Rappel(s) | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Rappel(s) | Jalel El GharbiIl y a très peu de chances pour que l’article premier de la Constitution tunisienne promulguée en 1956 soit amendé. Vraisemblablement, il sera repris tel quel : «La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain. L’islam est sa religion, l’arabe sa langue et la république son régime.» La Tunisie n’est pas un pays cosmopolite. Les Tunisiens sont à 98% musulmans. Ils sont à 85% sunnite de rite malékite ; contre 3% de hanafites et d’ibadhites . Les 2% qui restent sont juifs ou chrétiens. La société tunisienne n’est pas une société cosmopolite mais elle a toujours été une société ouverte, tolérante. Bien que les communautés non musulmanes soient minoritaires, elles occupent une place importante dans la culture du pays. Elles sont surtout la preuve que depuis les grands réformateurs, la Tunisie a opté pour un modèle séparant Etat et religion. Historiquement, la communauté juive est la plus importante en Tunisie. La question palestinienne a largement affecté les relations avec la minorité juive. Pourtant l’écrasante majorité des Tunisiens réussit à réconcilier son soutien indéfectible aux Palestiniens et des relations, pour le moins qu’on puisse dire, sans aucune tension avec les juifs Tunisiens considérés plutôt comme Tunisiens juifs.
On le verra ici, le rêve d’une cohésion entre communauté, ce désir d’une société plurielle est fortement marqué par un coefficient souvenir. C’est très souvent sur le mode de la nostalgie que ce modèle pluriculturel est évoqué. L’âge d’or relève toujours du souvenir et vivre ensemble est souvent affaire de mémoire.
Le dernier âge d’or de la communauté juive en Tunisie se situe entre 1950 et 1967. La figure majeure de cette période est sans doute Georges Adda (1916-2008). Homme politique et syndicaliste de la première heure, membre du PCT dès 1934, il aura subi toutes les formes de répression coloniale, de la résidence surveillée jusqu’à la déportation en passant par la prison.
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Georges Adda
S’il s’est fait remarquer, c’est surtout par ses positions pro-palestiniennes que lui dictaient ses convictions communistes. Georges Adda se présentait comme juif antisioniste. En avril 2006, il signe un texte qu’on peut lire comme un véritable manifeste de la judaïté en Tunisie. En voici le début : «Comme vous le savez, je viens de loin, d’un petit pays qui a connu tour à tour les occupations, les destructions, les brassages de civilisations, les conversions volontaires ou imposées et les résurrections. Les Berbères, mes ancêtres, ont connu les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Arabes, les Normands, les Turcs et les Français qui ont successivement occupé mon pays et dominé mon peuple, devenus réellement indépendants et souverains il y a seulement un demi-siècle, il y a cinquante ans.
Certains de ces Berbères, mes ancêtres, ont quitté le paganisme pour se convertir à la religion de Moïse et leurs enfants ont su résister aux harcèlements des nouveaux chrétiens puis à ceux des soldats d’Okba Ibn Nafaa. En gardant leurs traditions, coutumes, cuisine, musique, ils ont adopté la langue arabe qui est devenue la langue de tous.
Ainsi la Tunisie est mon pays et le peuple tunisien est mon peuple, mais mes convictions philosophiques ne sont pas celles de ma mère et de mon père. Toutes les femmes et tous les hommes de tous les pays qui sont écrasés par les injustices politiques et sociales développées par leurs gouvernants ou par les occupants étrangers sont mes sœurs et frères et sont assurés de mon entière solidarité.» C’est vraisemblablement en vertu de ce principe que Georges Adda déclare dans le même texte que «les droits des Palestiniens sont inaliénables et imprescriptibles.»
Pourtant, cette icône du communisme tunisien, demeure une figure solitaire. Il m’est même arrivé d’entendre dire qu’il constituait le modèle du juif persécuté répétant ce qu’on voudrait qu’il dise. Propos réducteur, me semble-t-il, qui ne peuvent pas rendre compte d’une figure aussi importante. Aujourd’hui, il repose au Borgel .
L’opinion de Georges Adda n’est pas largement partagée. Aux antipodes, on trouvera par exemple, l’œuvre d’Albert Naccache, «Contre Israël. De l’amour de la Palestine à la haine des Juifs» . Albert Naccache a vécu en Tunisie jusqu’en 1961. Journaliste et écrivain, il est auteur d’un essai qui s’organise en trois temps : Pro-palestinien, anti-israélien, antisémite. Dans ce livre, il analyse le discours anti-israélien et, par ce syllogisme, en montre le caractère antisémite.
Mais c’est par un autre ouvrage qu’Albert Naccache est plus proche de Tunis, plus poétique. Il s’agit d’un texte de facture autobiographique Les Roses de l’Ariana où l’histoire personnelle recouvre l’histoire collective. C’est une tendre évocation d’une période faste où vivre était une somme de petits bonheurs, comme ceux qu’on peut lire sous la plume d’Albert Memmi. Très souvent, l’évocation de cette période faite de tolérance – ou mieux encore – de convivialité est centrée sur le culinaire, sur le gustatif. Il est vrai que la cuisine tunisienne est multiculturelle ; c’est un creuset où l’on peut lire l’histoire harmonieuse du pays.
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Habiba Msika
A la réflexion, l’objet de cette nostalgie, c’est l’art de vivre et parfois: l’art. La chanson tunisienne a longtemps été marquée par les pionniers de confession juive. Cet art trouve sa plus belle illustration avec Habiba Msika (1903-1930) qui outre sa qualité de chanteuse était une comédienne de talent, ayant interprété presque tout le répertoire shakespearien. Elle eut une carrière brillante. Mais l’histoire retiendra, en plus de quelques chansons qu’on écoute encore, le souvenir d’une femme fatale, dont tout Tunis était amoureux. Lors d’un voyage à Paris, elle rencontre Picasso et Coco Chanel et séduit l’un et l’autre. Elle eut pour amant le Ministre de la plume , puis le prince Fouad d’Egypte. Puis elle rencontre le richissime Eliahou Mimouni, originaire de Testour, qui lui fait construire un palais, mais elle le quitte pour un ami d’enfance, Mondher Meherzi. Fou d’amour et de rage, Eliahou Mimouni fait irruption dans l’appartement de Habiba Msika, l’asperge d’essence et la brûle vive. Le lendemain, elle succombera à ses brûlures. Aujourd’hui, elle repose au Borgel. Un film perpétue son souvenir «La danse du feu» de Selma Baccar.
Pour la chanson, il est difficile de ne pas évoquer Cheikh Afrit, de son vrai nom Issim Israël Rozzio 1897-1939. De père marocain et de mère libyenne, il a choisi de vivre à Tunis, sa ville natale où il passa une enfance des plus misérables. Il laissera près de 500 chansons portant souvent sur les amours contrariées, les désirs coquins, le passage inexorable du temps et l’insoutenable solitude de l’être. Aujourd’hui, il repose au Borgel.
Ce répertoire est encore vivace en Tunisie ou à Paris parmi les Tunes .
Une notion exprime cet art de vivre : le «kiff» qu’Albert Memmi définit en ces termes: «Le Kif est un état de l’âme. Une chaise à l’ombre, à la fin de la sieste, où la chaleur imperceptiblement se transforme en fraîcheur ; au crépuscule où lentement les couleurs se changent en nuit. Ce vieil homme assis sur la terrasse blanche du café du Phare devant la mer immense, que je retrouvai à la même place, le soir : se réjouissait-il de l’infini ou était-il au- delà des plaisirs? Le kif est-il cet au-delà?»
Le kif est un état d’impassibilité à ce qui agite le monde, doublé d’une sensibilité aiguisée pour les menus plaisirs: le café, le verre de Boukha, le chant d’un oiseau, une rose, un bouquet de jasmin. Ce n’est pas le farniente mais le farniente est une de ses conditions. Généralement le kif exige la solitude. On pourrait peut-être le rapprocher de l’ataraxie épicurienne. Mais la première source du kif, c’est le cannabis, ou alors tout ce qui peut se substituer à lui, et créer la même léthargie qu’il donne. Dans son unique recueil de poésie Le Mirliton du Ciel égrène les menus plaisirs du kif: «le hachich», «un œillet sur l’oreille», le luth, la sieste, le café, les baignades à Dermech. Le kif, c’est l’ivresse trouvée par tous les moyens, c’est le sens dans un monde insensé. Et c’est, avant tout, la nostalgie.

Jalel El Gharbi
(11/04/2011)

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