Annemarie Schwarzenbach , le voyage comme une fuite

« Héroïne tragique », « Troublant regard », « Etre exalté », « Ange inconsolable », les qualificatifs liés à Annemarie Schwarzenbach soulignent une femme passionnée perméable au chaos du monde et des êtres.

Elle semble avoir vécu dans l’urgence : l’urgence de vivre face au délitement du monde, l’urgence d’écrire pour assouvir cette rage intérieure, l’urgence de capter le moment avec l’Autre pour mieux le comprendre.

Elle nait le 23 mai 1908 à Zurich. Elle est le troisième enfant d’une fratrie de cinq, au sein d’une famille de la haute bourgeoisie helvétique. Son père, Alfred, a construit la fortune familiale sur le commerce de la soie. Sa mère, Renée, est une descendante de la famille Bismarck et une nationaliste convaincue. Le couple Schwarzenbach habite une riche propriété au-dessus du lac de Zurich où il reçoit artistes, hommes politiques, industriels. La mère, Renée, règne en maitre sur l’univers familial. Cette femme passionnée de musique, assume son homosexualité avec la diva, Emmy Krüger, et possède une des premières caméras avec laquelle elle ne cesse de photographier ses enfants. Annemarie a une santé fragile et reste le plus souvent dans la grande maison, sous l’emprise de sa mère. Elle ne sera scolarisée qu’à ses 15 ans, obtient sa maturité (l’équivalent du baccalauréat) en 1927 et suit des études d’histoire jusqu’en 1931 en espérant devenir diplomate pour voyager et s’éloigner de sa famille.

En Europe, les crispations politiques s’exacerbent. La mère d’Annemarie adhère avec passion au national-socialisme au grand dam de sa fille qui n’y voit que haine et rejet de l’Autre. Alors elle fuit. Pour elle partir est une délivrance. Toute sa vie, elle ne cessera de voyager, d’être en mouvement, nomade. Elle séjourne à Berlin (1931-1933) où elle se lie d’amitié avec les enfants de Thomas Mann, Klaus et Erika. Ensemble ils fondent la revue antifasciste Die Sammlung (« Le Rassemblement ») Journaliste pour la presse illustrée qui se développe, elle photographie, écrit, témoigne, relate ses voyages: l’Espagne, les Etats-Unis, la Russie, le Proche et Moyen Orient, le Congo. L’ouvrage Toucher le cœur des hommes réunit ses textes et témoigne de ses périples entre 1932 et 1941, alors que le chaos règne en Europe. Elle écrit beaucoup, a une correspondance riche, s’essaye au roman, à la nouvelle, à la biographie. Tout comme les voyages, l’écriture semble avoir pour but de prendre de la hauteur, s’exiler pour espérer comprendre la fureur du monde.

Les drogues l’aident à s’échapper, la morphine en particulier. Elle devient totalement dépendante et enchaine les cures de désintoxication. Mais le mal être est profond. Ce grand écart permanent entre horreur et humanisme, et sa croyance indéfectible en l’humanité, l’épuisent. Ses photographies sont les témoins de sa quête pour essayer de percer l’âme humaine. Le voyage est aussi l’occasion de découvrir d’autres civilisations et de comprendre leur socle pour y puiser les éléments lui permettant de contrer les idéologies extrêmes qui ne voient dans les civilisations anciennes qu’une justification de leur volonté de grandeur ! Ainsi Annemarie part pour six mois en Syrie sur le chantier de Reyhanli (1933-1934). Elle s’est beaucoup investie, apprenant l’arabe et le perse à Berlin avant son départ et apprend, sur le tas, le métier d’archéologue. Annemarie partage ses impressions à travers ses photographies des paysages et de la vie quotidienne mais aussi à travers des romans comme Orient Exils ou Hiver au Proche Orient (1934) et enfin la Vallée heureuse (1940) dont le héros est un archéologue.

Elle retournera au Moyen Orient, en Iran avec Achille Clarac, diplomate français, attaché à la délégation française à Téhéran, ouvertement homosexuel, qu’elle épouse en 1935. Grâce à lui, elle trouve une liberté grâce à son statut de femme mariée qui lui permet de vivre plus librement son amour pour les femmes. En 1939, avec Ella Maillart, écrivaine, elle entreprend un voyage en voiture entre Genève et Kaboul pour retrouver le site de Konduz. Ces séjours seront entrecoupés par des enquêtes aux Etats-Unis (entre 1936 et 1938) pour saisir les effets de la grande dépression sur la classe ouvrière blanche de Pennyslvanie puis au Sud du pays. Elle, issue de la haute bourgeoisie, cherche à donner de la visibilité aux victimes de ce capitalisme sauvage et comprend que la misère engendre le racisme et le rejet de l’étranger.

Son dernier voyage sera pour le Congo en 1941-42 dans le but de rejoindre les forces françaises libres mais en tant qu’épouse de diplomate français rattaché au régime de Vichy, elle passera surtout dix mois à explorer plusieurs régions et devra rentrer.

Ses voyages n’ont aucun but ethnographique ou historique mais traquent les maux qui touchent les hommes où qu’ils se trouvent. C’est surtout se confronter à d’autres destins pour mieux saisir le sien,…l’idée d’un certain romantisme. Elle retrouve un peu de plénitude dans sa maison de Sils entourée de nature qu’elle sillonne au cours de nombreuses promenades. En 1942, lors d’une ballade en bicyclette, elle chute et décède des suites de ses blessures, le 15 novembre, elle a alors 34 ans. Annemarie Schwarzenbach n’aura eu qu’un guide dans sa vie : la fuite. Fuir la maison parentale, sa mère, son pays, fuir le nazisme, fuir dans l’espoir de découvrir un ailleurs qui aspire à ses idéaux et l’accepte dans son individualité. Elle laisse derrière elle, une œuvre littéraire forte qui témoigne de la tragédie d’une époque et de la vie d’une jeune femme hors normes, et une approche photographique résolument contemporaine à laquelle le Centre Paul Klee de Berne, en 2020, a consacré une exposition au titre évocateur «Départ sans destination».

 

Related Posts

Le Soudan, un havre inespéré pour les réfugiés syriens

10/05/2019

Migrations, un horizon qui se dérobe · La guerre en Syrie a créé une vague de réfugiés sans précédent. La plupart des pays leur ont fermé les portes, à l’exception du Liban, de la Turquie et de la Jordanie. Mais un certain nombre d’entre eux ont trouvé un havre au Soudan, pourtant un pays pauvre et déchiré. La chute du président Omar al-Bachir pourrait menacer leur situation.

Les étudiants syriens dans le dédale des universités allemandes

20/05/2019

Migrations, un horizon qui se dérobe · Sept cent mille réfugiés syriens vivent en Allemagne, dont plus de la moitié ont moins de 25 ans, selon l’Office allemand d’échanges universitaires. À quoi sont-ils confrontés quand ils cherchent à entrer à l’université, eux dont les études ont été interrompues par la révolution et la guerre ?

Égypte. « Le monde nous est devenu trop étroit »

13/05/2019

Migrations, un horizon qui se dérobe · Désert Arabique, dans l’est égyptien. Les Abaddeh ont subi les soubresauts du dérèglement climatique, de la « modernité », des politiques étatiques. Au point de devenir, au cours des dernières décennies, des étrangers dans leur propre pays.