Only in Istanbul  | Florence Ollivry
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Florence Ollivry   
Only in Istanbul  | Florence OllivryEn réalité, nul ne peut juger une personne de l’extérieur, car de nombreux cas sont prévus dans lesquels les croyants peuvent s’abstenir de jeûner: les enfants bien sûr, mais aussi les handicapés mentaux, les infirmes, les malades et tous ceux qui prennent des médicaments, les voyageurs, les femmes enceintes, allaitant ou ayant leurs menstrues, sont dispensés de jeûne.
Même en sachant cela, certaines scènes étonnantes illustrent la complexité de la relation des stambouliotes à la pratique musulmane.
Ainsi, vers deux heures de l’après midi, nous croisons un couple marchant main dans la main. Dans l’autre main, chacun tient un cornet de glace. La femme est voilée, mais ni lui ni elle ne semblent observer le jeûne du ramadan.
Autre paradoxe, sur la rive asiatique, rue de Bagdad, différents bars vendent de l’alcool… et proposent également un menu « spécial iftar ». Lorsqu’il s’agit de vendre, tout est permis…certains iront-ils jusqu’à accompagner leur iftar d’un verre de rakı ?
Près de l’avenue Istiklal, ce marchand de bière affiche sur sa vitrine qu’il vend des « ramazan pidesi », (du pain de ramadan)...et de la bière…only in Istanbul !!!

Un iftar avec Gizem et sa famille:
Ce soir, nous partageons l’iftar avec Gizem et sa famille, dans un restaurant du quartier d’Eyüb Sultan, fréquenté par de nombreux pèlerins. Le jeûne est rompu en disant: «Allah kabul etsin» (que Dieu accepte ton jeûne). On mange alors une date (Hurma) ou une olive. Le premier plat est une soupe aux lentilles. Puis, le repas se poursuit au son des « Illahé », (chants populaires du ramadan), interprétés par une petite formation musicale : joueurs de ney (flûte), kanun (cithare orientale), ud (mandoline orientale) et tef (percussion).
Gizem a 23 ans, elle est architecte. Ni elle ni sa mère ne sont voilées. Cette année, le jeûne est particulièrement difficile pour Gizem, car elle vient tout juste de commencer à travailler. Elle doit donc à la fois jeûner et faire ses preuves sur le plan professionnel. Or, dans le cabinet où elle travaille, elle est l’une des seules à jeûner et aucun aménagement des horaires n’est prévu pendant le ramadan. Pour son ami, Tarik, ingénieur informaticien, les choses sont différentes. Son patron jeûne et la plupart de ses collègues jeûnent eux aussi. Tarik est autorisé à quitter le travail plus tôt le soir pendant le ramadan. Ainsi en Turquie, il n’y a pas d’aménagement national des horaires de travail : chaque situation est réglée au cas par cas, selon que le patron se montre plus ou moins compréhensif envers les employés pratiquants.
Après le repas, Tarik quitte la table pour aller prier. Pendant le ramadan, la prière de la nuit (yatsy namazy) est suivie par une prière distincte appelée «Teravih», une sorte de rituel glorifiant, un prolongement de la cinquième prière, propre à ce mois.
Pour Gillzam, la mère de Gizem, ce qui compte avant tout pendant le ramadan, ce n’est pas la visibilité d’une pratique, mais c’est de purifier son regard, ses paroles et son cœur. Quant à la signification du jeûne lui-même, d’après elle, c’est, en éprouvant la soif et la faim, de devenir capable de compassion pour les plus démunis.

Le sens du partage
Quartier Eminönü. Des passants se pressent à la grille d’une ancienne fontaine ottomane, où a lieu une distribution de nourriture. Elle est organisée par Kutsal D., homme d’affaire dans le domaine du textile. Il ne jeûne pas, mais chaque année, et chaque jour durant le ramadan, il offre un iftar à 200 personnes environ. Il nous assure que s’il en avait les moyens, il accomplirait ce geste toute l’année, pas seulement pendant le ramadan. Ce qui importe à ses yeux, pendant ce mois de piété, c’est l’esprit de partage avec les plus pauvres.
Comme lui, de nombreux hommes d’affaires offrent un iftar aux plus nécessiteux. D’autre part, cette année, diverses associations ont organisé des campagnes d’aide humanitaire au profit de la Somalie, du Kenya et de l’Ethiopie. Pendant les deux premières semaines du ramadan, en Turquie, non moins de 171 millions de TL soit à peu près 71 millions d’euros ont été collectés pour lutter contre la famine en Afrique…
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L’iftar des balayeurs, sur la place Sultanahmet

Tous les chemins mènent… à Istanbul
Une lointaine banlieue d’Istanbul, sur la rive asiatique. Dans la famille de Fatih Y., le repas de l’iftar est servi sur une table basse appelée « Sofra ». Les femmes servent le repas aux hommes, puis dînent à leur tour avec les enfants dans une pièce voisine. Les plats préparés pour cet iftar sont typiques d’Erzurum, la ville d’origine de cette famille, située au nord-est de l’Anatolie. Après le dîner, les tapis de prière sont disposés en direction de la Mecque, et pendant que les hommes prient, femmes et enfants prennent le thé…et le dessert. Comme cette famille arrivée à Istanbul il y a une vingtaine d’années, des centaines de milliers de turcs ont quitté leur terre natale pour venir travailler dans la région d’Istanbul au cours des dernières décennies. Ils ont apporté leurs coutumes et leurs traditions et c’est en partie ainsi que la pratique religieuse s’est répandue à Istanbul. Parmi ces nouveaux venus, beaucoup sont souvent venus grossir le nombre des électeurs de l’AKP, parti islamique désormais majoritaire en Turquie.

Un iftar sur le Bosphore
Les stambouliotes jouissent d’une omniprésence de l’eau, de la mer, présence rafraîchissante en été. Certaines familles organisent une croisière sur le Bosphore pour y célébrer l’iftar sur un bateau-restaurant. L’une d’elle nous a invitées à rompre le jeûne en mer. Après avoir contemplé un sublime coucher de soleil sur le Bosphore depuis le pont du bateau, nous avons été conviées à un iftar à la fois copieux et raffiné.
Pendant toute la soirée, la récitation de poèmes ou de chansons ponctue le repas. Un homme récitera notamment un poème du très influent Fethullah Gülen, dont la pensée subjugue des millions de turcs, qui trouvent notamment dans ses livres une réponse aux difficultés de la conciliation entre Islam et la modernité.

Une visibilité accrue

Only in Istanbul  | Florence OllivryL’Etat, comme chaque année, s’associe à diverses compagnies privées ou associations pour accueillir des milliers de personnes sous de grandes tentes destinées à la rupture du jeûne. Ainsi, à Eminönü, non moins de 5000 personnes se pressent à l’entrée d’une tente gigantesque pour profiter de cet iftar gratuit.
D’après Kerim Balci, journaliste au quotidien Zaman, cette année la visibilité du ramadan a augmenté. Dans le quartier d’Eyüp Sultan, pour la première fois, la municipalité a organisé des iftar de rue, notamment sur l’un des ponts de la Corne d’or. A Sultanahmet et à Beyazit, des concerts de musique, et divers spectacles gratuits sont programmés, en l’honneur du ramadan. Cette année, pour la première fois, plusieurs municipalités ont prévu des feux d’artifice en l’honneur du ramadan. De plus, dans toute la ville, on peut voir les affiches de « Ramazanda Caz », un festival de jazz organisé à l’occasion du Ramadan. C’est là une manière de promouvoir le mois de ramadan en faisant venir des jazz men mondialement célèbres tel Anouar Brahem.

Face à cette augmentation de la visibilité du ramadan, certaines personnes de l’élite laïque jugent déplaisant que les impôts soient destinés à des manifestations à connotation religieuse. Aux yeux de beaucoup l’islamisation du pays est une réalité depuis que l’AKP a pris le pouvoir.

De plus en plus à la mode…
Only in Istanbul  | Florence OllivryDans le quartier de Gihangir, fréquenté par des intellectuels et des artistes, nous rencontrons Yakup Yilmaz, réalisateur. Il rappelle que dans les années 80 les élites urbaines n’avaient aucune pratique musulmane. Elles étaient complètement laïcisées. Mais depuis une trentaine d’années, il observe un retour du religieux. De plus en plus de personnes assument leur identité religieuse, et, à ses yeux la pratique musulmane est de plus en plus marquée à Istanbul.

Au café français, près de l’avenue Istiklal, nous rencontrons Cem M. qui se qualifie lui-même de «turc blanc», c'est-à-dire qu’il appartient à l’élite stambouliote laïque et aisée. Selon lui, auparavant, le ramadan était réservé aux personnes de classes sociales plus modestes. Les personnes de l’élite laïque sortaient entre elles, vivaient dans un microcosme et ne se rendaient même pas compte que le ramadan avait commencé. Mais de plus en plus, ces classes laïques se voient déchues du pouvoir. Les classes populaires pratiquantes sont devenues plus aisées, la pratique a gagné en visibilité, et faire le ramadan est devenu peu à peu «à la mode». Ainsi, Cem M. constate que cette année, certains de ses amis jeûnent… ce qui était impensable il y a 5 ans.


Florence Ollivry
(31/08/2011)


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