Lady Digby: nomade de l’amour

L’infortune de ma nature est de considérer l’amour comme un tout ; sans amour la vie n’a pas de sens. » assène Jane Digby. Exploratrice des sentiments, bâtisseuse d’unions qu’elle défait quand la monotonie s’installe, cette passionnée conjugue l’autre à l’ailleurs, n’hésite pas à se déplacer – se déphaser – pour suivre son désir et le réaliser dans un nouveau pays, nouvel idiome, nouvelle vie.

 

Jane Elizabeth Digby, Comtesse de Ellenborough by James Holmes

 

Née en Angleterre au début du XIX siècle, elle fut d’abord Lady Ellenborought, eut un fils de ce premier mariage, divorça pour suivre à Paris le prince Schwarzenberg dont elle eut deux enfants. Abandonnée par ce dernier, interdite en Angleterre, elle se réfugia à Munich où elle eut une brève histoire avec le roi Louis 1er de Bavière avant de devenir la baronne Venningen et d’avoir à nouveau deux enfants. A cette époque Balzac la rencontre dans son château de Weinheim. Le personnage est romanesque et lui inspire l’héroïne anglaise du Lys dans la vallée.

A la cour de Bavière, elle s’éprend du comte Spiridion Theotoki, le suit en Grèce. Un fils Leonidas, naît mais l’enfant meurt accidentellement quelques années plus tard et le couple se sépare. Elle vit ensuite une histoire mouvementée avec Xristodoulos Hadji-Petros, un pallicare, moitié brigand moitié soldat, avant de devenir l’épouse du Cheik Abdoul Medjuel el-Mezrab et de bivouaquer à ses côtés, vingt-huit ans durant, dans le désert syrien.

Jane Digby arrive en Syrie à quarante-six ans, seule et désabusée. Elle a perdu un enfant, en a laissé cinq autres en Europe, préférant confier leur éducation à leur père respectif. Elle veut visiter la région, Jérusalem et surtout Palmyre. Elle rencontre Medjuel au moment où se forme la caravane qu’elle doit rallier pour traverser pour traverser le désert vers Bagdad.

C’est un homme cultivé qui parle comme elle plusieurs langues. Il a beaucoup lu, étudié l’histoire de la Syrie antique, connaît le désert et ses légendes comme nul autre. Il escorte souvent les étrangers, une façon de joindre l’utile à l’agréable, de renflouer les caisses de sa tribu tout en maintenant contact avec le monde extérieur.

 

Lady Digby par Joseph Karl Stieler

 

Une fois marié le couple trouve un modus vivendi qui respecte l’identité de chacun, s’invente une existence à partir de ses propres différences. Jane est riche, elle se fait construire une belle demeure à Damas, y vit plusieurs mois par an à l’européenne. Le reste de l’année elle suit Medjuel au cœur du désert et adopte vie et coutumes des bédouins.

Elle fume le narghilé, marche pieds nus, endosse le traditionnel habit des femmes musulmanes, souligne de khôl l’azur de ses yeux. Oumm-el Laban (mère de lait), comme on l’appelle dans le désert en référence à la blancheur de sa peau, monte aussi bien à cheval qu’à dos de dromadaire, se bat parfois aux côtés de son mari contre les tribus adverses. Etrangère, épouse légitime du cheik, elle bénéficie d’un statut privilégié par rapport aux autres femmes de la tribu.

Cette identité ramifiée d’Anglaise en exil depuis de longues années, de baroudeuse de la vie et des sentiments, séduit Medjuel qui se plie, chaque année, à l’urbanité damascène avant de regagner sa tribu. Cette répartition d’eux-mêmes dans le temps et dans l’espace, afin que coule et converge « le flot de courants multiples » (l’expression est d’Edward W. Said) qu’ils portent en eux, est réellement exceptionnelle à l’époque où ce mariage mixte est scellé.

Bien sûr il y eut des problèmes, une rivale tourmenta Jane de manière féroce :

« Mon anniversaire. Soixante-deux ans. Ce n’est pas une fille de dix-sept ans, impétueuse et romantique, qui va me surpasser dans mes sentiments ardents et passionnés », confie-t-elle à son journal le 3 avril 1869.

Et c’est bien la passion qui va l’emporter. Une des lettres que Jane envoie à son frère à cette même époque nous la montre vivant aux côtés de Medjuel el-Mezrab dans le désert, pratiquement une année d’affilée. La description de la tribu est désormais dénuée du pittoresque dont était empreinte sa correspondance peu de temps après son mariage. Un sentiment d’appartenance profond se dégage de ses paroles : « nous (…) – les Mezrabs – écrit-elle à son frère pour lui faire part des tensions qui opposent les Bédouins au pouvoir ottoman.

Jane Digby par Carl Haag

On sait à quel point le désert fascina les Européens, quels attractions, transport, enthousiasme procurèrent à Burton et à Lawrence leurs séjours auprès des Bédouins. Un monde dont ils louèrent le mode de vie épuré, authentique, simple, salutaire et viril alors que l’Orient des villes et du harem était le plus souvent féminisé dans les récits orientalistes. Tout comme elle sut pluraliser son appartenance culturelle en épousant la vie des Bédouins sans renoncer à ses origines, Lady Digby eut le privilège et l’intelligence de goûter et de pratiquer le désert à la façon des hommes tout en demeurant la femme du cheik.

A soixante-quatorze ans, Jane Digby commença à trouver la vie dans le désert un peu rude, et les mois qui précédèrent sa mort, survenue le 11 août 1881, elle préféra séjourner à Damas. A ses funérailles, alors que le cortège déploie sa lente marche funèbre vers le cimetière, Medjuel el-Mezrab se retire brutalement. Légende ou réalité ? La cérémonie est sur le point de s’achever lorsque le bruit d’une furieuse cavalcade rattrape la fin du rituel. Medjuel monte la jument noire de Jane en un dernier hommage à leur longue passion.

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