Carnet de méditerranée à New York | New York, Atlantic Avenue, Ellis Island, Central Park, Cécile Oumhani
Carnet de méditerranée à New York Imprimer
Cécile Oumhani   

// New York New YorkAtlantic Avenue à Brooklyn
La sortie de métro débouche sur un vaste carrefour où il faut chercher loin le panneau de l’avenue mythique, celle du Moyen-Orient à New York, dit-on. Les jeunes femmes enveloppées de leur hijâb marchent droit devant elles, figées par le froid de cet après-midi de février. Un homme à la longue barbe teinte au henné m’indique, lui aussi, que je ne dois pas m’être trompée. Avenue large comme celle qui porte le nom d’un océan… Nul doute qu’elle loge tous les possibles d’un ailleurs qui s’est égaré ici sur cette rive de l’Atlantique. Les bâtisses à trois, quatre étages, semblent si basses après celles de Manhattan. On les dirait écrasées par le ciel alourdi de neige et d’hiver qui s’attarde et éteint l’horizon. Désir d’ailleurs rentré loin dans le cœur de passants isolés, comme ces mondes intérieurs que l’on porte seul à l’insu de ceux que l’on croise sur le trottoir. Rêves repoussés à des dates ultérieures, assurance d’une échappée, sans laquelle on ne saurait vivre. Sont-ils ceux d’une maison perdue parmi les arbres centenaires d’une petite ville du New Jersey ou du Connecticut? Ou le retour poignant dans la cité de soleil, quittée il y a déjà trop longtemps pour qu’on ose essayer de compter les mois ou les années? Quelques boutiques, signes perdus dans l’inconnu, rappellent des noms et une histoire. Islamic goods, body lotions, Islamic books… Les lotions corporelles sans doute pour attirer le chaland curieux d’un Orient qu’il ne connaît pas et qui le fascine. Parfums d’un univers forcément sensuel et secret. Dans les vitrines, les mannequins revêtus de longues tuniques de mousseline vieux rose ont aussi la tête enveloppée d’étoffes assorties. Offres à la coquetterie de femmes en mal de chez elles… Mais où se trouve «chez elles»? Ici ou là-bas, au bord d’une Méditerranée perdue? L’errance continue le long d’une avenue sans fin où s’espacent les vitrines, au bord d’un trottoir englué d’une neige grise et glacée. L’ailleurs est-il ainsi voué à se disperser, dès qu’on s’en éloigne ? Est-il impossible de le préserver autrement qu’en bribes désuètes et fragiles? Les meubles Misri suggèrent qu’il se réfugie peut-être à l’intérieur d’appartements esseulés comme des barques sur la mer, havres à la fois minuscules et paisibles où se rejoignent le souffle secret de ce que l’on rêve et un bref pan de vie. Il faut entrer chez Sahadi’s, regarder sur les vieux murs les pages jaunies de journaux qui célèbrent déjà la présence de l’épicier libanais, se frayer un chemin entre les plats d’olives de toutes tailles et de toutes couleurs, les immenses bocaux de verre où les enfants ébahis se retiennent de plonger les mains pour y saisir, par poignées, amandes, chocolats et bonbons, tous porteurs de saveurs perdues. Il faut errer dans le dédale des rayons où se croisent confits de pétales de rose et confiture Bonne Maman, halloumi et roquefort. La Méditerranée est si loin qu’elle s’atomise, que ses rives se rapprochent et se rencontrent dans la bulle rétrécie de la caverne d’Ali Baba. Car ici les clients se pressent, attendent patiemment que le numéro de leur ticket s’affiche. Des clients qui n’ont rien de méditerranéen sauf la passion qu’ils portent à l’évidence pour les produits qu’ils sont venus chercher armés de listes où s’entassent les noms de ce qu’ils ne veulent pas oublier. La promesse de saveurs dont ils sont en manque. À côté, comme d’autres échoppes, le boulanger arabe a affiché bien en évidence le drapeau américain et l’affichette We support our troops. Il ne fut pas facile, en un autre temps, d’être un Américain d’origine japonaise. Et chacun protège son rêve comme il le peut, sans doute. Ne pas se noyer dans Atlantic Avenue, garder crispé à la main le drapeau qui protège de toutes les peurs.

// New York New YorkEllis Island, lieu d’arrivée des immigrants de 1890 à 1954
Les yeux d’Adriana se remplissent de larmes quand elle me parle de son père. Il est arrivé d’Italie avec son frère jumeau à l’âge de huit ans en 1905 à Ellis Island, comme tant d’autres. On l’appelle aussi l’île des larmes, celle d’où l’on voit si bien la Statue de la Liberté. L’île où trois mille personnes ont préféré se suicider plutôt que de repartir. On dira avec juste raison qu’au regard des centaines de milliers d’autres qui sont entrées ici, c’est peu. Peu, certes. Mais un nombre suffisamment révélateur pour dire toute l’ardeur d’un désir qui, s’il venait à être brisé, détruisait celui qui se voyait refoulé par les autorités américaines. Ceux qui arrivaient en classe cabine n’avaient pas à subir ce terrible rite de passage. On venait les voir à bord pour les formalités. Tous les autres devaient descendre à terre et attendre des heures, parfois plus, pour savoir s’ils auraient le droit de vivre le rêve pour lequel ils avaient tout laissé derrière eux, famille, pays et maigres économies. Les survivants de Ellis Island disent tous l’angoisse de se voir séparés les uns des autres, au nom des examens médicaux qu’il fallait subir. Des médecins observaient les arrivants à leur insu, remarquaient ceux qui étaient essoufflés quand ils arrivaient en haut de l’escalier, marquaient à la craie leurs vêtements d’une lettre qui les destinait déjà à un examen plus approfondi. Ceux à qui les marches avaient fait perdre l’haleine étaient peut-être cardiaques et on leur mettait un «H» à la craie, pour heart, le cœur. Le «X» signifiait la possibilité de troubles mentaux. L’examen des yeux qui dépistait un trachome éventuel suscitait peur et appréhension: on retournait sans ménagements la paupière de l’immigrant avec un instrument métallique, juste trempé dans l’alcool après chaque utilisation. Le désespoir de ce frère venu de Salonique avec sa famille et sa sœur dont les mains portaient les marques trop visibles d’une maladie de peau et les efforts qu’il fit pour lui suggérer par gestes d’enfiler ses gants... Moins chanceuse, cette petite Russe de quatre ans, sourde et muette. La famille décida de faire repartir avec elle sa sœur aînée, dans l’espoir de les faire venir par la suite, ce qui fut malheureusement impossible. Adriana me dit son émotion en visitant le musée d’Ellis Island avec des lycéens. Elle se tait un moment puis me dit que son père et son oncle ne revirent pas Piacenza avant l’âge de cinquante-cinq ans, tant ils savaient que les sentiments du retour seraient intenses et bouleversants. Little Italy n’existe plus aujourd’hui que pour les touristes. Ses anciens habitants sont tous dispersés à travers les Etats-Unis, explique-t-elle. Rêves portés chèrement au fond de soi, fragments d’une identité éclatée, tout cela est-il donc voué à se dissoudre dans l’océan, à disparaître, sauf peut-être dans la mémoire d’une ou deux générations ? Quelles couleurs et quelles saveurs fondent ce que nous sommes, l’être de vie et de désir, la phalène rendue folle par la lumière où elle se brûlera plutôt que de renoncer?

//Christo et Jeanne Claude , Central Park (N.Y.)Christo et Jeanne Claude , Central Park (N.Y.)Les Portes de Christo et Jeanne Claude à Central Park
Trajectoire personnelle et purement individuelle, je me promène à Central Park le jour de mon départ et découvre Les Portes à un moment donné de ma réflexion. Elles sont aujourd’hui pour moi les portes que l’on franchit pour atteindre un centre. Atlantic Avenue fut l’errance des marges, Ellis Island, l’enfermement d’une île que l’on n’était jamais certain de quitter pour vivre son rêve. Central Park est le cœur de Manhattan, le cœur où bat la vie sous toutes ses formes, le cœur qui irradie vers Broadway, le charme discret du musée Frick ou encore le rythme poignant de l’africanité des messes Gospel à Harlem. Le cœur, le centre, ce que l’on cherche une vie durant, à tâtons dans la nuit d’une ville à la fois gigantesque et inconnue. Le cœur, planté d’arbres, accidenté de rochers, comme une ultime image des origines… Vendredi, il est recouvert de neige et sa lumière éclate vers le ciel comme pour dire ce que des millions de désirs muets ont de beau et d’insaisissable. Sa blancheur exalte le safran des étoffes qui s’agitent sous la brise partout dans le parc. Sur les chemins où la neige est déjà tassée par le pas des promeneurs, je franchis les portes une par une. Autant de seuils vers un cœur des choses qui ne cesse de se dérober. Autant de voiles qui frémissent à l’image de mille êtres inconnus, traversés d’espoirs et de déceptions, couvant de leurs mains des blessures cachées que seul le temps adoucira. Portes de lumière, elles n’ont pas de nom, pas plus qu’en leur for intérieur, les passants ne songent à leur nom, quand ils frissonnent et tremblent, attirés vers ce chemin secret qu’ils sont seuls à connaître, seuls à avoir imaginé… Même si tous se ressemblent dans l’élan qui les a poussés vers ailleurs, faisant de ce qui fut leur un nouvel ailleurs. Nous marchons tous, procession muette, caressée de vent et de lumière, en quête de bribes entraperçues puis devenues nos inévitables compagnes.


Cécile Oumhani