En Algérie, le site « Féminicides Algérie » redonne une identité aux femmes assassinées

Hadda, 45 ans, tuée d’un coup de hache pour une histoire d’héritage est la dernière victime recensée par le site « Féminicides Algérie ». Elle devient ainsi la 43e femme assassinée en Algérie depuis le début de l’année. Sa disparition serait cependant restée méconnue si elle n’avait pas été publiée sur le site fondé par Wiame Awres et Narimane Mouaci. C’est justement pour ne pas que toutes ces femmes, tuées pour leur condition de femmes, tombent dans l’oubli que ces deux Algériennes ont eu envie de créer une plateforme de recensement des féminicides en Algérie.

« L’idée de ce projet est née suite à plusieurs féminicides où l’on s’est rendu compte qu’il n’existait pas de suivi de ces assassinats, traités souvent par les médias comme des faits divers dont on ne connaît ni le nom, ni l’âge des victimes », explique à Bab, Wiame Awres, cofondatrice du site « Féminicides Algérie ». « On s’est dit qu’il fallait visibiliser ces femmes et que les gens se rendent compte qu’elles ont été assassinées parce qu’elles sont femmes ».

 

Lutter contre l’anonymisation

Sur leur compte Facebook au départ puis sur une page dédiée baptisée « Féminicides Algérie », les deux jeunes algériennes commencent à partir de janvier 2020 à publier les cas de féminicides répertoriés grâce à leur minutieux travail de veille et de vérification des informations, réalisé de façon complètement bénévole.

Après avoir effectué une recherche quotidienne des féminicides sur la presse francophone et arabophone ainsi que sur les réseaux sociaux, les responsables du projet essayent ensuite de contacter l’entourage pour collecter des informations, souvent absentes des articles de presse telles que : le prénom et nom de la victime, son âge, les circonstances du meurtre, si elle avait des enfants, si elle a été tuée par son conjoint ou non, si elle avait déjà été victime de violence auparavant, etc.

Toutefois, les réticences à parler demeurent grandes, reconnaît Wiame Awres en précisant que de nombreuses personnes refusent d’en dire plus car le sujet reste tabou. « Très vite dans les discours, les femmes sont accusées d’être responsables car beaucoup pensent qu’un homme ne peut pas tuer une femme sans raison », témoigne la cofondatrice du site qui regrette que l’on en arrive « à victimiser le criminel et à incriminer la victime ».

Or, derrière les chiffres, il y a des visages et des vies rappelle le site « Féminicides Algérie » qui publie ainsi dans sa rubrique « Nous n’oublions pas » les photos des femmes assassinées accompagnées d’une courte biographie, en fonction des informations collectées.

 

Une démarche globale

Au-delà du recensement partiel réalisé, « car le chiffre réel des féminicides est beaucoup plus élevé par rapport à la réalité que l’on ne connaît pas » souligne Wiame Awres, le site a pour objectif de déceler les mécanismes qui mènent aux féminicides. « Il faut comprendre que c’est tout un système qui participe à ces violences en banalisant ces meurtres voire en les encourageant » explique la cofondatrice qui se présente aussi comme militante féministe.

Des médias qui relativisent les crimes aux lois qui condamnent faiblement les féminicides, en passant par les institutions et la société qui refusent de débattre des questions des violences conjugales et des crimes d’honneur, les chantiers à mener sont nombreux. « Il reste beaucoup de travail à faire » reconnaît Wiame Awres qui en appelle aux différents acteurs. « Nous on fait le recensement et on peut vulgariser les lois mais il faut ensuite que les associations, pas seulement féministes, et la société civile mais aussi les médecins légistes, psychologues, sociologues, etc. s’emparent de ces données et poursuivent le travail ».

Pour les cofondatrices du site « Féminicides Algérie », il est clair que la réduction des féminicides ne passera pas par la peine de mort mais par un changement social et institutionnel qui doit s’amorcer au plus vite.

 

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