Le bustan de Sultana | Gisèle Seimandi
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Gisèle Seimandi   
 
Le bustan de Sultana | Gisèle Seimandi
Le silence de la grande cour saute à mes oreilles et me surprend.
Surmonté d’une coupole, le portail s’ouvre sur un éden, découpant en son centre le cœur qui y est forgé. Les premiers dessins de mosaïques piétinés, le chemin de carreaux rouges et jaunes se trace au milieu de pelouses regorgeant d’arbustes enluminés.
Le jardin vit de multiples variétés de fleurs reposant sur un tapis moelleux ou s’accrochant en boules de Noël à des arbres qui en sont parfois alourdis. Celles des lauriers, roses ou blanches, découpées en corolles poudreuses, teintent de-ci de là le vert de la végétation. Deux hibiscus rouges s’entremêlent, bras et mains d’amants qui ne peuvent se désenlacer. C’est un coup de foudre qui vient me frapper.
Annie, la maîtresse des lieux, fidèle à son parterre fleuri, donne à ses plantations, de sa constance et de sa main verte, une tenue impeccable.
Quelques palmiers, arrosés à leurs pieds d’un ruisseau de fleurs de lin rouges séparent ce premier jardin d’un autre. Au centre, l’allée a pris un ton rosé. Elle se termine en un rond qui permet à une fontaine d’y prendre place. Dernier sas avant d’entrer dans la demeure elle-même.
L’architecture rebondissante de coupoles ou plate de toits en terrasses est typiquement tunisienne. L’éclat du bleu sur la façade blanche cache derrière ses moucharabieh les secrets de la vie intérieure. Cette habitation privée, agrandie et embellie au fil des années, est devenue hôtel de charme, le premier en Tunisie. Qui songerait en l’admirant qu’elle a été construite sur un terrain vague et incertain de solidité. Projet fou pensèrent beaucoup lorsque Mohamed l’acheta. Peut-être qu’inconsciemment il s’y sentait poussé.
Il ne savait pas qu’il avait appartenu à sa grand-mère, Sultana, femme au destin obscur qui, choquée par la disparition de son époux, avait perdu la vue. Pour élever son fils [le père de Mohamed], elle avait été contrainte à vendre ce lopin de terre.
De son cadre accroché au mur elle veille sur ces lieux.
L’intérieur est coquet. Les tissus sont de bon goût, toujours dans une palette variant du rouge au jaune. Tissus douillets et veloutés que vient à peine refroidir le fer forgé des tables et des chaises. De nombreux canapés laissent le choix du lieu où trouver le repos, la tranquillité, boire un verre avant de se rendre au restaurant où de succulents plats typiques du Sud tunisien sont servis par des serveurs attentionnés. C’est là que je me lie d’amitié avec Patricia et Guillaume, des habitués.
Quelques niches abritent des bibelots. Des carreaux de verres aux couleurs de l’arc-en-ciel produisent une lumière éclatante ou tamisée. Des tapis courent sur le carrelage, descendent quelques marches ou se glissent sous les tables de salon. Des coffres sont tendus de cuir légèrement craquelé, peau fixée par des clous plus ou moins gros. Que renferment-ils?
Le bustan de Sultana | Gisèle Seimandi
Au mur, de superbes tableaux de Mtimet Turki Ghrab. L’artiste, en ethnologue, nous raconte les traditions du pays: femmes tissant un tapis, préparant le thé sur un qanun ou encore cet homme qui, du haut de sa monture, remplit habilement un verre de thé sans le renverser. Sera-t-il le gagnant du concours? Le tableau ne le dit pas. Une autre peinture plus abstraite me rappelle par ses coupoles colorées un Paul Klee, cet amoureux de la Tunisie.
Ces premières pièces franchies on accède à la piscine. Ma chambre la surplombe. Tous les matins le couvre-lit est brodé de fleurs fraîchement cueillies, couronne éphémère d’hibiscus. D’autres sont distribuées par des escaliers peints de jaune ou de blanc. Avant la première marche, des dessins de mosaïques annoncent la montée vers chaque chambre. Elles ont toutes une particularité dans le tissu, la couleur, l’ameublement, la disposition, la décoration, quelques-unes ont une suite, leurs fenêtres s’ouvrent sur les jardins ou sur la mer. De certaines on atteint une terrasse où l’on peut, allongé, contempler le ciel d’un bleu rare ou bronzer en toute discrétion.
A gauche de la piscine, un bougainvillier. Fleurs de papier de soie violine, il court en guirlande tout au long du mur qui mène en son bout à une terrasse. J’emprunte l’escalier bleu et étroit. La mer se dévoile à mon regard admirateur. Un ponton construit au-dessus de la mer pourrait nous faire croire, si on l’emprunte le regard pointé vers l’horizon, que nous marchons sur l’eau.
Partout, des palmiers s’élèvent à l’assaut du ciel. Parfois le vent violent coiffe d’une raie leurs palmes échevelées. La renouée, quant à elle, enserre de son exubérance des troncs d’arbres morts.
Un dernier mur au fond boucle la propriété. Des portes voûtées s’ouvrent sur la plage. Un des bonheurs de ce lieu est de prendre son petit déjeuner face au dégradé de l’eau qui passe de l’opaline au jade, couleurs de l’espérance, celle des pêcheurs qui prennent le large de revenir la barque frétillante de poissons argentés.
Où trouver un endroit plus calme?
Mohamed vêtu de sa djellaba blanche règne en maître silencieux. Les personnels qui travaillent ici semblent ne pas toucher le sol, portés par le souci de ne pas déranger le client. Matri, jeune homme élégant, nous accueille à l’entrée. Tous ici font preuve à notre égard d’une grande obligeance.
Parfois des bruits rompent ce silence, nous rappelant que nous sommes sur terre et que la vie est là. Lisa, le bébé, pousse de petits cris et tape dans ses mains, bruits enfantins embellis par son sourire innocent.
Ce lieu est vide de mots ou de mouvements stressants. Encore captive de mon travail, c’est dans cette villégiature, que je me détends. La semaine s’écoule trop vite, mon séjour à la Résidence Sultana s’achève bientôt. Il m’est proposé de visiter les alentours. J’accepte avec enthousiasme.
Je ne veux pas jouer ici au guide mais offrir au lecteur des images inoubliables de ces décors naturels parfois uniques.
Nous nous éloignons des plages de sable de Zarzis. Taoufik, notre chauffeur, se laisse doubler par des 4x4 remplis de gens pressés d’atteindre des sites embourbés de touristes.
Sans hâte nous roulons vers la montagne.
Le bustan de Sultana | Gisèle Seimandi
Après un paysage caillouteux, la nature se fait plus verte avec ses oliviers qui sont une richesse pour le pays. Des blockhaus témoignent de l’occupation militaire durant la Seconde Guerre mondiale. Dans le musée de Mareth des expositions retracent les affrontements entre les troupes de Montgomery et de Rommel en 1943.
Tout au long des kilomètres le sol devient désolé de sécheresse. Nous atteignons bientôt la montagne qui se sculpte en mamelons, quelques maisons toutes blanches viennent se nicher dans leur gorge. Parfois des habitations troglodytiques se creusent dans le roc. Et en toute simplicité un marabout à la coupole bleu tendre se pose au détour d’un virage.
Les roues de notre véhicule adhèrent à l’asphalte comme ce pays colle à ma peau. Taoufik stoppe tout à coup répondant à mon désir d’admirer ce fascinant site naturel qui s’ouvre devant nous. Une fois encore le silence me saisit comme il avait saisi Isabelle Eberhardt dans le Sud algérien: «Je retrouve là cette impression de silence absolu que j’aimais tant, de paix immense que rien ne vient troubler, jamais»*.
Des strates glissent en larges anses dentelées de terre à peine ocrée, disparaissent derrière une remontée avant de réapparaître plus loin. J’emprunte à Isabelle Eberhardt: «[cet] espace libre paraît n’avoir plus de bornes»*. Des larmes bordent mes yeux en pensant à celle à qui je ne pourrai plus jamais raconter ces instants de beauté. Si j’avais été seule, j’aurais crié, espérant recevoir de la montagne l’écho de mon émotion.
Nous repartons. L’aridité du paysage se maintient. Au loin, Toujane, village berbère dont les maisons étirées par le couteau du peintre se confondent aux formes et aux couleurs de la roche qui les reçoit. Seule la mosquée semble étrangère à ce site. Immaculée de blanc elle se dresse vers le ciel et répand l’appel à la prière lancé cinq fois par jour par le muezzin.
Au plus bas, le tracé d’un oued asséché. La route qui contourne le village nous conduit jusqu’à une minuscule boutique. L’accueil est chaleureux comme le rouge éclatant du kilim que j’achète et qui se déroule aujourd’hui sous mon bureau.
Un bémol: révoltant à mes yeux de femme cette gamine qui avance péniblement, ses frêles épaules chargées d’une lourde bonbonne d’eau. Elle tourne vers nous une pupille noire et des lèvres sans sourire. A-t-elle parfois des moments de jeu?
Pour gommer cette image il me plaît de fixer sur cette page le regard d’Isabelle Eberhardt qui décrit une petite Berbère, Fathma, libre de ses mouvements: «Elle galope à travers les ruines, égrenant son rire limpide de nymphe folle. Elle apparaît tout à coup, hasardeusement posée sur le bord d’une terrasse effondrée [...] Elle minaude, elle sourit»*.
Deux vieilles femmes enveloppées de leur fouta aux couleurs fanées suivent un troupeau de chèvres. Elles sont indifférentes à notre passage. Nous laissons ce village coupé du monde loin derrière nous.

Nous nous arrêtons un instant à Beni Kheddache mais c’est à Ksar Hallouf que nous nous attardons: étrangeté du lieu comme du nom. Des greniers fortifiés exposent leurs façades ciselées d’escaliers qui accèdent aux ghorfas supérieures. Ces pièces qui se chevauchent en arceaux irréguliers ouvraient autrefois leurs portes aux grains ou autres provisions conservés par la population. En contrebas du ksar je découvre, étonnée, une palmeraie qui se déverse en une goutte d’eau à mes pieds.
Nous reprenons la route. Dernier paysage d’une nudité quasi totale où des sommets pierreux dégoulinent jusqu’à des terrasses superbement accrochées par l’homme à la pente. Seuls quelques palmiers tâchent le paysage de notes de musique dont la hampe inférieure se plante sur la portée.
Médenine est sur la route qui nous ramène à la Résidence Sultana. Les champs sont verts d’oliviers. Zarzis affiche son panneau à l’entrée de la ville. Nous rentrons directement à l’hôtel.
Après la lumière blanche et aveuglante, le jour s’éteint. Je prends le frais sur la terrasse et regarde la mer qui ondule dans un bleu foncé, presque noir, reflet de la nuit qui s’installe. Demain c’est le départ…
…L’aube se lève: je vois s’ouvrir devant moi la grille de l’entrée que Mohamed refermera aussitôt afin que la quiétude de cet intérieur ne s’échappe pas. Je me retourne une dernière fois et l’ombre de ma tristesse de l’au revoir se dessine tout au long de la route qui me conduit à l’aéroport. Ila-l-liqâ’

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* Isabelle Eberhardt, Notes de route. Maroc-Algérie-Tunisie, Arles, Actes Sud, 1998.

Gisèle Seimandi
(20/06/2006)
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