La mer, le dernier espace de liberté | Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
Je ne savais pas que Michel Nieto était un marin. Cet intellectuel qui était responsable de la bibliothèque de l’Institut Français d'études Arabes à Damas n’avait pas le physique d’un navigateur, ni l’apparence d’un aventurier. Pourtant, c'est quelqu'un qui a traversé l’Atlantique à bord d’un voilier... Je devais le voir à Marseille, je le retrouve par hasard à Paris, à la Foire du livre franco-arabe de l’IMA.
Michel Nieto est un vrai méditerranéen: ses parents sont andalous, de Grenade et de Malaga, et lui est né au Maroc où sa famille s'était réfugiée après la condamnation à mort de son grand père par Franco. Pourtant Nieto le navigateur trouve que la Mediterranée n’est rien, comparée à l’Océan Indien où s’est developpée la science de la navigation arabe.
L’enthousiasme de Nieto contamine. Il est resté des heures à expliquer à la profane que je suis comment les marins arabes, héritiers de la culture grecque et des travaux de Ptolémée, ont annexé à leur savoir les connaissances persanes en astronomie et la découverte chinoise de la magnétite. Ils ont conservé cette science cinq siècles avant de la transmettre aux occidentaux. «C’est grâce à tout cela que les américains vont dans la lune aujourd’hui» ajoute-il en souriant malicieusement.
Voilà pourquoi Michel Nieto a mis son savoir au service de la protection du patrimoine marin arabe. Dans un poème yéménite du début du 19e siècle, il a trouvé toutes les informations techniques qui dirigeaient Ibn Majed et Souleiman Al Mahri. Le goût de l'aventurier et la curiosité du chercheur ont conduit Nieto à prendre sa règle et ses cartes, à traduire les mots du poème en indications techniques et en données de temps et de cap. Comparant l’ensemble avec un logiciel d’astronomie, il a tracé deux routes sur la mer, de Moukla au Zanzibar et de Maskat à Moukha sur la mer Rouge.

Nieto m’a aussi parlé de Lattaquié qu'il connaît très bien, de la pêche, trop négligée comme secteur productif susceptible de créer des emplois et de promouvoir des habitudes alimentaires. Il m'a parlé de la richesse des documents du port de Lattaquié pour mieux comprendre l'histoire de la Méditerranée. Il m'a conseillé de consulter les archives de la Chambre du Commerce de Marseille où l’on trouve les registres consulaires des 17e et 18e siècles, avec des informations précieuses sur les navires, la date de leurs départ et de leurs arrivées, le type de marchandises transportées, l’identité des marins travaillant à bord et leur lieu de résidence, les contrats de fret, les lignes suivies par ces navires de commerce … Il m’a proposé des idées, indiqué des pistes de recherche, et surtout, il m’a donné l’envie de naviguer, moi aussi, un jour, sur cette mer que j'ignorais, et qui me séduit.Hanan Kassab-Hassan