Sur les traces de Palmyre | Hanan Kassab-Hassan
Sur les traces de Palmyre Imprimer
Hanan Kassab-Hassan   
 
Sur les traces de Palmyre | Hanan Kassab-Hassan
Sur les traces du passé
Au milieu des steppes que traverse la route de voyage qui mène à Palmyre, une enseigne qui apparaît au loin frappe le regard: Café Baghdad. Tout fait penser au film de Percy Adlon. Le paysage désolé, la chaleur écrasante, et ce bâtiment couleur de terre qui se dresse seul au milieu du vide comme un mirage.
L’homme qui nous reçoit au seuil de la porte avec son sourire accueillant prétend n’avoir jamais entendu parler du film. Le nom? il l’avait choisi tout simplement parce que la frontière irakienne est située à quelques kilomètres de là.

Une situation géographique privilégiée
En effet, la ville de Palmyre, située à égale distance de la plaine du Hauran, de l’oasis de Damas, de la vallée de l’Oronte, de la plaine d’Alep et de la vallée de l’Euphrate était depuis toujours un centre commercial qui attiraient les caravanes. Selon Appien, les commerçants palmyréniéens “cherchaient en Perse les produits de l’Inde et de l’Arabie, pour les revendre chez les romains”. Quant à Pline l’Ancien, il constate que “Palmyre jouit d’un sort privilégié entre les deux grands empires, celui des romains et celui des Parthes, et tous deux la sollicitent, dès que renaissent les conflits”.

La ville des palmiers
Ce nom de Palmyre, Pline l’ancien est le premier à le mentionner. La ville était connue dans l’antiquité sous le nom de Tadmor que les syriens d’aujourd’hui emploient toujours. Une tablette de Kultepe en Cappadoce remontant au début du IIème millénaire avant J-C parle de Tadmor “la Cité des palmiers”. Deux lettres cunéiformes des archives de Mari mentionnent aussi le nom de Tadmor qui était alors au mains des Amorrhéens au XVIII siècle av. J.-C. Son nom apparaît également dans un texte provenant d’Emar. Les annales du roi assyrien Telgath Phalazr 1er mentionnent cette ville conquise par ses troupes qui chassèrent les Araméens à Palmyre. La Bible aussi parle de “Tamar au désert” identifiée avec Tadmor.
Quant au nom de Palmyre, c’est un derivé du latin palma. Il veut dire lui aussi la ville des palmiers, par allusion au vaste palmeraie qui continue à entourer la ville jusqu’à nos jours. Ce n’est pas par hasard que cette oasis au milieu du désert attira vers elle les Amorrites, les Araméens, les syriens héllénisés, les romains et des Arabes.

Et si on jouait aux bédouins?
Dans la fraîcheur de l’intérieur où nous buvions notre café, et à quelques mètres d’une vraie tente bédouine, une accumulation d’objets hétéroclytes évoque l’atmosphère kitsch d’un univers fictif. On dirait que le visiteur de Palmyre est obligé de passer par la représentation du lieu avant de le percevoir dans sa réalité: tapis, kilims, épées sont suspendus aux murs; sur le sol un mihbaj en bois pour moudre le café; des cafetières en cuivre sur un semblant de braise éléctrique, mais aussi chaises en plastique violet, plantes exotiques en papier couvert de poussière, et bien sûr les péllicules de photos APS et les cartes postales représentant des couchers de soleil sur les ruines du temple de Bêl.

Le temple, la ville
Sur les traces de Palmyre | Hanan Kassab-Hassan
Temple de Bêl
Bêl, la divinité la plus importante à Palmyre, a emprunté son nom au grand dieu de Babylone, ou au Baal phénicien. On l’associe dans les inscriptions à Aglibôl, dieu lunaire et dieu taureau à la fois, et à Yarhibôl, dieu solaire qui est aussi le protecteur des sources.
Quant à Baalshamîn, le deuxième dieu de la ville, il est identique à Hadad et exerce les même fonctions de dieu cosmique que Bêl.
Dans ce panthéon composite, l’influence syrienne est donc nette.
Le temple de Bêl est construit en 32. Il se composait d’une vaste esplanade entourée sur trois côtés d’un mur à pilastres corinthiens percé de fenêtres réctangulaires à fronton. A l’intérieur se dresse une double colonnade de style corinthien. Le sanctuaire, délimité par des colonnes de 15 m. de hauteur était richement décoré de motifs végétaux.
Les tombeaux ont la forme de tours. Une sorte d’habitation à chambres funéraires ornées de niches contenant des bustes des défunts. Lorsqu’il s’agit d’un dignitaire, on le représente sur un lit de parade entouré de sa famille, ou bien debout, tête nue, et qui tient un livre ou une tablettes à écrire, ce qui prouve que la culture était un signe de distinction. Quant aux femmes, elles tenaient une boîte à bijoux ou un fuseau, parfois une quenouille ou une corbeille de laine. Les enfants avaient a la main un jouet ou un oiseau.
La ville de Palmyre avaient des rues à arcades, une série de colonnades et des portes monumentales. L’agora rectangulaire y était bordée de portiques. Les grandes places et l’artère principale étaient entourées de statues des dignitaires de la ville, et des bienfaiteurs qui jouaient le rôle de mécènes.

Les citoyens palmyréens
Car dans Palmyre, le don remplaçait les impôts, et était considéré comme un devoir civique. Un riche commerçant exprimait sa puissance en offrant à sa cité l’huile pour le bain et la viande pour les banquets sacrés. Il pouvait aussi louer une troupe de comédiens pour donner des spectacles publics, ou bien constituer une armée privée qui portait secours aux caravanes en détresse.
Cet intérêt porté aux loisirs est normal dans une cité de commerce. Le théâtre de Palmyre est minuscule, mais on y jouait des spectacles de mime et de pantomime; on y donnait des concerts de musique et de chant.

"Au fond de la Syrie, à Palmyre, les romains (ou les romanisés), ont construit au III s. de notre ère ce bijou de théâtre parfaitement conservé. Le mur de scène notamment est harmonieux comme un temple; il suffira d’en élargir les ouvertures et de les prolonger par une perspective urbaine pour que, treize siècles plus tard, naisse le Teatro Olympico de Palladio-Scamozzi”
M. Freydefont, article “Architecture et Théâtre” in Dictionnaire Encyclopédique du Théâtre, sous la direction de Michel Corvin, Bordas, Paris 1991

Sur les traces de Lady Stanhope
“Un matin de novembre, ayant quitté Damas, après des heures et des heures de désert, Alain Knapp et moi, nous vîmes surgir d’entre les palmes, les ruines roses et blondes de Palmyre. Un guide se présente. Il se prénomme Omar. C’est un soldat d’ordonnance de l’armée française, assure-t-il. Il arbore fièrement les traces de ses différentes ou successives conditions: turban du berger sunnite, bandes molletières du chasseur alpin, escarpins pointus, façon “carreau du temple”, gabardine rasepets “à la Colombo” du fonctionnaire pour touristes qu’il est devenu. Il nous a disposé en cercle, assis sur des moignons de colonnes doriques, et armé d’une branche de palmier (la badine de Charlot, la batte d’Arlequin?), il trace sur le sable la carte des défaites que la reine Zénobie infligea à Ptérélas, non je me trompe, à l’empereur Hadrien…
Palmyre est dans Thèbes et Omar-Sosie existe. Je l’ai rencontré.”
Jacques Lassalle, Pauses III, Revue du Théâtree National de Strasbourg, n. 16, janvier 1988.
Sur les traces de Palmyre | Hanan Kassab-Hassan
Théâtre de Palmyre
Que cherchent les touristes?
Nous arrivons dans la ville à la tombée du jour. Nous nous précipitons vers le temple pour visiter les ruines à la lueur du soleil couchant. Notre guide, un natif de Palmyre qui s’est imposé pour nous expliquer le site, sait que nous ne sommes pas des touristes. Il en profite pour nous parler des visiteurs de Palmyre: “Il y en a qui viennent par curiosité archéologique. Ceux-là ont leurs livres qui les guident au milieu des ruines, et se dispensent de notre aide. On les comprend car ce sont des savants. Il y en a qui viennent pour prendre des photos, non seulement des ruines, mais aussi des enfants aux visages sales, des chameaux et des ânes. On dirait qu’ils cherchent à prouver qu’on est un pays primitif. Mais dès qu’il s’agit de dormir et de manger, ils exigent de l’eau en bouteilles et un hôtel climatisé!”.
Des hôtels climatisés, il y en a à Palmyre. Le Palmyra Cham Palace offre à ses hôtes des coffee-shops, des restaurants et des bars. La salle décorée de marbre et de plantes d’intérieur ne diffère en rien de n’importe quel hôtel de luxe dans le monde. Mais est-ce vraiment ce qu’il faut?
Pour attirer les touristes vers un pays pas cher du tout et très riche en sites et monuments historiques, le Ministre du Tourisme syrien déploie de grands efforts. Des hôtels 5 étoiles sont construits dans les villes les plus importantes, des bus climatisés sont mis à la disposition des groupes, des guides parlant plusieurs langues sont qualifiés dans les écoles spécialisés…Mais c’est justement cette volonté de faire entrer le pays dans le monde standard du tourisme international qui risque de détruire le cachet propre de la Syrie, et de transformer la gentillesse naturelle de ses habitants en services payants.
Dans un mélange savoureux de renseignements historiques, de légendes, et de commentaires pleins d’humour, notre guide nous affirme que certains bureaux touristiques ont pensé satisfaire le goût de l’aventure symptomatique de certains touristes en organisant des razzias de bédouins et de rapt simulé à dos de chameaux!!!
Il nous parle aussi de la comtesse d’Anduran qui a construit un palais devenu l’actuel hôtel Zénobie de Palmyre; il nous cite Lady Jane Digby qui a épousé un prince bédouin de la ville après une vie mondaine dans les cours de l’Europe. Il nous raconte l’entrée spectaculaire de Lady Stanhope dans les ruines du temple de Bêl. Toutes ces histoires sont plausibles et dévoilent la fascination du XIX siècle occidental pour un Orient fictif peuplé de sultans féroces, d’esclaves terribles et d’odalisques languissantes d’amour.

"En mars 1813, une jeune et riche anglaise de 37 ans, Lady Hester Stanhope fit part au gouverneur ottoman Sulayman de son désir de se rendre à Palmyre. Elle n’accepte que la protection des chefs bédouins et fit elle-même les préparatifs du voyage/…/ 40 chameaux chargés de provisions, d’eau et de présents, une escorte de bédouins, une vingtaine de cavaliers, un memluk, deux drogmans, deux cuisiniers et un médecin. Le 27 mars, elle fit son entrée à Palmyre où s’étaient, pour l’occasion, rassemblées toutes les tribues du désert. Vêtue à l’orientale, brandissant une lance de la main droite, suivie de son escorte et des chameaux chargés des produits les plus recherchés du luxe européen, elle avançait à dos de chameau dans la grande colonnade, acclamée comme une reine, au milieu d’une foule immense, des chants, des danses, des branches de palmiers et de guirlandes, des fleurs que des enfants juchés sur les consoles agitaient. Elle partage pendant une semaine la vie des habitants de l’oasis”. Après une semaine de séjour à Palmyre elle écrit: “Ces rudes indigènes, avec leurs magnifiques aptitudes personnelles, et qui ont réduit à presque rien les besoin de l’humaine nature donnent le plus merveilleux exemple de la force mentale et corporelle”
Gerard Degeorge, Palmyre, Imprimerie Nationale Editions, p. 272

Sur les traces des caravanes
La chute de Petra en 106 permit à Palmyre de contrôler seule les routes du grand commerce oriental, et elle en était largement capable.
Plus tard, vers 127, la fermeture de la route terrestre de la soie permit aussi à Palmyre de monopoliser le transport des marchandises de l’Inde, tout en continuant à maîtriser les importations en provenance de Mésopotamie.
Ainsi, sous la protection de Palmyréniens, des caravanes de chameaux et d’ânes, des convois de charrettes remplis de parfums, de poissons salés et de vin traversaient les routes de l’Empire Romain. Ils transportaient l’encens de l’Inde, les aromates de l’Arabie, la laine de Phénicie et la soie de la Chine. Les négociants de Palmyre avaient des positions à Petra, sur les bords de la mer Rouge et à Leuké Komé. Un entrepôt palmyrénien a été identifié à Coptos sur le Nil, ce qui prouve qu’ils savaient aussi exploiter les voies fluviales et maritimes pour atteindre les marchés situés sur le golfe persique et à l’embouchure de l’Indus.
De même, tout permettait aux commerçants du monde entier de jouir du confort offert par cette oasis. Il y avait à Palmyre des comptoirs et de véritables agences d’importation. Il y avait des entrepôts construits en dehors de la ville. Il y avait des puits et des khans (mentionnés dans les inscriptions sous le nom de fondouqs, qui veut dire hôtels pour les marchands).
Le commerce y était organisé. Les marchands étaient groupés en sociétés avec, à leur tête, un chef qui engageait les pourparlers et établissaient la justice en cas de différents. Il assurait la protection militaire à ses hommes ainsi que l’approvisionnement en eau et en vivre. Les commerçants palmyréennes étaient d’excellents négociants qui savaient résoudre les problèmes avec courtoisie; mais aussi des combattants capables de protéger leur ville et leurs commerces. D’ailleurs Palmyre proclamée ville libre sous le règne d’Hadrien (117-138), fixait elle même ses impôts, les percevait et promulguait ses décisions au nom du sénat et du peuple. Aussi laissait-elle à Rome la possibilité de lever d’autres taxes sur les produits enregistrés au bureau de douane romaine établi à Palmyre.

Sur les traces de Zénobie
Zénobie (morte ap. 274) reine de Palmyre (266/67-272)
Reine ambitieuse de Palmyre,/…/ prend le pouvoir en 267 et se fait appeler “illustrissime reine”. Profitant de l’anarchie du monde romain, la reine pousse ses troupes en Anatolie jusqu’au Bosphore. A l’ouest, la puissance de Palmyre s’impose sur quelques ports méditerranéens; elle s’étend au sud-ouest sur le delta égyptien. La reine prend le titre de Septimia Zenobia Augustina. Ce défi à Rome pousse l’empereur Aurélien à partir en campagne dès 270 pour réduire à néant l’empire de Palmyre. Chassées d’Egypte et de Syrie, battues à Emése et à Antioche, les armées de Zénobie capitulent à Palmyre en 272; prisonnière, la reine est emmenée à Rome. L’historien Trebelius Pollion décrit le cortège somptueux du triomphe d’Aurélien à Rome en 274: Zénobie “ployant sous la masse des ornements, chaînes au cou et aux membres”. Energique , très belle et très cultivée, Zénobie connaissait l’égyptien, avait étudié les lettres grecques avec le philosophe Longin, disciple de Plotin, et comptait parmi ses amis l’évêque d’Antioche, Paul de Samosate. Elle finit ses jours à Tivoli comme une dame romaine.
Encyclopédie Universalis, France 1997.

Zénobie, une figure légendaire
Zénobie était une femme exceptionnelle dans tous les sens du terme. Fille de princes et épouse de roi, elle montait à cheval et domptait les bêtes féroces du désert. Mais elle aimait aussi la littérature et la philosophie et s’intéressait aux questions religieuses qu’elle discutait avec les doctes chrétiens et juifs, et avec les manichéens qui ont trouvé refuge à Palmyre. Callinicos, un arabe natif de Pétra qui occupait la chaire publique de rhétorique à Athènes lui dédia un livre où il la met en parallèle avec Cléôpatre.
Il est étonnant de constater que le nom de Zénobie ne figure pas dans les textes arabes. Les historiens Ibnn Al Athir, Al Masoudi et Al Tabari parlent d’une reine de Palmyre du nom de Al Zaba’. Ils la décrivent comme une reine très puissante qui s’est débarrassée de son mari Ouzayna pour gouverner à sa place. Son nom en araméen, Bathzabie veut dire “fille de la providence” ou “fille du don”, alors que les textes romains ne mentionnent que l’autre nom, Zénobie. S’agit-il de la même femme? Personne ne peut le confirmer. Certains prétendent que sa mère fut grecque de la descendance de Cléopâtre. D’autres disent qu’elle s’appelait Naïla. Une pièce des années 60 de l’égyptien Mahmoud Diab “La vengeance de Zaba’” nous donne le portrait d’une femme terrible n’hésitant pas à se débarrasser de tous ceux qui s’opposaient à ses ambitions.
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir pourquoi une reine aussi importante, aussi cultivée n’a pas gagné la sympathie des historiens et des hommes de lettres arabes? Et pourquoi, dans un pays où l’on a l’habitude de donner aux nouveaux-nés le nom de personnes illustres, aucune fille syrienne ne porte le nom de Zénobie?

Sur les traces de la vérité

Le sort d’une reine
“Le seul fait à peu près assuré est qu’elle fut capturée et qu’Aurélien exhiba sa prisonnière au peuple dans la capitale de la Syrie. Mais ensuite? Selon un chroniqueur très ignorant, elle aurait été traînée dans le cortège triomphal, puis décapitée, conformément à la règle romaine de mettre à mort le chef ennemi au soir du triomphe; version très plausible, mais si prévisible qu’un auteur en panne d’information pouvait suppléer d’un trait de plume à cette lacune. Selon un autre, elle mourut de maladie ou se laissa dépérir sur le bateau qui l’emmenait à Rome pour y être exhibée; cette version, prosaïque comme la réalité, ni prévisible, ni romanesque aura ma préférence. Reste la version éclatante: Zénobie exhibée, mais sous des chaînes d’or, puis graciée, installée à Tivoli dans une retraite dorée, remariée à un sénateur et mariant une de ses filles… à Aurélien. Ce happy end se lit dans un livre peu banal, l’Histoire d’Auguste, où se mêlent de la chronique véridique, de l’Alexandre Dumas, du péplum et un peu d’Ubu roi/…/Il nous reste une lueur d’espoir: il a pu ne pas fabuler sur le gros des faits (le triomphe, la grâce accordée), et seulement sur les détails charmants; des descendants de Zénobie vivaient encore à Rome au siècle suivant”.
Paul Veyne, préface au livre de Gérard Degeorge, Palmyre, pp. 32-33 Hanan Kassab-Hassan