Li- Ma-Teu - Ricci Matteo | Matteo Ricci, Li-Ma-Teu, Règne du dragon, Catherine Cornet
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Catherine Cornet   

// Matteo Ricci Matteo RicciMatteo de Macerata
Fils d’un vendeur d’épices, Matteo naît en 1552 à Macerata. A l’adolescence, il entre au Lycée jésuite de la ville et après quelques années de droit à Rome il interrompt ces études, contre la volonté de son père, pour entrer dans le Noviciat de la Compagnie de Jésus de S.Andrea Al Quirinale. Elève doué et brillant, il suit, au Collège romain, les cours de rhétorique et de philosophie, les enseignements d’astronomie, de cosmographie et autres sciences exactes enseignées par Cristophe Clavius, le scientifique allemand le plus connu de l’époque et dont le nom restera, entre autre, lié à la réforme du calendrier grégorien. Sa permanence à Rome dans la Compagnie de Jésus correspond à la période qui voit les grandes puissances méditerranéennes de l’époque tourner leurs regards vers l’Extreme Orient. L’intéraction entre son parcours personnel et la période historique des conquêtes le conduit à entreprendre un voyage intellectuel et scientifique passionnant qui lui fera quitter, pour toujours, l’Italie et sa propre culture.

Le Règne du dragon, objet convoité des grandes puissances européennes
Pendant des décennies, Portugais et Espagnols, les grandes puissances méditerranéennes de la fin du 16ème siècle avaient tenté en vain de pénétrer le «Règne du dragon» par l’épée, portant derrière eux leurs galères remplies d’or. Après que l’Inde et Macao soient finalement tombés sous protectorat militaire et politiqueil fallait donc introduire la croix en Orient : les frères de la Compagnie de Jésus sont envoyés par les puissances coloniales afin d’évangéliser l’Orient. Cependant, alors qu’Espagne et Portugal restent en marge du grand empire chinois, installés dans leurs colonies et comptoirs d’Inde et de Macao, un seul homme, Matteo Ricci réussira à s’introduire dans ce monde fantasmé et craint, qui n’était alors connu grâce à quelques récits de voyageurs plus ou moins précis, comme par exemple, le Livre des Merveilles du marchand vénétien Marco Polo. «Ce qui ne fut pas possible aux puissances planétaires de l’époque fut réalisé par un seul individu» résume, admiratif, Filippo Mignini, biographe italien de Matteo Ricci.

Matteo Ricci rejoint l’inde
Le 13 septembre 1583, les frères Ricci et Ruggeri rejoignent les bases portugaises d’Inde et commencent des études de chinois à Macao, sur la côte sud de la Chine. Les deux hommes entrent en contact avec les lettrés de la ville, les intéressant aux cultures européennes grâce aux savoirs et objets européens qu’ils ont enmenés avec eux : mapemondes, montres, instruments de calculs. Très vite, ils obtiennent des autorités locales le droit de construire une maison et une église nommée «Fleurs des Saints» en hommage à la vierge marie. Les deux jésuites commencent alors à propager la doctrine chrétienne à travers leurs contacts avec les mandarins. En décembre 1584 ils publient le premier catéchisme en langue chinoise composé par Ruggerini, pendant que Ricci travaille à une mapemonde en langue chinoise, la première dans son genre, à laquelle il travaillera encore pendant de nombreuses années. Quelques années plus tard, Ruggerini est renvoyé à Rome pour témoigner des progrès de l’évangélisation de la Chine et préparer une visite d’ambassadeurs du Pape auprès du «Fils du Ciel» l’empereur de Chine. La hiérarchie vaticane pensait qu’une telle mission serait en mesure de résoudre le problème de l’évangélisation de la Chine. La mission ne fut jamais organisée, et arrêté par ses supérieurs, Ruggerini ne put jamais repartir. Il mourruten Italie en 1607.

L’inculturation d’un «Chinois avec les Chinois»
A son arrivée dans le Règne du dragon, Ricci avait adopté l’habit des bonzes, ce qui lui permettait d’usufruire, comme les moines chinois à l’époque, d’une grande considération auprès du peuple comme auprès des lettrés et des mandarins. A Quinzouh, sa compréhension de la culture s’étant affinée, il décide d’abandonner l’habit de moine pour adopter les vêtements et les étiquettes sociales des lettrés. Il se laisse pousser la barbe et les cheveux, ce que ne faisaient pas les bonzes, et commence à se déplacer en chaise à porteur, accompagné par deux ou trois serviteurs, un des privilèges des lettrés. Ce deuxième habit chinois qu’il endosse à Quinzouh pour la première fois, Ricci ne le quittera plus. En adoptant l’apparence des lettrés, il adopte aussi toute leur manière de vivre extérieure, il devient «chinois avec les chinois» et se présente comme “théologue, prédicateur et lettré occidental qui désire modeler sa vie sur celle des lettrés et des doctes chinois».
Après un voyage à Nanchin, Ricci fonde en 1595 la résidence de Nanchang, capitale provinciale du Jiangxi et en 1598 réussit à faire un premier voyage jusqu’à Pekin. La longue expérience de seize ans a renforcé, chez lui, la conviction que la diffusion de la religion chrétienne en Chine a besoin de l’approvation officielle impériale pour les prédicateurs et de la liberté pour les chinois d’embrasser et professer publiquement la religion. Il est aussi convaincu que ces deux autorisations ne peuvent être obtenues sans s’introduire à la Cour de Pékin. L’occasion propice lui est offerte début juillet 1598, quand le Ministre des rites de Nankin, devenu son ami, est appelé à Pekin pour la révision du calendrier chinois. Ce dernier veut enmener avec lui un occidental qui connait la science mathématique...
Le 25 juin 1598, Ricci quitte Nanchang pour Pekin où il arrive après un aventureux voyage le 7 septembre 1598. Sa permanence dans la capitale est de courte durée, la guerre sino-japonaise pour la Corée rendant dangereuse la présence des étrangers. Il décide donc de rentrer à Nanchin, en attendant une meilleure occasion. En Novembre de la même année, conscient de la difficulté du retour à Pekin, il établit sa résidence à Nanchin.
Pendant le long voyage en bateau de Pékin à Linqing, Ricci perfectionne son dictionnaire portugais-chinois (le premier travail de sinologie du genre) annotant les tons et les consonnes aspirées. Il complète aussi une traduction latine des “quatre livres” de Confucius.
A Nanchin, il est bien accueilli et réussit à lier amitié avec des personnalités du gouvernement et des lettrés. Il commence, en outre, à donner régulièrement des leçons de sciences occidentales aux visiteurs toujours plus nombreux. On parle beaucoup de lui en Chine dans les milieux cultivés et lui, évidemment, ne perd pas une occasion pour parler de religion. Recommandé par ses amis de Nanchin, le 19 mai 1600 il tente, de nouveau, le voyage vers Pékin, qu’il rejoint le 24 janvier 1601.
Après 18 ans de patience et d’acharnement, grâce à sa réputation de fin lettrés et aux nombreux dons présentés à la Cour, Ricci réussit à s’installer définitivement dans la capitale chinoise. L’empereur en persone s’intéresse à lui, lui permet d’ouvrir une église. Il reçoit de fréquentes invitations du Palais impérial et les visites mandarins les plus distingués. Ceux-ci ne le considère plus comme un “curieux étranger” mais comme un docteur respecté. Les récits de l’époque confirment tous qu’il était salué et révéré comme un égal.

Li- Ma-Teu - Ricci Matteo | Matteo Ricci, Li-Ma-Teu, Règne du dragon, Catherine CornetLa science comme passeport
L’incroyable compréhension de la culture chinoise dont Ricci a très vite fait preuve, le convainc qu’il faut «séduire» les chinois au moyen de la science. Avant de devenir le mathématicien de la Cour à Pékin, il traduit «Geometrica Pratica et Trigonometrica», les oeuvres de son maitre Cristophe Clavius en latin et de nombreux livres et essais sur les instruments mathématiques, comme l’astrolabe, la sphère ou l’arithmétique, rendant pour la première fois accessibles aux Chinois les travaux mathématiques occidentaux. Il introduit aussi les instruments trigonométriques et astronomiques et traduit, toujours en chinois, les 6 livres d’Euclide, travail qui lui assure encore aujourd’hui une place importante dans l’histoire des mathématiques.

Sa contribution à la géographie de l’époque est tout aussi impressionante. Entre 1584 et 1600 il publie les premières cartes géographiques de la Chine, qui permettent à l’Occident de découvrir la Chine, et à la Chine de considérer, pour la première fois dans son histoire, le reste du monde et la distribution des océans et des masses de terre. Ses calculs dévoilent la largeur de la Chine, au trois quart plus petite que ce que pensaient les occidentaux.. Il comprit aussi que la Chine et Pékin faisaient bien parties du fameux Cathay décrit par Marco Polo. Avec un autre frère Jésuite, Benedetto De Goes, qui fit le voyage d’Inde en Chine de 1602 à 1605 pour vérifier leur théorie, Riccil certifia que les deux toponymes désignaient bien le même lieux. Ces découvertes et le savoir précis qu’il avait offert à ses hôtes ont certainement représenté sa plus précieuse lettre de recommendation pour l’entrée dans le pays.

La porte close
Le 11 mai 1610 Matteo Ricci meurt à Pékin. Pour la première fois dans l’histoire de la Chine un terrain de sépulture est concédé à un occidental. Pour beaucoup pourtant, cette date est aussi la fin d’un dialogue et d’une entreprise culturelle hors du commun, trop vite reniée par les chrétiens européens. Dans sa biographie « il chiosco delle Fenici » Mignini donne un compte rendu pitoyable des missions catholiques suivant la mort de Ricci, qui vont conduire par leur arrogance et leur ignorance à la nouvelle fermeture des rapports entre la Chine et l’Occident. Le 2 aôut 1706, cent ans après la disparition de Ricci, arrive en Mandchourie une délégation menée par l’archevêque français Charles Maigrot, accompagné de 6 occidentaux, éclésiastiques et pères jésuites.

La dynastie Ming était tombé en 1644 pour laisser le pouvoir à la dynastie Qing, venue de Mandchourie. Le nouvel empereur Kangxi, monté sur le trône à l’âge de 8 ans, était un esprit curieux et versatile intéressé aux sciences et à la connaissance. Il appréciait grandement les contributions scientifiques que les pères jésuites avaient apportés à la Chine. Comme conséquence des grandes contributions de Ricci, Kangxi avait publié un décret de libre prédication de la foi chrétienne en 1682. Les prospectives de dialogue entre les deux mondes semblaient encourageantes.

Un an après un tel décret d’ouverture, Charles Maigrot publie un décret qui condamne les « rites chinois ». Le décret, revient sur tous les acquis de compréhension et d’ouverture apportés par Ricci et interdit au chinois convertis au Christianisme de pratiquer leurs cultes aux anciens et à Confucius, cultes que Ricci avait permis, les considérant comme des rites exclusivement civiles et non religieux. Deux autres problèmes résolus par Ricci reviennent à l’ordre du jour. La traduction en chinois du nom de dieu «Deus», et la conformité de la morale chrétienne et confusienne qu’avait établi Ricci. Les missions successives menées par des dominicains, fransiscains, augustiniens, peu préparés à la culture chinoise, ignorant la langue et la civilisation finissent d’aggraver la fracture et l’incompréhension.

100 ans après la mort de Ricci, le «sage d’Occident » et après différentes rencontres catastrophiques entre l’empereur Kangxi et l’archevêque Maigrot, dont des actes en latin rapporte la rencontre, l’ignorance et l’arrogance des chrétiens qui suivirent Ricci firent qu’en 1720 toutes les missions chrétiennes furent interdites et explusées de Chine. La porte de l’Orient s’était refermée.


Catherine Cornet