Promenade dans Gafsa, cité millénaire | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
  Promenade dans Gafsa, cité millénaire | Jalel El Gharbi J’arrive à Gafsa après l’épreuve du train de nuit en provenance de Tunis. Pourtant j’aime ces trains qui ne traversent pas l’espace: il fait nuit et on ne voit rien. Ce qu’ils traversent, c’est le temps. A l’arrivée, le train de nuit vous offre, au lieu des étendues qu’il vous a dissimulées, une ville et une journée. Il vous offre comme une ville naissante. Ici, de l’autre côté de la Méditerranée, la ville de l’éclosion par excellence, c’est Gafsa, cette ville oasienne tient son nom de Capsa qui a donné son nom à l’antique à une lignée de l’homo sapiens, la lignée capsienne qui vécut dans toute la région comprenant quasiment tout le Sud tunisien et une partie de l’Est algérien. Ici, on peut voir encore des traces de l’homme primitif, des traces qui remontent à 15 000 ans d’histoire. A “l’escargotière ”, on peut voir les traces des capsiens: des coquilles d’escargots des œufs d’autruche, des outils en silex et encore des coquilles d’escargots: ils devaient passer leur temps à s’empiffrer d’escargots. Visitant l’escargotière, on revient à un âge d’avant l’éclosion. Âge d’avant l’âge. Le site ne doit sa survie que grâce à quelques hommes réunis au sein de l’Association de Sauvegarde de la Médina de Gafsa: les constructions anarchiques ont failli effacer toute trace d’avant. Je sors de l’escargotière. Au musée de la ville, je m’arrête longtemps devant les deux mosaïques géantes qui font la fierté de Gafsa. Construite par les romains au deuxième siècle avant Jésus Christ, la ville fut vite promue au rang de municipe, puis à celui de colonie. Elle connut une prospérité certaine. Et elle garde en souvenir de cette culture du spectacle qui caractérise la romanité deux mosaïques géantes. Dans la première, on voit une série de scènes de jeux: le mosaïste représente des scènes qui se prêtent à la lecture car elles en épousent l’ordre. Tout en haut, à gauche, on voit l’entrée de deux athlètes; ils entrent sur scène, ils entrent dans la mosaïque comme nous y entrons, comme nous entrons dans la vie. Suivent les épreuves. A la fin, on les voit qui sortent, comme nous sortons de la mosaïque, comme nous sortons de la vie. Ce qui se donne à voir de la sorte, c’est une allégorie de la vie entendue comme scène de jeu où nous sommes tenus de ne pas perdre. Je quitte cette mosaïque pour une autre aux dimensions tout aussi imposantes: Vénus à la pêche. On y voit la déesse entourée de poissons. Longtemps je me suis arrêté devant ce souci des mosaïstes de la romanité de répertorier, d’être exhaustifs. Ils cherchent à tout dire, à dire tout avec ces riens de tessons qu’ils s’épuisent à métamorphoser en logos, en art. On voit sur cette fresque les poissons de la Méditerranée aussi vrais que nature, je m’arrête sur cette scène de pêche aux poulpes, la technique est toujours employée à Djerba: on dépose au fond de la mer des gargoulettes où le poulpe venant trouver refuge trouve sa perte. Que fait Vénus dans ce tableau? Est-elle là pour connoter l’idée de beauté, de plaisir? Ou pour signifier le plaisir du mosaïste qui s’en est fait une figure tutélaire. Je sors du musée. La place du musée correspond au centre ville antique. Ici ce n’est pas le forum qui constitue le cœur de la ville. Nous sommes ici dans la seule ville arabe au monde dont le centre ne soit pas occupé par une mosquée. Ici; le centre est dédié à l’eau. Les mosquées occupent la périphérie. Les mosquées n’ont pas bousculé l’ordre de la ville et même quand elles ont récupéré des pierres romaines, elles ont veillé à garder visibles les inscriptions latines comme celle qui est dédié à Flavia. Les élus ont décidé de lui ériger une statue, dit l’épigraphie, elle se contenta de cet honneur et en finança la construction. La statue a disparu, l’inscription est restée gravée sur les murs d’une mosquée. Synthèse des cultures.
La place du musée donne à voir deux piscines romaines serties dans des murailles en pierre de taille. Il y avait naguère un palmier d’où les jeunes faisaient de spectaculaires plongeons dans l’eau. Le palmier a vécu. Les piscines sont bien conservées mais les sources ont tari. L’eau constitue le problème de la région. C’est une matière précieuse à conserver. Et l’Association que dirige avec un professionnalisme exemplaire celui que tout le monde appelle ici Si Lazhar Chérif s’ingénie à trouver des moyens pour une exploitation rationnelle de l’eau. A mon arrivée à Gafsa, Si Chérif s’apprêtait à s’envoler pour l’Espagne où il allait recevoir un prix. Les sources sont taries et pourtant le désert recule. Les hommes ont planté des oliviers, des eucalyptus pour faire régresser la menace de désertification. Ce sont des arbres arrosés de sueur plus que d’eau. Le désert doit reculer à tout prix. Les piscines recueillaient l’eau des sources et la passaient aux tarmils (déformation de Thermes). Slah Kabachi de l’Association de Sauvegarde de la Médina de Gafsa inspecte les travaux de restauration en ce dimanche matin. La veille, il a fait très chaud. Vers 20 heures, le temps s’est rafraîchi et les gens sont sortis nombreux. Un concert de klaxons dans la fraîcheur du soir. Les jeunes se dirigent vers la maison de culture. Il y a spectacle. La ville d’Ibn Mandhour et de tant d’autres écrivains et hommes de Lettres connaît un réel engouement pour la culture. Gafsa fut il y a quelques années une cité florissante sur le plan culturel: troupes théâtrales, clubs de jeune… Elle l’est un peu moins aujourd’hui. On ne sait pourquoi. L’art semble s’être réfugié dans ailleurs: dans ces tapisseries berbères, dans les couvertures tissées. La tapisserie reprend tantôt ces motifs géométriques dont il faut chercher la symbolique dans la culture berbère et tantôt elle rivalise avec la fidélité photographique: telle tapisserie représente une scène de mariage, un portrait ou une nature morte dans un souci de réalisme qui contraste avec l’abstraction géométrique d’autres tapisseries. La gafsienne excelle. J’ai pu voir un atelier dépendant de l’Association de sauvegarde de la Médina de Gafsa. C’est un enchantement de voir ces œuvres que l’association cherche à répertorier. C’est un travail d’artisane qui est aujourd’hui assisté par ordinateur. Les motifs sont répertoriés dans un programme informatique. L’atelier que j’ai pu visiter se trouve dans la médina (ville arabe) pas loin de la Kasba (citadelle). La ville était ceinte de remparts. De la Kasba érigée en 1434 ne subsistent que les murailles. En 1943, les alliés ont bombardé la ville faisant exploser un dépôt de munitions de Rommel et endommageant le site. Pas loin de là, l’oasis: une floraison d’arbres coraniques. Des palmiers, des oliviers et des grenadiers. Plus qu’un jardin, l’oasis est un éden. En arabe, un même mot désigne “jardin ” et “paradis ”. L’oasis, c’est la quiétude devenue espace. C’est le temps devenu quiétude. L’oasis: une configuration du paradis. Un écho du céleste. Un écho de la sérénité intérieure. Il est une autre configuration de l’oasis; c’est la mosquée. L’architecture de la mosquée reproduit l’oasis: arcs et arceaux miment les palmes des oasis. Mais Gafsa ne vit pas que des quelque 100 000 arbres de sa palmeraie. La ville vit surtout de ses mines de phosphates. Autour de Gafsa, les centres miniers Redeyef, Moularès contribuent fortement à l’économie du pays, ont de tout temps nourri une conscience syndicale et une culture de la contestation qui font de cette région un des berceaux du mouvement syndical. Jalel El Gharbi
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