Confinement : double peine pour les femmes tunisiennes

En Tunisie le confinement a eu un impact direct sur la vie des femmes. Augmentation des violences physiques et précarisation sociale et économique plus accrue. Comme à l'accoutumée depuis la révolution la solidarité s'est organisée entre les citoyen.ne.s, la société civile s'est mise en action, l'Etat a apporté une partie de réponse, le tout avec le concours des réseaux sociaux.

En Tunisie, comme dans de très nombreux pays du monde, les autorités ont imposé un confinement à la population pour tenter de juguler l'épidémie de coronavirus. Mis en place le 22 mars, il avait été précédé d'un couvre-feu quelques jours plus tôt. Fermeture des entreprises non essentielles, des écoles, des supermarchés... l'espace public a été un temps déserté, même si les autorités ont semblé avoir du mal à réellement restreindre les mouvements de circulation.  Le confinement avait été finalement levé le 4 mai.

Au début du mois de mai le pays décomptait un peu plus de 1000 cas de personnes atteintes du coronavirus et 44 décès. La limitation de la liberté de mouvement semblait être la seule solution que les autorités pouvaient mettre en place pour préserver le très fragile et sous-équipé système hospitalier du pays. 

Mais ces restrictions de déplacement et les huis clos qui ont découlé du confinement ont eu un double impact pour de nombreuses femmes tunisiennes. A commencer par une violence physique exercée à leur encontre.

Les violences physiques en augmentation

"Il y a quelques jours j'ai reçu un nombre de témoignages de victimes de violence record en une seule journée. Cela ne m'était jamais arrivé. Depuis le confinement nous sommes submergées d'appels de détresse et contraintes à un immobilisme qui ne nous permet pas d'aider assez vite les victimes..." raconte Amal Bint Nadia qui travaille depuis six ans exclusivement à la défense des droits des femmes et de la communauté lgbt en Tunisie. Cette militante des droits humains et artiviste, membre de l'association lbt Chouf et fondatrice du collectif de littérature féministe Chemel explique que depuis le confinement les femmes tunisiennes vivent une situation très violente.

"Je pensais que le fait de devoir tous, hommes et femmes, lutter contre une épidémie, remettrait les choses à plat. Mais il me semble que le machisme a avalé ce qu'il restait d'humanité chez de nombreuses personnes", ajoute la jeune femme.

Elle est également fondatrice du collectif "Falgatna", un mouvement citoyen, actif en ligne, qui permet un échange d’informations entre les femmes,l’organisation d’actions alternatives dans l’espace public, ainsi que la dénonciation de violences, ou encore l’organisation de campagnes de soutien, notamment virtuelles. "C'est un collectif citoyen, qui part du terrain pour et par les femmes et les personnes assignées femmes à la naissance, qui souffrent, qui ne trouvent pas de soutien dans les cadres traditionnels, qui se retrouvent pour dire qu'elles en ont marre. Falgatna c'est un hurlement."

 

Comme une vigie, à chaque fois que les gens oublient, Falgatna est là pour dire les choses. Et au fil du temps une solidarité s'est mise en place de manière informelle entre les membres de cette communauté qui viennent en aide aux personnes victimes de violence ou dans le besoin. Une manière d’agir bien plus rapidement que les canaux habituels et procéduriers de soutien existants en Tunisie. “Il y a quelques jours, témoigne Amal, une jeune femme avait besoin de faire rédiger un acte chez un huissier pour constater une situation de violence. En quelques heures les membres du réseau ont réuni la somme nécessaire pour que cette jeune femme puisse réaliser sa démarche juridique.”

Des appels à l'aide plus nombreux

Cette situation n'est qu'un exemple de ce que certaines femmes tunisiennes vivent. Le confinement n'était en place que depuis une semaine quand, fin mars, la Ministre de la Femme, de la Famille, de l'Enfance et des Personnes âgées, Asma Shriri, a fait ses comptes. Entre le 23 et le 30 mars le nombre d'appels reçus par le numéro vert pour assistance aux femmes victimes de violence avait explosé : ils étaient 5 fois plus nombreux que l'année précédente à la même époque. La plupart des appels viendraient de femmes originaires de l'intérieur du pays.

La Ministre expliquait alors dans les médias tunisiens que cette augmentation du nombre d'appels découlait de la récente mise à disposition 24h/24 du numéro vert, mais aussi du confinement. Avant cette crise, les femmes pouvaient s'éloigner de leurs bourreaux, alors que le confinement les a empêchées de trouver refuge ailleurs et les a contraintes à rester au domicile conjugal.

 

Face à cette situation la Ministre annonçait qu'un second numéro vert avait été mis en place au début du mois d'avril. Onze psychologues bénévoles répondent maintenant au téléphone et apportent un soutien psychologique aux femmes victimes.

L'ATFD, association féministe historique en Tunisie, s'était également inquiétée de la situation. Dans une interview accordée au blog Nawaat la présidente de l'association, Yosra Frawes parlait de la violence physique, mais également de la dimension psychologique de cette violence et de la disparition des femmes de l'espace public.

Un risque de précarité très fort

en plus de subir les coups les femmes se retrouvent reléguées à la prise en charge du foyer. Par ce biais elles sont aussi victimes de précarité. "Habituellement les femmes en Tunisie subissent l'instabilité économique quand elles ne sont pas employés par l'Etat ou de grandes structures. Elles exercent des emplois sans cadre, sans structures, sans assurance, sans vrai contrat et sans protection : les ouvrières agricoles, les femmes de ménage, les ouvrières de l’industrie, mais aussi toutes ces femmes qui exercent les métiers invisibles du monde artistique, du cinéma, du spectacle... se retrouvent abandonnées à elles-mêmes aujourd'hui" constate Amal Bint Nadia.

En 2019 l'ATFD a réalisé une étude qui montrait que les femmes tunisiennes avaient obtenu plus de contrats de travail que les hommes en 2017, car elles acceptaient des contrats plus précaires dont le salaire maximal se situait entre 120 et 200 dinars (à l'époque entre 48 et 80 euros). A la fin de l'année 2019 le taux de chômage des femmes s'élevait à 21,7% contre 12,1% pour les hommes.

Dans une lettre ouverte une coalition d'organisations de la société civile ont demandé aux autorités l'adoption d'une politique féminine pour lutter contre l'épidémie covid-19. Parmi les différentes revendications la lutte contre les violences faites aux femmes, la protection de leur santé, mais aussi la protection de leurs droits économiques et sociaux.

Ainsi il est notamment demandé aux autorités de mettre en place une protection pour les travailleuses du secteur social et sanitaire, de permettre aux femmes de travailler dans des conditions de sécurité et de garantir les droits notamment de celles qui travaillent durant le confinement, de garantir leur accès aux denrées alimentaires indispensables, d'organiser des distributions de denrées non périssables et de leur garantir l'accès à l'eau.

Car ce que ce confinement fait ressortir, c'est la précarisation de la population. En 2015 selon l'Institut National de la Statistique 15,2% de la population vivait en dessous du seuil national de pauvreté.

"Il y a aussi le fait que les femmes n'ont pas encore pris le pli de s'inscrire dans des organisations... elles sont nombreuses à avoir intégrées qu'il était normal que les femmes puissent être sans activité et donc ne bénéficient pas d'aides. Elles sont considérées comme ayant à s'occuper de charges subalternes, à l'intérieur du foyer. Tout cela explose pendant le confinement où le système craque et on voit ressortir la grande précarité des femmes", témoigne Amal.

Les Tunisiennes en France

Ce qui retient aussi l'attention d'Amal c'est la situation des étudiantes tunisiennes à l'étranger. "Celles qui vivent en Tunisie sont rentrées chez elles car les foyer ont été fermées. Mais celles qui résident à l'étranger se sont retrouvées dans des situations compliquées", pointe Amal.

Marwa Frawes fait le même constat. Cette jeune femme travaille à Paris dans l'univers de l'éducation populaire. Arrivée en France pour y faire des études elle y a trouvé du travail et s'y est établie durablement. "J'ai des amies qui sont arrivées à la rentrée universitaire en septembre, c'est leur première année en France, elles sont un peu perdues. Une d'entre elles est dans une école privée. Elle travaillait pour payer son loyer et l'école. Là avec le confinement elle se retrouve sans revenus et ne peut plus faire face à ses charges."

Le point commun entre Marwa et Amal c'est un usage assidu des réseaux sociaux. Les jeunes femmes sont toutes les deux membres du groupe facebook Falgatna, mais également de nombreux groupes virtuels de solidarité.

"J'ai l'habitude d'être très active dans le monde associatif. Le confinement et le fait de faire du télétravail ne me permettent plus d'être sur le terrain, alors je me retrouve à être très présente sur les réseaux sociaux", note Marwa.

Très vite la jeune femme voit des messages d'appel à l'aide se multiplier, mais aussi des chaînes de solidarité se mettre en place dans la communauté franco-tunisienne : "J'ai pu voir que de nombreuses personnes étaient isolées et dans le besoin ; ça allait de personnes étudiantes à des personnes mises en chômage partiel, en passant par des personnes dans des situations encore plus précaires parce que sans domicile fixe, sans papier, ou travaillant sans être déclarées."

"Maintenant ici aussi on a des liens."

Sur Facebook la solidarité se met rapidement en route. Des cagnottes sont organisées, ainsi que des collectes de nourriture. Rapidement la Fondation de la Maison de Tunisie met en place un système de solidarité au profit des étudiant.e.s tunisien.ne.s en France pour les logements, pour l'assistance médicale, les denrées alimentaires... Les messages d'appel à l'aide publiés sur les réseaux sociaux ont eu un impact rapide.

Les réseaux sociaux sont partout, et pour cause : "Le corps est ici, le cœur est là-bas", confie Marwa qui explique passer beaucoup de temps à suivre les informations tunisiennes et ce que ses proches publient. Le confinement a eu pour effet de replonger les Tunisien.ne.s dans les réseaux sociaux. Outil incontournable lors de la révolution, il est resté un moyen de transmission d'informations important et un lieu d'organisation alternative.

"En 2011 Facebook nous avait permis de faire changer les choses déjà. Mais c'est à double tranchant : il y a une efficacité de transmission de l'info, mais il faut apprendre à gérer ce flux qui est incessant", tempère Amal Bint Nadia.

Marwa Frawes apprécie de voir se transposer en France l'expérience qu'elle a vécue lors de la révolution tunisienne : "Le virtuel a des avantages énormes : le fait de pouvoir s'entraider, d'organiser des cagnottes, de collecter des dons. En Tunisie après la révolution tout le monde s'aider. En France en ce moment je vois ce phénomène se mettre en place avec des groupes dans le quartier, des maraudes plus fréquentes. Maintenant ici aussi, on a des liens."


 Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Al-JumhuriyaAssafir Al-ArabiMada MasrBabelmedMashallah NewsNawaat7iber et Orient XXI.