Gertrude Bell, Reine du désert sans couronne

Pourquoi Gertrude Bell est-elle si peu (re)connue aujourd’hui ? Cette femme d’une intelligence hors du commun, d’un courage sans aucune limite, d’une curiosité jamais rassasiée a tenu un rôle fondamental dans l’histoire du Moyen-Orient. Elle n’a pourtant qu’une place réduite dans les livres d’histoire qui retracent une époque clé de la région : le difficile passage de l’Empire ottoman aux états nations arabes.

Une première réponse tient à la difficulté de faire rentrer cette femme dans les cases. De son fameux collègue du bureau arabe, T.E Lawrence, ou ‘Laurence d’Arabie’, on connait à peu près toutes les frasques. Le fonctionnaire anglais qui s’habillait comme un arabe et défrayait les chroniques par ses positions extravagantes et son engagement en première ligne au côté des armées arabes reste gravé dans les mémoires du grand public sous les traits de Peter O’Toole, dans le fameux film Lawrence of Arabia, inspiré de son œuvre colossale, les 7 piliers de la sagesse. Si Lawrence était un personnage hors limites, il a combattu dans le sens traditionnel du terme, à dos de chameau, et raconté son expérience dans un récit autobiographique. Gertrude, avec ses mises sages de lady anglaise, sa baignoire portative qui ne la quittait jamais lors de ses expéditions, ses arrêts obligatoires à l’heure du thé, son respect pour les règles victoriennes de bonnes mœurs et son dégout pour la lutte échevelée des suffragettes anglaises, fut, s’il est possible, plus hors limites que son jeune ami.

Durant son extraordinaire vie, Gertrude Bell a toujours évité les journalistes et craint la publicité autour de sa personne. Son mémorial, ne contient pas de piliers de sagesse mais des relations de voyages, des carnets intimes, des recueils d’archéologie, et des notes politiques ainsi qu’une correspondance épistolaire très sage à son père adoré – où elle n’aura de cesse, en bonne fille, que de minimiser ses exploits et les dangers encourus. Cependant, les recherches de ces dernières décennies, un mauvais biopic de Werner Herzog où l’australienne Nicole Kidman campe son personnage, mais surtout la publication de ces lettres éditées par Giorgiana Howell dans un recueil intitulé Une femme en Arabie, les écrits de la reine du désert commencent à pallier l’injuste méconnaissance de cette ‘faiseuse de roi’.

Gertrude Bell est allée en Arabie où personne n’avait osé s’aventurer, elle était reconnue comme une égale par les chefs de tribus arabes. Elle est la créatrice de la nation irakienne, la fondatrice du Musée archéologique de Bagdad, une polyglotte qui savait 6 langues couramment, la première femme à se diplômer avec les félicitations à Oxford, une alpiniste aguerrie à qui un sommet des Alpes a été dédié. Et pourtant, ses lettres sont d’une humilité désarmante, celle d’une vraie érudite et d’une vraie politique qui comprenait l’étendue du savoir, des pouvoirs, des sommets et la réalité de n’être qu’un grain de sable dans ces immensités.

 

Les limites de l’Angleterre Victorienne

Certaines limites, Getrude Bell les a perçues très jeune : elle est née en 1898 dans une des six familles plus riches d’Angleterre – les Bell étaient des constructeurs d’acier et propriétaires de mines. Et si l’Angleterre victorienne prévoyait, pour les jeunes filles de bonnes familles, un arsenal de contraintes, la première d’entre elles était de les conserver dans la plus parfaite ignorance. Gertrude Bell ne crie pas à l’injustice, mais soutenue pas un père qui l’adore elle s’inscrit à Oxford et devient la première femme à obtenir les félicitations (first class honors) en Histoire moderne. Dans les propriétés du Yorkshire, de son père et grand-père elle avait été introduite à l’amour des sciences et rencontré des savants et intellectuels de la taille de Charles Dickens, Charles Darwin ou Robert Louis Stevenson.

En échange de cet accès au savoir, Gertrude acceptera les plus strictes limitations à sa vie privée : elle se pliera à la volonté de son père et n’épousera pas l’homme de sa vie, Henry Cadogan rencontré en Iran lors de son premier voyage en Orient puisque son père le jugeait peu fiable et joueur. Elle ne se mariera d’ailleurs jamais, fidèle à ce qui apparait comme un accord tacite avec sa famille et son temps : Liberté contre vie privée.

 

Une soif de savoir sans limites

‘Je ne pense avoir jamais connu personne qui fût aussi totalement civilisée, à la mesure de son immense pouvoir de sympathie intellectuelle’ écrit d’elle T.E Lawrence. Ces lettres à sa famille ou ses amis retracent le difficile apprentissage de l’arabe qu’elle ‘veut apprivoiser plus que tout autre chose au monde’ : elle finira par parler arabe à la perfection, jouant sur les différents accents régionaux et arrivera même à se faire passer pour un chamelier bavard auprès du roi Fayçal tant son accent était bon. Elle savait aussi le persan, le turc, le français et l’allemand.

La brillantissime étudiante d’histoire à Oxford n’arrêtera jamais d’apprendre : histoire, langues, archéologie, photographie, muséographie…Suivre son parcours intellectuel à travers ses lettres, c’est découvrir une femme qui n’a eu de cesse que d’étendre les limites du savoir.

 

Le désert sans frontières

Les limites de l’identité, elle les comprit avec une sagesse d’anthropologue ante literam : Gertrude était toujours tirée à quatre épingles, très coquette et attentive à ses tenues. Elle suivait méticuleusement les nouveautés de la mode londonienne. Sa baignoire, portée à dos de chameaux lors de toutes ses expéditions défrayait la chronique. Une attitude d’anglaise riche, ennuyée et anticonformiste ? Gertrude a en réalité compris très vite que pour avoir sa place dans le désert, elle ne pouvait que devenir ‘Reine du désert…’ tout en restant absolument anglaise. Et c’est précisément en restant elle-même en tout occasion qu’elle attirera le respect des chefs de tribus arabes.

Le désert – topos, s’il en est, de l’immensité sans frontières, est, ce n’est pas un hasard, la vraie grande passion de sa vie. Les peuples nomades sont ses sujets d’étude de prédilection. Alors que les puissances coloniales cherchent à créer des lignes sur les cartes afin de prendre le contrôle de l’Empire Ottoman elle est fascinée par ceux qui auront justement tant de mal à imposer leur vision du monde aux frontières mobiles. En 1924, elle écrit à 56 ans :

‘Je prévois une escapade de deux jours, seule, dans le désert. Je veux me sentir à nouveau sauvage et indépendante au lieu d’une Secrétaire (Orientale) du bureau du haut commissaire. La vérité est que je me demande comment je supporte d’être si civilisée et respectable après la vie que j’ai menée’.

Dans le désert, elle s’assoit avec les hommes dans les tentes, contre toute étiquette. Mais Gertrude reçoit aussi les femmes des chefs pour le thé à Bagdad tous les mardis. Ce double accès lui permettra de recouper les informations et de produire un savoir complet, que ni femmes ni hommes même très bien informés ne pouvaient avoir à l’époque. Si le monde du désert, dont les divisions de genre n’ont rien à envier à l’Angleterre victorienne, accepte Gertrude, c’est grâce à son immense savoir des langues et coutumes du désert. Sa première passion sans limites assure son autorité et sa légitimé dans le territoire sans frontières.

 

‘Une Personne dans ce pays’

En 1908, Gertrude devient secrétaire nationale de l’association anti-suffragette semble -t-il pour plaire à son père et sa belle-mère mais elle déplore surtout les tons et la violence des suffragettes. Elle considère aussi que les femmes doivent être d’abord éduquées avant de pouvoir voter. Cette position, à replacer dans le contexte des débats politiques de l’époque victorienne, est certainement la raison du cruel manque de reconnaissance de Gertrude aujourd’hui. En Iraq, elle montrera pourtant son attachement à l’émancipation féminine par le savoir, en participant à la création de la première école de filles de Bagdad ou en organisant des cours de santé publique par une femme médecin pour les femmes musulmanes. Sur le mont Carmel à Haifa en 1902 elle écrit :

‘Je suis très amusée de découvrir que je suis devenue une Personne dans ce pays – ils pensent tous que je suis une Personne !’

Une personne…Gertrude, avant-garde des idées de fluidité ? Ce serait trop avancer, mais son attention à la question du genre commence à attirer les études qui la réhabilitent largement. La famille Bell, souligne encore Georgina Howell, l’éditrice de ses lettres, suivait de près les travaux de John Stuart Mill, un des principaux défenseurs de l’émancipation féminine. Selon Mill, il était vital qu’une femme devienne ‘une Personne’, ce que Gertrude Bell fut dans toute sa complexité.

 

‘Miss Major Bell’

Lorsque la première guerre mondiale éclate, les états-majors anglais et français cherchent la solidarité des arabes contre la Prusse et une mainmise sur le Moyen-Orient. Leur hypocrisie géopolitique se lit sans ambiguïté dans les accords scélérats et secrets du britannique Sykes – qui n’appréciait guère Gertrude - et du français Picot en 1917. Or, nulle ‘Personne’ ne connait mieux la géographie et les alliances tribales d’Arabie que Gertrude Bell, qui s’est aventurée dans les régions les plus dangereuses poussée par sa propre curiosité. L’archéologue et historien, lieutenant commandant David Hogarth la connait bien et l’invite à rejoindre, en compagnie de T.E Lawrence le mythique ‘Bureau arabe’ du Caire en 1915. C’est elle qui trace les cartes et les positions des tribus arabes qui seront utilisées par les Britanniques en guerre pour former des alliances avec les Arabes contre l’Empire ottoman.

L’année suivante, en 1916, elle est envoyée à Bassora, comme conseillère du directeur politique Percy Cox, car, de nouveau, elle connait mieux que tout autre Occidental la région. Elle est à ce moment de l’histoire la seule femme officier politique des forces britanniques mais en fait très peu de cas. Ces essais rassemblés sous le titre L'Arabe de Mésopotamie sont distribués comme manuel d'instructions aux officiers britanniques nouvellement arrivés à Bassora. Un de ses plus importants écrits politiques l’Autodétermination de la Mésopotamie va, comme à son habitude, contre les limites, cette fois des pensées coloniales de l’époque. Elle y contredit en tout point, son supérieur, le Commissaire britannique en Mésopotamie, Arnold Wilson, qui voulait un gouvernement arabe sous influence britannique, estimant, que les populations mésopotamiennes n'étaient pas encore prêtes à gouverner et administrer le pays.

 

La Conférence du Caire de 1921

Une photo célèbre de Gertrude la montre montée sur un chameau au côté de Winston Churchill et T.E Lawrence devant les pyramides. Lors de la Conférence du Caire de 1921 le premier ministre britannique entend déterminer la structure politique et géographique de ce qui deviendra l'Irak et le Moyen-Orient moderne. Bell et Lawrence insistent pour faire couronner Fayçal bin Hussein : sa légitimé islamique est forte, puisqu’il est fils du shérif de La Mecque, il est aussi l’ancien commandant des forces arabes qui ont aidé les Britanniques pendant la guerre et sont entrés à Damas au point culminant de la révolte arabe. Il vient, en outre, d’être déposé par la France comme roi de Syrie, il deviendra ainsi le premier roi d'Irak.

 

Al Khatun – la grande dame

A partir de l’arrivée de Fayçal à Bagdad en 1921 en tant que premier roi, et jusqu’à sa mort, Gertrude ne quittera plus la capitale irakienne. Elle devient pour les irakiens ‘Al Khatun’, la grande dame, la sultane, confidente et conseillère de Fayçal.

Cette femme sans limites restera dans l’histoire géopolitique de la région comme la faiseuse des frontières de la jeune nation. Ici aussi, les critiques sur cette formation coloniale hasardeuse ont souvent mal jugé la position de Bell. Comme elle avait prédit les conflits que créerait la déclaration Balfour et l’offre d’un foyer juif en terres arabes, elle a toujours soutenu le droit à l’autodétermination des peuples arabes.

Déçue par les positions coloniales britanniques elle finira d’ailleurs à Bagdad par ne s’occuper que d’archéologie en fondant le premier Musée national irakien en 1922.

La mort de Gertrude Bell comme sa vie, brouille encore aujourd’hui les pistes : malade de pleurésie, de tabagisme et de la chaleur insoutenable de la capitale irakienne elle refuse de rentrer en Angleterre. Elle s’endort le 12 juillet 1926…après une overdose de médicaments. Suicide ? Erreur de dosage ? Elle avait demandé à sa femme de chambre de la réveiller, mais commençait aussi à souffrir de dépression et savait sa santé très fragile.

Elle est enterrée à Bagdad avec tous les honneurs et repose ainsi, hors des limites de son époque et de son pays dans ce lieu qu’elle aima passionnément parce qu’il lui avait ouvert un horizon sans frontières.

‘Vous ai-je déjà dit à quoi ressemble la rivière par une chaude nuit d'été? Au crépuscule, la brume pend en longues bandes blanches au-dessus de l'eau; le crépuscule s'estompe et les lumières de la ville brillent de chaque côté, avec le fleuve, sombre et lisse et plein de reflets mystérieux, comme une route de triomphe au milieu’ écrivait -elle à Bagdad, le 11 septembre 1921.

 

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