Si t’es vivant, filme! | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Si t’es vivant, filme! | Nathalie Galesne
Giulio Questi
Pupi Avati, qui concourait il y a un an à Cannes, avec «Le cœur ailleurs» est sans doute davantage connu du grand public que Giulio Questi. Pourtant, ce dernier vaut plus qu’un détour.

Giulio Questi, qui vient d’avoir 80 ans, joua le Prince Giulio dans La Dolce vita et fut l’assistant de Fellini, avant de devenir à son tour réalisateur et de signer ses propres films.

Sorti en 1968, La mort a pondu un oeuf mettait en scène des acteurs aussi célèbres que Lollobrigida ou Jean-Louis Trintignant. Il s’agit, comme l’explique judicieusement le critique cinématographique, Antonio Bruschini, d’un «thriller expérimental qui procède d’un style oscillant entre Godard et la culture pop, avec des constructions narratives qui semblent anticiper le cinéma de David Lynch”. L’image, la tension, l’esthétique qui s’y développent font en effet de ce film un petit chef d’œuvre du cinéma italien.

«C’est une histoire de poulets et d’érotisme, quelque chose comme du Bataille mais avec les poulets en plus» lança ironiquement Giulio Questi au producteur italien Sandro Iacovini qui vint le détourner de l’écriture de ce film pour lui faire fabriquer en toute hâte un western en Espagne. C’était la belle époque du western, les films western envahissaient les salles, une ruée vers l’or en quelque sorte à laquelle tout le monde voulait participer.
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«Intellectuellement, raconte Giulio Questi (1), ce fut un retour à l’enfance, non seulement à celle des auteurs mais aussi à celle du cinéma, à ses archétypes(…). Ce fut un phénomène qui toucha les jeunes auteurs mais également les cinéastes les plus affirmés, qui pouvaient enfin abandonner les sévères souffrances du néoréalisme pour se lancer sur les vertes prairies de la libre imagination et chevaucher le pur-sang ailé de l’enfance retrouvée». Ainsi naquit Se sei vivo spara (Si t’es vivant, tire), ce qui n’empêcha pas Giulio Questi de tourner un peu plus tard La mort a pondu un oeuf.

Du western au film d’auteur, en passant par le documentaire poétique comme Om ad Po, Giulio Questi, a gravé une empreinte indélébile dans l’histoire de la pellicule italienne. Enfin, s’il n’a pas toujours trouvé les portes des producteurs grandes ouvertes, (trop de talent peut-être?), notre cinéaste n’a jamais renoncé à l’écriture filmique, allant jusqu’à devenir son propre producteur (la Solipso film).

S'étant approprié la caméra digitale avec une aisance incroyable, Giulio Questi est devenu une sorte d'artisan de la new-technology. Ayant acquis une extraordinaire autonomie, il est metteur en scène, acteur, écrit ses dialogues, choisit ses musiques, filme. "Lorsque je pense, se souvient-il, aux énormes camions remplis de matériel dont nous avions besoin pour le tournage de nos films, les prouesses que nous offrent les nouvelles technologies tiennent du miracle. La camera digitale, c'est comme un stylo que le réalisateur tiendrait entre ses doigts".
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Giulio Questi
Les récentes productions de Giulio Questi sont des films atypiques, de drôles de petits films, poétiques, magnifiquement agencés, d’une efficacité narrative surprenante. D’une trentaine de minutes, ils laissent échapper un humour corrosif et une originalité devenue si rare sur le grand écran.

Doctor Schizo e Mister Phrenic (2000), Lettera da Salamanca (2002), Tatatatatango (2003) sont des pseudo-polars, des exercices de style de haute-voltige, où il est question de mort, de dédoublement, et d’écriture filmique.Le second degré se love dans le second degré. La poésie et l'amour des lettres qui se glissent entre les plans sont pris dans l'étau de la trame prétextueuse du meurtre et de l'énigme. Qui tue-t-on dans les films de Giulio Questi? Un questionnement? Un regard qui s'octroierait le temps de fouiller l'absurdité du monde? Une nostalgie pour sa beauté révolue?

Les canaux de diffusion de ces films sont aussi alternatifs qu'eux: des rencontres cinématographiques en tous genres les réclament, tandis que des projections privées s’organisent dans les cercles d’amis.

Jubilation de la création… «si t’es vivant, filme», invitent les images de Giulio Questi.
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(1) Giulio Questi,"Où sont-ils les gars d'antan?" in Westwern all'italiana, Glittering images. Nathalie Galesne
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