Constantine-Tunis, taxi clandestin | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  «Tunis, Tunis, Tunis!» Le cri fuse de partout à la sortie de la station de taxis de Constantine, «capitale de l’Est». Le voyageur qui débarque est, en un tournemain, happé par un tourbillon de jeunes hommes qui s’attroupent autour de lui, lui proposant d’une même voix de l’emmener en Tunisie pour 1500 dinars algériens ou 25 dinars tunisiens (17 euros), au choix. Et s’il se montre intéressé, c’est un enchevêtrement de bras et de mains qui tente de lui arracher ses bagages, qui se l’arrachent.
Mes bagages m’ont été arrachés par Samir, plus dégourdi que les autres bien qu’un peu moins jeune. La station des « taxis transfrontaliers » se trouve aux abords de la grouillante et grise Gare routière. Petite mauvaise surprise pour qui y met les pieds pour la première fois. Les « taxis » sont de simples voitures banalisées, des « taxis clandestins ». Ni couleur jaune réglementaire ni numéro d’enregistrement à la direction de Transports de la ville. Pas plus que leurs véhicules, les chauffeurs n’ont de signe indiquant leur métier : ni casquette ni uniforme ; certains déambulent presque torse nu comme s’ils n’allaient pas plus loin que le café de leur quartier. La bonne surprise est que les véhicules sont confortables, presque neufs. De belles Mégane, de rutilantes Volkswagen et même une ou deux BMW.

Des «Clandestins» bien visibles
Notre « taxi » s’ébranle avec, à bord, un deuxième passager qui, pour hâter le départ, s’est proposé de payer la place manquante. On en a pour sept heures avant d’atteindre Tunis, à 435 km, et pour quatre avant d’arriver à la frontière, à l’extrême nord-est. Avec des dizaines de milliers de kilomètres passés et à venir dans la tête, Samir n’est pas très bavard. Il n’en répond pas moins à mes questions, comme dans une interview, économiquement, avec précision et sans jamais détourner la tête de la route qui serpente entre les collines. La route d’Annaba est plus encombrée que jamais, en cet été, de voitures de vacanciers et, surtout, d’effrayants poids lourds qui, à chaque virage, vous font vous cramponner à votre siège.
Samir a commencé dans la vie comme employé de mairie puis, quand le commerce de produits de contrebande faisait flores, au milieu des années 80, il est devenu « trabendiste », faisant régulièrement son pèlerinage à Marseille, en bateau, pour s’approvisionner en divers produits, électro-ménager et habits, qu’il écoulait dans la petite échoppe familiale. Un trabendiste n’est pas un contrebandier. Il ne traverse pas illégalement la frontière mais s’arrange pour faire passer de grands sacs de marchandises pour des bagages personnels.
Cette vie de voyageur de la mer a brutalement pris fin lorsque s’est ouverte la crise sécuritaire, en 1992, et que l’obtention du visa français est devenue trop aléatoire pour le commerçant à plein temps qu’il était : « Les Français nous traitaient comme si nous étions tous des terroristes ». La filière marseillaise a sombré. D’autres destinations se sont alors ouvertes aux « trabendistes », Istanbul, Damas... Mais Samir avait décidé de décrocher : « J’avais une femme et deux enfants. » Il a fait toutes sortes de boulots avant d’acquérir une voiture avec l’aide de son père, ancien combattant de la guerre de libération, qui jouit du droit d’importer un véhicule en détaxe une fois tous les cinq ans.
Samir voulait devenir taxiste mais « impossible d’avoir le permis de place sans se saigner aux quatre veines, sans payer un énorme bakchichs à quelque véreux employé de la direction des transports ». Il a alors découvert les avantages du transport irrégulier entre Constantine et Tunis. Cela lui laissait, en plus, du temps pour sa famille, pour ses jeunes enfants. Une nuit sur deux ou trois, il dort dans son lit, le reste du temps, « je dors dans mon véhicule, à Tunis ».
Les communications entre Constantine et Tunis se faisaient rares. Les « clandestins » se sont mis au service de l’unité maghrébine, vacillante ou franchement illusoire. Samir n’aime pas ce mot, « clandestin ». Il ne veut pas qu’on l’assimile à un « contrebandier ». Sa règle d’or est de ne jamais transporter de trabendistes qui transitent par Tunis à leur retour des grandes villes commerçantes du Moyen-Orient et qui lui rendent compliqué le paisible passage des frontières. Il « ne transporte rien d’illégal, seulement des familles honnêtes et des étudiants ». Puis, lui et ses collègues opèrent au vu et au su de tous, y compris, bien entendu, les polices des deux pays. Ils ne sont « clandestins » pour la gendarmerie algérienne qui, périodiquement, sans beaucoup de conviction, donne la chasse aux transporteurs illégaux.
Pour sauvegarder l’apparence d’une circulation normale des personnes entre les deux pays, il n’est pas question pour les autorités algériennes et tunisiennes d’interdire la traversée des frontières à ces taxistes particuliers. La Tunisie, en tout cas, affirme Samir, n’y a pas intérêt. Elle a intérêt à accueillir le plus grand nombre possible de nos touristes, « moins regardants sur la dépense que les Européens ». Et pour aller à Tunis, rappelle-t-il, « il n’y a ni train, ni bus ni taxis réglementaires ».

Ni train ni bus entre les «frères maghrébins»
Pourtant l’Algérie et la Tunisie sont membres de la même Union du Maghreb arabe (UMA). L’objectif de l’UMA est de « consolider les relations fraternelles » entre les cinq voisins maghrébins. Si les frontières algéro-tunisiennes n’ont pas subi le sort de celles algéro-marocaines, encore fermées depuis 1994, il n’existe, hormis l’avion, aucun moyen de transport public entre les deux pays.
Les dessertes aériennes ont été améliorées. Depuis mars 2006, une nouvelle ligne relie la lointaine Oran, « capitale de l’Ouest », à Tunis. En revanche, aucun effort ne semble consenti pour améliorer d’autres types de liaisons. La ligne maritime Alger-La Goulette n’a résisté que l’espace d’un été, l’été 2003. Aucune date ne semble fixée pour la réouverture, depuis longtemps annoncée, de la ligne ferroviaire Annaba-Tunis. Finis les temps heureux où l’on pouvait d’Alger, ou d’Oran, prendre le bus jusqu’en Tunisie ; où les taxis collectifs la frontière comme s’ils allaient à côté, dans une ville algérienne. Cette défaillance des transports publics est d’autant plus surprenante que, les visas européens étant servis au compte-gouttes et au prix de grandes humiliations devant les chancelleries, le nombre d’Algériens qui choisissent la Tunisie pour leurs vacances ne cesse d’augmenter. 811000 en 2003, 914000 en 2004 et 930000 en 2005. En l’été 2006, il a dépassé un million, dont 87%, relèvent les statistiques, s’y sont rendus par voie terrestre.
La rareté des moyens de transport frontalier n’est pas pour scandaliser Samir. Bien au contraire. La Tunisie n’est ainsi accessible que grâce à lui et à ses collègues. Mon discours étonné sur la fragilité manifeste du Grand Maghreb le fait sourire. Lui se moque de savoir pourquoi on en est arrivé là. Il sait seulement qu’il a été interdit aux taxis algériens de circuler en territoire tunisien pour ne pas concurrencer les transporteurs locaux. » Les trains ont été supprimés, croit-il savoir, pour des raisons d’inadéquation entre les voies ferrées des deux pays. Quant aux lignes de bus, cela va de soi, elles ont disparu au début des années 90, lorsque les Groupes islamiques armés (GIA) ont commencé à dresser leurs meurtriers barrages sur les routes les plus fréquentées. « A cette époque-là, le tourisme en Tunisie n’avait pas besoin de nous pour s’équilibrer », ironise Samir, aussi chauvin que beaucoup d’Algériens lorsqu’il évoque nos voisins orientaux pour qui « seul l’intérêt compte » et qui, « en réalité, nous haïssent » ! « A l’époque, se souvient-il, comme les Français, ils nous prenaient pour des terroristes. »

Sur la frontière, la chipa
Annaba est loin derrière. La frontière n’est plus qu’à une vingtaine de kilomètres. Samir quitte la route nationale pour une petite route dévastée qui surplombe les plages sauvages de l’extrême est et d’où la ville tunisienne de Tabarka est bien visible. La petite route, impraticable, est quasiment déserte, mais « elle permet d’éviter un barrage fixe de gendarmes ». Les gendarmes sont quelques fois particulièrement remontés contre les clandestins, prêts à dégainer leurs PV.
Un « clandestin », explique Samir, choisit le poste frontières où il compte un « ami » à qui il suffit de « donner quelque chose » pour éviter les problèmes, comme, par exemple, d’être retardé ou de se voir saisir les marchandises transportées par un passager trabendiste. Il choisit aussi le poste où les accès de sérieux dans les contrôles, provoqués généralement par la présence inopinée sur les lieux de quelque gradé, sont les moins fréquents. Les clandestins se connaissent entre eux. Ils s’avertissent mutuellement de l’emplacement des barrages routiers et de « l’ambiance aux frontières ».
Le poste algérien est bondé. Le parking est plein de voitures immatriculées à Annaba, Constantine, El Kala, toutes villes de l’Est, mais il y en a aussi qui viennent de plus loin, d’Alger et de Blida... Des dizaines de familles, algériennes pour la plupart, attendent de basculer de l’autre côté de la barrière symbolique qui sépare les deux territoires. Les policiers, derrière les guichets, sont fébrilement actifs, mais leur nombre paraît insuffisant pour cette multitude qui encombre le bâtiment de la PAF, avec des bébés vagissants et des enfants en bas âge gagnés par l’ennui. Il y a quelques années, témoigne Samir, l’attente était deux fois plus longue. « Cela s’est beaucoup amélioré ».
Samir présente nos trois passeports en un tas unique au guichet. Ils seront tamponnés en un temps record, un quart d’heure. Certains passagers attendent, nous disent-ils, depuis au moins une heure. Nous essuyons les regards résignés de la foule qui fait le pied de grue dans le parking, devant les bureaux de la police des frontières. Avec ces « clandestins », sur les passeports desquels il n’y a plus la moindre petite place pour un seul cachet de la PAF, on est privilégié. Et d’autant plus privilégié qu’on n’a pas l’air de trabendistes qui, de Tunis, se transporteront en Turquie pour faire d’impressionnantes emplettes.
Les clandestins sont accueillis par les pafistes comme des vieux copains. Ils les appellent par leurs prénoms et leur demandent des nouvelles de leur progéniture. « A chacun sa dîme, rappelle Samir, selon son importance dans la hiérarchie ». Certains prennent de l’argent, « des petites sommes », d’autres demandent aux chauffeurs de leur procurer tel ou tel produit que, naturellement, ils paieront d’un simple « merci ».

Du royaume du pétrole au royaume du tourisme
La barrière est levée. On bascule côté tunisien. Avec nos passeports et fiches de police dûment remplies, Samir se dirige vers le guichet. Il serre la main au policier, en nage et débordé. Un regard désapprobateur parcourt la foule des voyageurs, fatiguée d’une si longue attente, dans ce petit local où il fait presque aussi chaud que sous le soleil. Les clandestins sont prioritaires. Ils « paient ».
Le rude accent constantinois de Samir se fait légèrement chantonnant, s’adapte à l’accent du cru. Les formalités ne prennent pas plus de 10 minutes. Le passage de la douane ne sera pas plus compliqué. Le douanier, l’œil distrait sur nos passeports, demande, machinalement, combien d’argent tunisien nous avons chacun sur lui. Gentiment, sans le moindre accent impératif dans la voix, il demande à Samir de lui ramener de Tunis, «si possible bien sûr», une paire de sandales en cuir.
Le village tunisien que nous traversons pourrait bien être un village algérien. Les mêmes visages, le même accent chantonnant. Ici toutes les familles comptent des parents de l’autre côté de la frontière, regardent la télévision algérienne aussi assidûment que la télévision tunisienne. Tout semble pareil mais on est dans un pays différent. «On a quitté le royaume du pétrole pour le royaume du tourisme», commente Samir.
Le trafic est nettement moins dense qu’en Algérie et le code de la route est scrupuleusement respecté par les automobilistes tunisiens. Samir, lui, appuie sur l’accélérateur car la garde nationale, la gendarmerie locale, «n’arrête jamais les Algériens pour excès de vitesse». Elle se contente de leur faire signe de ralentir. Les chauffeurs profitent de cette inexplicable magnanimité pour récupérer le temps perdu dans le flux des poids lourds, entre Constantine et Annaba.
La route devient droite lorsque nous quittons les hauteurs surplombant Tabarka et que nous approchons l’autoroute menant à Tunis. Samir est pressé d’arriver. Le trafic entre les deux pays est à son apogée saisonnière. Il a bon espoir de repasser dans la nuit les mêmes postes frontières, dire bonsoir aux mêmes pafistes et, pour éviter d’éventuels ennuis, remettre à son «ami» tunisien sa paire de sandales. Yassin Temlali
(14/10/2006)
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