Kélibia, une ville, un festival et un artiste | Tahar Chikhaoui
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Tahar Chikhaoui   
Kélibia, une ville, un festival et un artiste | Tahar ChikhaouiDepuis 1962, bien avant la naissance des JCC, les fameuses Journées cinématographiques de Carthage, Kelibia abrite tous les deux ans le festival international du film amateur dit le FIFAK. Organisé par la mythique Fédération Tunisienne des Cinéastes amateurs, l’une des deux principales organisations de cinéma avec la FTCC, la Fédération Tunisienne des Ciné-clubs, le FIFAK alterne depuis une trentaine d’années l’édition internationale avec une édition nationale. Celle-ci, contrairement à son aînée, se tenait à chaque fois dans une ville différente. Depuis 2000, la Fédération a choisi de l’organiser dans la belle ville de Kelibia, devenue ainsi le lieu d’adoption du film amateur. Ce fut le cas pour la quatorzième édition qui se tint du 3 au 9 août dernier. J’y vais donc, sollicité par le bureau fédéral pour animer une rencontre les 5 et 6 août autour de la place du film amateur dans le paysage cinématographique national.

Une ville, un festival
Nous sommes hébergés dans un ancien hôtel qui ne présente pas un autre avantage que celui d’offrir le gîte le soir tombant. Mais sa triste vétusté est largement atténuée par la vivacité des jeunes cinéastes amateurs dont les discussions se prolongent souvent jusqu’au petit matin. Cependant, les vrais lieux du festival se situent ailleurs. Dans la très agréable école de Pêche, au joli théâtre de plein air de la Maison de culture et, en dehors des heures de projection et de débat, sur la splendide plage de la Mansoura. Le programme est donc le suivant : le matin, les ateliers, l’après-midi la plage, le soir les projections et pour les insomniaques, d’interminables discussions dans le hall de l’hôtel ou dans le jardin de l’école de pêche.

Je ne saurais dire si c’est le festival qui par sa vigueur et sa jovialité a marqué la ville ou inversement si c’est la ville qui a empreint le festival de sa douceur et son charme. J’avoue ne pas avoir gardé en mémoire les films projetés, lesquels relèvent, pour la plupart, davantage de l’essai maladroit que de l’œuvre achevée. Non qu’ils ne valent rien ; au contraire, la fraîcheur, la liberté et l’audace avec lesquelles ils sont réalisés ne laissent pas indifférents. Mais ce que retient la mémoire du festivalier c’est le mariage heureux d’un festival et d’une ville, l’énergie juvénile des cinéastes amateurs alliée à la douceur tranquille de l’un des plus beaux sites balnéaires du Cap Bon. Il faut avouer qu’on aurait aimé voir des films plus mémorables, projetés dans de meilleures conditions mais on ne peut réprimer un fort sentiment de sympathie pour une manifestation atypique dans le contexte étriqué du cinéma tunisien. Il n’empêche que certaines œuvres se détachent du lot et annoncent de vrais talents tels l’audacieux et inventif « les guérisseurs » du cinéaste amateur Mohamed Ben Tbib, le fin « fil conducteur » de Karim Yakoubi et l’original « l’envers et l’endroit » film de fin d’études de Oussama Hfaiedh. Sur le premier et le deuxième, le jury films amateurs ne s’est pas mépris alors que le second est passé inaperçu par le jury films d’école.

Peut-être n’ai-je pas suffisamment fait attention non plus aux films, tout préoccupé que j’étais par la rencontre dont j’avais la charge. La problématique était difficile : que signifie aujourd’hui faire un film amateur ? Dans un contexte sociopolitique totalement différent de celui, euphorique, des années soixante, qui a vu naître la FTCA ? Le cadre institutionnel a radicalement changé avec d’une part l’apparition des écoles de cinéma et l’arrivée sur le marché de jeunes diplômés de cinéma et d’autre part l’évolution du cinéma professionnel ; dans le même temps l’outil n’a jamais connu de telles mutations. Autant de questions que nous avons agitées le cinéaste tunisien Jilani Saadi et moi-même devant un auditoire qui ne s’y attendait pas mais qui, formé pour la plupart de cinéastes amateurs, n’a pas mal réagi.
Mon attention était donc ailleurs, tournée davantage vers les lieux, les beaux lieux de Kélibia.

Au petit chalet de Raouf Gara
Kélibia, une ville, un festival et un artiste | Tahar ChikhaouiJe quitte donc l’Ecole de Pêche après les débats de l’après-midi, épuisé d’avoir trop parlé, quelque peu frustré de n’avoir pas été (ou de n’avoir pas eu le sentiment d’avoir été) suffisamment compris, ou peut-être tout simplement satisfait mais saturé d’une discussion intelligente ; bref, distrait, la tête ailleurs, j’aspire à quelque répit. Je traverse la rue, attendri par la langueur crépusculaire du vieux port abandonné, ce soir, comme chaque soir, par ses bateaux partis au loin. Je m’appuie sur la balustrade et m’abandonne à une vague méditation, le regard perdu dans le bleu. Porté par un désir confus, je descends les marches en me dirigeant vers le premier café face au port. Arrivé au bas des escaliers, j’aperçois un autre café, encore plus loin à droite, un petit chalet, tout couvert de plantes grimpantes. Il est érigé au milieu de la désolation, comme surgi de mes rêveries, solidaire du port avec l’air de le prendre à témoin de la laideur environnante. Je comprends aussitôt que je suis chez Raouf Gara, le peintre plasticien de Kélibia. Que l’on y prenne juste un café, que l’on décide d’y dîner ou que l’on se contente de visiter les lieux, non seulement on ne peut pas le quitter de si tôt mais il y a gros à parier qu’il ne passera pas un jour, le festival durant, sans que l’on y retourne soit pour le café soit pour le dîner soit pour la visite ou, plus probable, pour tout cela à la fois. Je connaissais vaguement l’artiste. Je fais la connaissance de l’homme et je pénètre mieux l’univers du créateur.
Kélibia, une ville, un festival et un artiste | Tahar Chikhaoui
Quand on arrive chez lui, on a neuf chances sur dix de le trouver à l’accueil. Chaleureux, affable, on le dirait né avec le sourire. La soixantaine (il en fait dix de moins), le crâne rasé, les yeux clairs, il n’affiche nul signe ostentatoire contrairement à bon nombre de ses confrères qui aiment jouer les génies maudits perdus dans la cité. Un homme simple discret, attentif et accueillant, mais énergique, de cette énergie aquatique qui rend le geste souple. Il est toujours prêt à vous servir, mais toujours souverain. Tout à la fois maître et serviteur, il est le guide et l’hôte des lieux. Ayant vite droit à un tour du propriétaire, je visite le café, le restaurant, le musée, l’appartement personnel et la terrasse. Parce qu’elle est tout cela à la fois, la maison Gara. Je ne mesure plus la distance qui me sépare de mon hôte. A mesure que je monte les escaliers, je la sens se rétrécir. Il parle peu mais sa conversation tourne naturellement et indifféremment autour des choses de la vie, des soucis de l’art et des considérations de la pensée. Ses paroles comme ses gestes semblent faire partie intégrante du lieu, comme autant d’éléments visuels et sonores du décor. Il se plaît à me raconter que après moult détours, voyages et pérégrinations (il a séjourné en Allemagne, en France et au Japon, il s’est fixé un moment à Tunis, il a exposé en Italie, en Espagne et ailleurs), c’est là qu’il a fini par s’installer, et qu’il restera à jamais. Il est enraciné comme personne, mais d’un enracinement paradoxal : si prêt du port, comme sur le point de partir, et cependant toujours là. Je suppose qu’il se menace secrètement de quitter les lieux, tous les jours, et tous les jours, il se rétracte in extremis. Peut-être, au fond, part-il d’un départ qu’on ignore, sinon il n’aurait pas cette profondeur marine dans les yeux. Peut-être, célibataire éternellement provisoire, est-il simplement dans l’attente, là à quelques mètres du port, dans l’attente de quelqu’un, ou de quelque chose qui n’est pas encore venu ou qui vient tous les jours un peu. Peut-être s’emploie-t-il jour et nuit à l’accueillir à chaque fois un peu.

Son œuvre ne dit pas autre chose, qui est, il suffit de bien la regarder, travaillée par une poétique de l’accueil. A nulle autre pareille, ni peinture, ni sculpture, ni figurative ni abstraite, elle est tout à la fois peinture, sculpture, figurative et abstraite. Faite de bric et de broc, elle est toujours en passe de se form(ul)er. Des fragments de tout, poterie, récipients, jarres, vases et autres produits naturels ou humains, ramassés au gré des bons vents qui les amènent. Dans chacun de ses tableaux (on sait pas comment on doit les appeler) il y a d’étranges formes et toujours un cercle d’où sort timidement quelque chose, pointe phallique comme en sommeil, en retrait ou en attente de s’ériger à la faveur d’un désir à venir. Au bord des mers, le hasard du vent, de l’érosion, de l’eau et du temps fait souvent œuvre originale, donnant naissance à des objets hétéroclites, composition étrange faite de matériaux divers. Le travail de Raouf Gara ressemble à celui de la nature mais il ajoute au hasard une douceur savante, une grâce intelligente, de cette intelligence entendue au sens ancien, faite d’écoute et de complicité avec ce qu’amènent le temps et le vent dans un environnement souvent ardu, violent et destructeur.

A l’intérieur de ce petit chalet, j’ai l’impression, à l’entendre parler de son œuvre, là exposée, qu’il cultive secrètement le désir d’associer son interlocuteur à son musée, de l’inscrire dans son environnement, de l’ajouter à l’architecture de son univers. D’ailleurs, je joue le jeu. Je reviens le lendemain et le surlendemain comme s’il n’était plus concevable pour moi de me séparer des ces ornements. A la fois café, restaurant, musée et maison, le lieu est drôlement décloisonné. Composition d’artiste, l’espace, très public au rez-de-chaussée (c’est là où se trouve le café), le devient de moins en moins à mesure qu’on monte les escaliers. Vous traversez, charmé, le musée personnel et puis, d’un coup vous êtes chez lui, dans son salon, dans sa cuisine. Lorsque vous arriverez au plus haut de l’édifice, sur la terrasse, vous retrouverez le monde extérieur. Mais il n’est plus comme vous l’avez laissé en bas, il est transfiguré par le ravissement que vous a procuré la traversée du musée. Et là vous regardez le soleil couchant, pendant qu’à votre droite le fort byzantin surplombant la ville semble se livrer par-dessus votre tête à un entretien amusé avec le port languissant, sans jamais perdre de vue le nord de la Méditerranée, presque jaloux de l’implacable force testimoniale du lieu où vous êtes. Quand enfin vous partez de là pour rejoindre les camarades cinéphiles, vous ne pensez qu’à une seule chose. Revenir.

Vous vous dites qu’après tout, vous n’êtres pas allé trop loin. D’images vers d’autres images…
Tahar Chikhaoui
(08/09/2008)

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