Glob-note - Page: 20070724 | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
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(a)
Turquie: chronique d’une élection annoncée…
«Le Petit Prince» avait bien raison. Les grandes personnes de cette planète sont un peu bizarres!.... Pas la peine d’espérer, par exemple, qu’elles se mettent à tenir compte, ne serait-ce qu’un peu, de l’avis des plus jeunes qu’eux ! Encore moins d’espoir, quand il s’agit de prêter l’oreille aux suggestions formulées avec mille précautions par leurs propres enfants. C’est comme cela. Rien à y faire…

Quand mon père m’annonça, il y a quinze jours, qu’ils allaient prendre le bus pour retourner à Istanbul afin de pouvoir voter aux élections législatives anticipées du 22 juillet, j’ai bien essayé de les en dissuader, de mon mieux. En vain…
La loi électorale turque est ainsi faite. Pas de vote par correspondance. On ne peut voter que dans la circonscription où l’on est inscrit…
Et mes parents veulent absolument voter pour sauver la République…
«Un trajet de huit heures avec la chaleur qui sévit en ce moment, est-ce bien raisonnable? Vous êtes maintenant tous les deux octogénaires. Même avec la conscience politique et le sens des responsabilités civiques qui vous honorent depuis toujours, faire 16 heures de route, aller et retour, juste pour mettre deux bulletins dans l’urne, cela vaut-il vraiment la peine? Non, soyez réalistes» leur dis-je au téléphone. Puis je tente d’argumenter: «Regarde papa, la bourse d’Istanbul progresse sans arrêt depuis un mois. Le dollar et l’euro perdent du terrain chaque jour (1)… Les investisseurs étrangers ont déjà anticipé les résultats des élections. Les sondages le prédisent. Pour le milieux financiers, qui ne rêvent jamais, la situation est limpide. Le soleil est au beau fixe pour faire fructifier davantage leurs capitaux: le rendement d’un investissement en Turquie dépassent largement les 20% annuels en euro constant, même en ne misant que sur des outils financiers dits de père de famille… C’est l’Eldorado pour certains! L’argent n’a pas de religion. Les dollars sont verts comme les foulards des femmes de nos dirigeants islamistes modérés… Alors, aucune chance que l’opposition laïque remporte ces élections. D‘ailleurs, ils sont divisés. La perspective d’une coalition avec les nationalistes de droite, n’inspire confiance à personne... L’AKP de notre cher Premier ministre, ce brave caïd du quartier populaire de Kasımpaşa, cet ancien militant islamiste aux idées radicales, cet homme d’état pragmatique qui a su redresser la situation économique du pays, ce leader charismatique réellement aimé par le petit peuple, aura de nouveau le pouvoir sans partage. C’est sûr papa! Les milieux d’affaires le soutiennent. Les Etats-unis et l’Union européenne sont derrière lui. Les techniques de sondage d’opinion qui sont maintenant plus fiables, le prédisent tous les jours. Alors, à quoi cela sert d’aller se fatiguer pour voter? Sous la chaleur étouffante de cet été, à quoi bon quitter, même pour quelques jours, les bords de cette belle mer égéenne qui est à moins de 15 mètres de votre petit jardin, juste là-bas, à deux pas devant vos chaises longues. Allons!»
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(b)
Rien à faire. Les grandes personnes sont comme cela. Elle n’en font qu’à leur tête…

Dimanche soir, au fur et à mesure que les résultats –catastrophiques- tombaient sur les écrans des télévisions et de nos ordinateurs, il m’a fallut leur remonter le moral, au téléphone, durant de longues minutes…

Cette nuit de 24 juillet, mes parents vont reprendre le bus, le transport en commun le plus répandu en Turquie, pour retrouver leur petite maison au bord de la mer. Encore huit heures de trajet pour regagner la relative fraîcheur des côtes d’Ayvalık, juste en face de l’île grecque de Lesbos, un peu plus bas que le golfe d’Edremit dominé par le célèbre mont Ida… Les siècles passent, la comédie de la lutte pour le pouvoir perdure…

Que dire, en résumé, des résultats annoncés -bien avant d’être confirmés- de ces élections tant attendues?
Tout et son contraire. L’embarras, voire le désarroi de certains journalistes et commentateurs se reflètent d’ailleurs dans le style choisi. L’avis du spécialiste et de l’homme de la rue interrogé sur le trottoir prennent plus de place que d’habitude dans leurs papiers (2)…

Quelques constats s’imposent:
La société turque s’est radicalement transformée. Tout comme le reste du monde qu’une globalisation insolente continue de bouleverser…
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(c)
Les valeurs et idéaux, qui ont fait la force de l’Etat-nation turc, ont de moins en moins cours. L’approche pragmatique est de mise. La recherche de l’intérêt personnel prime désormais sur le soutien des projets collectifs. «Plus de croissance, plus de richesse et plus de liberté d’entreprendre», semble être la devise du moment.
Les peuples de Turquie ont peur de leurs avenirs. Comme tous les autres peuples en période trouble, ils aspirent à la sécurité, à tout prix. Le besoin d’un chef fort, inévitable dans ces circonstances, tétanise alors les capacités de réflexions à moyen terme. Les démagogues populaires et populistes, ne s’imposent-ils pas un peu partout, facilement?
Le divorce entre le peuple et les élites anciennes est consommé. L’ingérence de l’armée dans les affaires politiques, semble être désavouée...
La République kémaliste achève sa mutation. Il faut maintenant inventer une nouvelle République qui semble vouloir être aujourd’hui, sociale musulmane, proeuropéenne, démocratique, ouverte et pourquoi pas fédérative à long terme.
Tout cela à la fois? Justement, pour une bonne moitié des Turcs qui soupçonnent l’existence d’un agenda caché, les intentions réelles du pouvoir ne sont pas bien claires….
La route sera longue et sinueuse.

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(1)L’indice de la bourse d’Istanbul, l’IMKB-100 a évolué comme suit :
- 01/05/2007 : 44000
- 15/06/2007 : 45000
- 15/07/2007 : 52000
- 23/07/2007 : 56000

(2)Cci-joint, quelques articles parus dans deux quotidiens français,
Le Monde et Libération.

Mehmet Basutçu
(25/07/2007)
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