Istanbul, ville monde. La Pensée de midi, octobre 2009 | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
Istanbul, ville monde. La Pensée de midi, octobre 2009 | Marie BossaertVoulez-vous un secret sur l’Antique Constantinople ? C’est la romancière Elif Shafak qui vous le confie, au début d’ Istanbul, ville-monde : «Istanbul n’existe pas». Cette cité vieille de deux mille ans est pourtant le sujet du dernier numéro (octobre 2009) que la Pensée de midi, chez Actes Sud, consacre au portrait d’une ville. Dès l’introduction, Nil Denis et Thierry Fabre, à l’origine du recueil, soulignent combien il est difficile d’en parler: Istanbul, la Perle d’ Orient, la Ville aux milles Mosquées, le Pont entre l’Orient et l’Occident, Byzance, est une ville saturée de clichés, «fixée» dans les imaginaires ; dans le même temps, elle reste insaisissable, comme ce jeune garçon photographié par Alp Sime en plein élan, de dos, alors qu’il gravit des marches vers l’inconnu.
Si cette «ville-monde» (ville mondiale? «globale»? ) est insaisissable, c’est d’abord au sens premier du terme : on n’en connait pas les contours ; elle déborde d’elle-même ; le chiffre exact de sa population reste un mystère, qui s’étend de 13 à 17 millions.
Mais l’ouvrage ne cherche pas à la circonscrire : il se présente plutôt comme une invitation au voyage, en 19 escales, qui vous plongent dans les profondeurs de cette ville fascinante.

«Fragments d’un discours amoureux» et critique sur la ville
A travers des articles «fusées» ou des photographies, qui vous donnent un bref aperçu de la ville, ou des articles plus longs et plus fouillés, qui remontent dans le temps, les auteurs vous invitent à cette exploration trépidante, mêlant intimement, à l’image de la ville, espace et temps, réflexion et création. Les concepteurs de l’édition se sont pour cela largement inspirés de Becoming Istanbul, An Encyclopedia , ouvrage collectif turc paru en 2009, qui en 152 articles tente de saisir diverses facettes de la réalité urbaine et des changements actuels de la ville. A l’image de ce nouveau dictionnaire amoureux et critique, Istanbul, ville monde est écrit par des auteurs issus d’horizons divers, qui composent avec la plus grande liberté. 5 textes inédits en français de Becoming Istanbul sont d’ailleurs publiés dans ce numéro. Ils s’immiscent parmi tous ces regards nouveaux, comme autant de fragments d’un «entre-mondes» que vous êtes invités à (re)découvrir.
Dans «Istanbul(s)», E. Shafak compare la ville à une «énorme poupée gigogne» : pour l’auteure de La Bâtarde d’Istanbul , il n’y a pas une, mais «quatre Istanbuls», pareils à «quatre courants différents d’une même rivière». Et «ils se mélangent vraiment» pas comme l'eau et l'huile. Ils sont un défi aux «deux plus grands clichés de tous les temps» : l’Orient et l'Occident, «notions imaginaires», qui appliquées à Istanbul, « perdent leur sens et commencent à se dissiper».

Istanbul, ville monde. La Pensée de midi, octobre 2009 | Marie BossaertMythes urbains : Istanbul et ses clichés
Les clichés, on le sait, ont la vie dure. Mais Istanbul n’est pas de ces villes qui vous laissent en repos. Elif Shafak vous aura prévenus : «Cette ville n’aime pas les clichés.» Le numéro 29 de la Pensée de midi, non plus.
Alors: Istanbul, ville cosmopolite ? Plusieurs articles vous vont décevoir sur ce point. Le second, «Un cosmopolitisme sans fierté», s’attaque explicitement à cette tradition, qui nous rend la ville si séduisante. Il explique comment la diversité (réelle) des cultures et la célébration du cosmopolitisme coexistent en vérité avec «une peur de l’altérité profondément enracinée.». Les questions identitaires y sont là aussi éminemment sensibles, et il faut savoir faire la part du mythe. Ce que fait Ugur Tanyelin, en montrant comment le Stambouliote –lui non plus, décidément !- n’existe pas. Le parcours historique des définitions possibles montre qu’il s’agit là d’un «mythe urbain», destiné à faire face, justement, aux incertitudes identitaires qui sont celles des habitants.
Ce phénomène de «mythification», dans une ville aux strates historiques, culturelles, religieuses si nombreuses, s’accompagne d’une reconstruction du passé, pointée du doigt dans plusieurs textes, autour notamment du passé ottoman de la ville. Après la période laïque, voire laïciste, de la Turquie, on assiste, surtout chez les nouvelles élites musulmanes modérées, à une survalorisation du passé ottoman, considéré comme l’époque d’un islam glorieux, conquérant et /mais tolérant. Cet «esprit de synthèse turco-musulman», ce «désir musulman» d’un «âge d’or ottoman» sont cependant simplificateurs. Comme l’explique C. Aktar, dans «Cosmo-polis» l’islam ottoman de la période moderne et celui de la Turquie actuelle n’ont de commun que le nom. Or, cette «mythification» donne parfois lieu à des mesures inquiétantes. Plusieurs auteurs insistent ainsi sur la «normalisation» urbaine qui en découle. L’un des exemples récurrents est celui du quartier gitan de Sulukule, menacé de disparition, sous la pression de la rénovation urbaine.
Les stéréotypes, on le voit, et les auteurs turcs n’hésitent pas à nous le dire, sont le fait dedeux parties, la Turquie, comme les pays de l’Union Européenne. C’est un des grands mérites de l’ouvrage, que d’évoquer pour une fois la dimension européenne, sans faire entendre les sirènes de l’ «intégration» (de la Turquie à l’Europe, etc.), et sans poser la question insoluble des «différences culturelles» (de Musulmans par rapport à l’Europe chrétienne, etc.), ou du passé européen de la Turquie. Le rôle de Capitale européenne de la Culture que jouera Istanbul en 2010 n’est pas ainsi au cœur de l’ouvrage. Il est plutôt une occasion pour réfléchir avec lucidité et sans concession sur le rapport d'Istanbul à l'Europe, à sa dimension européenne, à l'altérité.
Mais si le livre met à mal ces clichés tenaces, il n’a rien d’une laborieuse et froide entreprise de déconstruction. Le mouvement de désenchantement et de mise en lumière qui l’anime est inséparable d’un élan de réenchantement, qui semble être l’une des dimensions secrètes de la ville. Istanbul vous séduit.

Bouillonnements culturels et artistiques : «Cette ville ne te lâche pas.»
Le quartier de Sulukule est menacé de disparition ? Qu’à cela ne tienne, les artistes de la Biennale se saisissent du problème, et organisent un dialogue avec les habitants, en forme de résistance. Car la Biennale d’Istanbul présente cette spécificité d’être avant tout centrée sur l’urbain. De ne pas être un ensemble de lieux où sont exposés les travaux d’artistes contemporains, entrainant la «festivalisation» de la ville, et servant des intérêts particuliers ; mais une réflexion joyeuse sur l’urbain, et une lutte active contre sa marchandisation, impliquant à la fois créateurs, habitants, et visiteurs (vous).
Et si les vendeurs de «balik-ekmek» se sont vus chassés du pont de Galata par les autorités, et assigner un lieu «officiel», les Stambouliotes ne continuent pas moins de leur acheter ces apparemment délicieux sandwichs au poisson grillé. «Apparemment», car le moins qu’on puisse dire, c’est que l’article qui en parle est alléchant. Istanbul ville monde n est pas qu’une lecture passionnante, c’est également un véritable festival des sens. Les saveurs, d’abord, avec le «simit», sorte de pâtisserie turque, que vous pourrez prendre après le «balik-ekmek», en prenant bien garde qu’il soit authentique ! Les deux petits articles malicieux et goûtus, dans lesquels on perçoit peut-être quelque chose de l’humour stambouliote, risquent fort de vous mettre l’eau à la bouche.
Les autres sens ne sont pas en reste. Le livre a quelque chose de très visuel, d’abord grâce aux très belles photos d’Alp Sime, au centre du recueil, mais aussi dans l’écriture même des articles, qui empruntent souvent à la photographie et au cinéma. Sur le principe du visioscope, l’article «Istanbul clic-clac» raconte ainsi en une série d’arrêts sur images la rencontre de l’auteure Karin Karakasli, avec le grand intellectuel arménien Hrant Dink, assassiné par un nationaliste en 2007. Dans «Tout ce qui est immobile est en mouvement» (A. Yucel), qui commence par un long travelling, vu du ciel, «vous» arrivez à Istanbul en avion, avant d’arpenter les quartiers de la ville en tous sens. Le cinéma est d’ailleurs très présent dans le recueil – il fait l’objet d’un long article, sur le personnage féminin d’un film stambouliote culte, «Sabiha». On le comprendra aisément, le cinéma turc étant actuellement l’un des plus vivants, des plus créatifs et des plus passionnants au monde. Qu’on songe au film Crossing the bridge-The sound of music (2005) de Fatih Akin, sur la musique turque . Si vous ne l’avez pas vu, vous pourrez toujours vous faire une idée de cet univers musical, de sa richesse et de sa complexité, avec l’ « Abécédaire musical» de Derya Bengi. Vous y rencontrerez certainement des genres musicaux connus, mêlés à la musique du pays ; vous y découvrirez assurément des musiciens, des instruments, des organisations et des genres mystérieux. A quoi peut bien ressembler cette fameuse «Arabesk» ? La diversité et le foisonnement de cette (ces) musique(s) sont celles de la Turquie, mais la ville entretient un rapport privilégié avec ses sons, ses artistes, et avec la musique en général, comme l’explique N. Denis, en montrant comment la ville a été chantée.
Le cœur musical de la ville, c'est Beyoglu, le quartier nocturne de la ville. C'est là que s'achève votre visite, dans cette Istanbul nocturne et crue, l' Istanbul des marges, par un détour via la littérature underground , ses «chats dégueulasses» et ses «jeunes bâtards», d'abord, puis par un texte de fiction dont vous serez le sombre héros ( «Une obscure performance pour Beyoglu»). Vous déambulerez dans ses rues où «[saignent] l'azur», où «la poésie est le murmure d'un djinn à l'esprit détraqué.». Vous serez, vous aussi, criminel et poète. Parce que «vivre à Beyoglu est un symptôme de maladie.». Prenez garde : «Où que vous alliez, où que vous soyez, vous finirez toujours par y revenir.»
Istanbul, ville monde. La Pensée de midi, octobre 2009 | Marie Bossaert
Istanbul, ville monde vous entraine jusqu’au vertige dans le bouillonnement de cette ville, une ville en perpétuelle transformation, à la créativité fascinante, à la marginalité puissante. Une ville où on a l impression qu’en ce moment, il se passe quelque chose. Que c’ est là que ca se passe. Poli, la ville des villes. Burasi Istanbul (1)!!


Marie Bossaert
(26/11/2009)
Istanbul, ville monde , La pensée de midi, Actes Sud, octobre 2009. 17 euros.

(1) «Ici, c'est Istanbul»




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