Un printemps effervescent | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
  «Il faut venir à Sbeitla, m’a dit Jalel, tu aimeras son atmosphère bon enfant». Jalel avait raison et pour rien au monde je ne raterai la prochaine édition de ce jeune festival du printemps. Plus qu’une atmosphère bon enfant, il y a des bulles dans l’air de Sbeitla, une brise d’énergie vigoureuse qui laisse place aux rencontres, à l’improvisation, à l’inédit, une sorte d’osmose heureuse qui ferait rêver n’importe quel opérateur culturel.

Car le spectacle n’est pas coincé, encadré, canalisé dans un seul espace. Il se déroule tout aussi bien à la maison de la culture, dans la rue, à l’école, au milieu de la splendeur dorée des ruines romaines, lieu d’ouverture du festival, sans aucun doute un des plus beaux sites archéologiques du Maghreb.

A Sbeitla, ce sont les artistes, le public, les enfants, leurs parents, les ados qui construisent, modulent, interprètent ce moment rare de culture. Pas de protagonisme mais des protagonistes d’un côté comme de l’autre de la scène. Les frontières s’estompent, sautent les barrières entre créateurs et spectateurs, entre les pays et les cultures impliqués. Les horaires s’improvisent. Les images, la musique, les chants, les paroles se font et se défont, trouvent leur durée selon le degré d’appréciation et de participation du public.

La projection du film «Tatouage» du réalisateur Mohamed Hammami ne convainc guère, qu’à cela ne tienne ! les spectateurs désertent cette sit-com mal montée et moraliste, ceux qui restent donneront leur avis en toute franchise au moment du débat. Bientôt la salle se remplit à nouveau, les gens se pressent pour venir écouter la poésie de Catherine Stoll-Simon, et le concert annoncé. Hymne au sud tunisien sur les sonorités douces du oud de Youssef Rzouga, le poème s’étire dans l’évocation de Douz, des dunes, du désert dont la lumière s’entraperçoit au bout des mots, au bout des notes.

Dans l’antichambre du théâtre où l’exposition de l’artiste peintre niçoise Patricia Nathalie a été suspendue, artistes et spectateurs se mêlent, un verre de jus de fruit à la main, tandis que le musicien irakien Zaki Darwich susurre des mélopées d’amour, si majestueusement servies par l’arabe classique, avant de se saisir de l’instrument qui réjouira dans quelques instants l’assemblée.

L’obscurité exalte maintenant la beauté illuminée et ensommeillée de la cité romaine. Mais dans le théâtre de Sbeitla, le public, essentiellement composé de jeunes, réclame bruyamment son dû. Les chansons du groupe irakien remontent les strates d’une mémoire partagée par les générations, du mont Liban à la Tunisie, de l’Egypte à la Palestine. Elles sont reprises par le public, les mains battent leur rythme, des groupes se lèvent et dansent tour à tour, incités et chauffés par les you-you et la stridence des sifflements.

La fête se prolonge à l’hôtel Bakhini, tenue en éveil par la belle complicité qui lie désormais les artistes et les animateurs du festival. Mounir Mabkhout, un des piliers du festival, dont l’exposition photographique itinérante « Le printremps de Sbeitla, un rêve volant » fera étape à Varsovie, à Stuttgart et à Paris, décuple de drôlerie. Des cartes de visites s’échangent, des rires fusent, des histoires transcendent le contexte culturel qui les a vues naître, des passerelles sont posées sur la nuit de Sbeitla.

Le lendemain, les animations repartent, dans l’enthousiasme des enfants et des adolescents venus assister toute la matinée aux divers ateliers d’écriture, de peinture, de sculpture, d’art graphique qui se tiennent à plusieurs endroits de la petite ville. Ce sont des moments créatifs et récréatifs particulièrement appréciés. Ceux-ci convoquent les techniques les plus variées: celle, par exemple, du sculpteur, Mohsen Jellitti, qui entreprend un bas-relief de plusieurs mètres avec son petit groupe d’apprentis-artistes, ou encore celle de l’info-graphiste Ramzi Derwich qui retouche et monte avec ses jeunes élèves, concentrés derrière la dizaine d’ordinateurs de l’école de Sbeitla, des photos de leur école d’hier et d’aujourd’hui. J’apprends par le directeur qui me fait visiter les classes qu’il laisse son école ouverte le dimanche aux élèves désireux de profiter de l’informatique ou de la bibliothèque.

Pour le moment, dans l’école aux voûtes blanches, les enfants peignent le printemps en compagnie de Souad Chehibi, peintre et sculpteuse, qui déploie une énergie volcanique pour aider à achever les différents travaux qui seront bientôt exposés à la maison de la culture. «Notre bonheur à travailler ensemble est réciproque, m’explique-t-elle, ce sont eux qui me font avancer dans mes recherches plastiques, je leur dois énormément». Deux statues sont aussi érigées avec du matériel de récupération, bouteille en plastique, plâtre, ficelle, paille. Et de la couleur, encore de la couleur qui jaillit au milieu des pépiements. Les enfants peignent le printemps, et le printemps de leur inspiration est fécond: «c’est un homme qui rêve» explique cette jeune fille qui peint, pour la première fois, une bouche ouverte par laquelle s’écoule peut-être ce rêve, et qui fait penser au «cri» de Munch, le célèbre tableau volé il y a plusieurs mois dans un musée européen. Motif universel qui ressurgit dans la salle de la maison de la culture de Sbeitla où sont maintenant exposés les travaux des enfants dans le brouhaha des séances de photos qui s’organisent par petits groupes.

Un peu plus loin dans une autre salle, plusieurs adolescents achèvent leur texte avec Jalel El Gharbi, professeur de français à l’université Manouba, et l’écrivaine Catherine Stoll Simon. Poètes en herbe, filles et garçons se saisissent de leurs perceptions, sensations, sentiments, aussi fort qu’indécis pour raconter le monde à travers un souffle nimbé d’éternité. Ils ont la vie devant eux, en chantent le frémissement, l’étonnement, la soif, les contrastes, l’effusion, la douleur, l’amour... Leurs textes sont surprenants, peu de clichés, une vraie recherche, une vraie liberté pour modeler cette matière dont ils se sont dotés: le français.

Ici pas de francophonie institutionnelle mais une relation à une langue héritée, malgré la noirceur de la période coloniale, extrêmement vitale. Comment expliquer sinon ce désir de dire et d’écrire en français, où encore ces rires de jeunes spectateurs durant la représentation de la pièce d’Anouilh, «Monsieur Barnett» mise en scène par Hafed Jdidi? On se met à rêver d’atelier d’écriture en arabe dans les banlieues françaises. La page coloniale serait peut-être enfin tournée des deux côtés de la Méditerranée. Samedi soir, le théâtre de Sbeitla est de nouveau pris d’assaut. C’est l’explosion finale qui donne lieu à de belles surprises, celle d’un organisateur, le magnifique Adnan Helali, qui se transforme en chanteur oriental et offre à son public une voix exceptionnelle soutenue par une gestuelle comparable à celle dont Brel accompagnait ses textes. C’est enfin au jeune poète, Sami Dhibi, d’être à son tour acclamé par la salle. Preuve supplémentaire que la musique et la poésie sont des expressions artistiques populaires dans les pays arabes. Sami Dhibi continue de dire son poème avec ardeur, les sons s’encastrent, se répondent.

L’orchestre dirigé par Léfi Kachnawi accapare à présent toute la scène. Une jeune fille au corps encore lourd d’adolescence, revêtue de dentelles noires, toise son jeune public, le dompte, et entonne avec l’assurance de son regard sombre une des plus belles chansons d’Oum Kalsoum. Il y est encore question d’amour. Amour, toujours d’amour, comme celui qui se glisse dans la nuit de Sbeitla et hante l’imaginaire arabe. Nathalie Galesne
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