réparation financière de 200 mille dinars.

Or comment prouver un viol perpétré il y a plus de vingt ans, de nuit, dans un poste de police d’un village éloigné ?

Ibtihel Abdellatif explique la démarche de l’Instance : « Les moyens de charge de la justice transitionnelle sont plus souples et plus large que ceux de la justice classique. Lors de nos investigations, croiser les témoignages, revenir sur les spécificités des périodes de violations et recueillir une identification des lieux et des agresseurs nous suffisent».

Leyla Bejaoui a été recrutée au cours de l’année 2018 par les enquêteurs de l’Université de York pour participer à un travail de recherche sur les femmes victimes de viol et de violences sexuelles. Pendant deux mois, elle a écouté des victimes ressusciter leur traumatisme, s’effondrant et replongeant dans la douleur.

« Elles savent pertinemment qu’elles ont été souvent instrumentalisées politiquement pendant la transition. Leurs plaies sont de nouveau béantes, sans qu’elles aient gagné quoi que ce soit : ni prise en charge thérapeutique, ni réhabilitation financière, ni intégration sociale, ni reconnaissance véritable à travers la justice. Leurs agresseurs ont nié les faits déclinant les demandes d’arbitrage proposées par l’IVD. Il est vrai que leur parole est nécessaire pour documenter les violations. Mais ces victimes n’ont-elles pas droit enfin à l’oubli ? », s’interroge Leyla Bejaoui.

« Qu’ai-je récolté de tout ce que j’ai dit et décrit ? Ils ont pleuré en m’écoutant, puis m’ont oubliée. J’en ai marre, je veux quitter ce pays, qui a brisé mes ailes…», répète sans relâche Bessma Chaker.

 

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