Que sont devenus les ports d’autrefois? Un port, Lattaquié (II) | Hanan Kassab-Hassan
Que sont devenus les ports d’autrefois? Un port, Lattaquié (II) Imprimer
Hanan Kassab-Hassan   
 
Que sont devenus les ports d’autrefois? Un port, Lattaquié (II) | Hanan Kassab-Hassan
Un port inhumain
A l’origine, j’avais l’idée de travailler sur le rapport ville/port/bâteau dans l’espace et dans le temps. Je voulais voir comment la ville (le fixe, le sédentaire) trouve dans les bâteaux une métaphore de son rêve de déplacement; et comment le bâteau (le mobile, le nomade) satisfait dans la ville sa nostalgie de terre ferme, d’un chez-soi, même temporaire.
Là aussi, je suis partie d’une image pittoresque du port; je l’imaginais comme un espace plein de vie et de mouvement, un espace où l’on se perd facilement dans la foule, au milieu du tumulte et des cris.
Que sont devenus les ports d’autrefois? Un port, Lattaquié (II) | Hanan Kassab-Hassan
Louay Kayyali, 1976 - Huile sur toile «Inspiration d’Arwad»
En arrivant à Marseille, je me suis trouvée en face d'un port énorme, protégé par des logiciels de sécurité, gardé par des postes de contrôle. Un port aux vastes chantiers, remplis de grues et de conteneurs, mais vides d’hommes. Pendant des heures et des heures, Marcel, un ami marseillais familier du port, nous a promenés dans sa voiture à travers ce lieu inhumain de commerce et d’industrie. Il nous a expliqué son fonctionnement, les différents chantiers, le système de manutention et de cargaison. Adrian Grima était moins étonné que moi. C’est normal pour quelqu’un qui vient de la Valette. Mais pour moi, quelle déception!!!

Et si on parlait de la Syrie?
De retour en Syrie, j’ai constaté que là aussi, les ports et les villes portuaires ont beaucoup changé. Interrogés sur la période qui remonte au années 70, les habitants de Lattaquié m’ont parlé des soirées dansantes organisées sur les bâteaux soviétiques, grecs, italiens ou français dont le trajet régulier passait souvent par cette ville de la côte syrienne. Ils m’ont dit que c’était aussi pour eux l’occasion d’acheter cigarettes et alcool hors-taxe, ou bien des objets que les marins rapportaient avec eux de leurs différentes escales. Ces derniers aussi profitaient du séjour pour descendre à terre, et faire un peu de commerce, goûter aux plats régionaux, fréquenter les cafés et les bistrots, et rencontrer des marins embarqués sur d’autres bâteaux.
Car autrefois, la manutention s’effectuait par petites charges portées à dos d’homme ou roulées dans des tonneaux; cela demandait du temps. Les vaisseaux passaient la moitié de leur vie dans les ports, ce qui permettait d’établir des relations humaines entre des gens venus d’horizons variés.
Avec l’utilisation des grues de quai et des mâts de charge, avec le développement de la palette et l’usage des conteneurs, on peut aujourd’hui manutentionner en une seule unité de charge jusqu’à environ 3 tonnes de marchandises. Dès lors, l’escale des navires spécialisés porte-conteneurs peut être plus courte et ne pas dépasser quelques heures.
Mais l’évolution technique n’est pas seulement liée au temps; elle affecte aussi l’espace. Ainsi dans les années 70, l’aménagement de nouveaux chantiers dans le port de Lattaquié a nécessité une extension de l’espace portuaire vers ce qui était un quartier résidentiel très élégant. «Ils ont pavé la mer!» disaient les Lattaquiotes en voyant disparaître leur corniche et les petits cafés qui donnaient sur la mer. La nouvelle zone industrielle créée en plein milieu de la ville a brutalement détruit la gloire d’hôtels célèbres comme le Casino construit à l’époque du mandat. S’il est toujours là, en face des chantiers, ses clients l’ont abandonné. Espace vide qui ne garde de son âge d’or que la façade et le squelette du bâtiment en ruine.
Que sont devenus les ports d’autrefois? Un port, Lattaquié (II) | Hanan Kassab-Hassan
La sieste Louay Kayyali, 1975 Huile sur toile
De même, l’Hôtel Jamal où l’on se sentait chez soi a perdu sa clientèle. Ses propriétaires ne font plus que soupirer au souvenir du temps passé. Plusieurs restaurants typiques tels Assafiri, le spécialiste des petits déjeuners avec fèves et pois chiches, ou bien Spiro, connu pour ses plats de poissons frais, ne doivent de survivre qu’à leur réputation, ils ne peuvent plus compter sur la vue magnifique qu’ils avaient sur la mer. En même temps que le quartier de la bourgeoisie traditionnelle de Lattaquié tombait en ruines, un autre quartier s’animait sur la corniche sud, construit par les nouveaux riches. Ce changement urbain est significatif de la mutation sociale qui affecte la ville. On dirait qu’un monde est mort, et qu’un autre est venu le remplacer.

Et les hommes dans tout cela?
L’image du marin a changé. Petits fils des Phéniciens et cousins des Crétois, les marins syriens sont réputés pour être d’excellents pêcheurs et des navigateurs incomparables. Leur savoir-faire était apprécié partout dans le monde de la marine, et il était difficile de ne pas trouver un matelot syrien sur un vaisseau navigant en Méditerranée, ou ailleurs.
Mais il y a quelques années, les journaux syriens ont consacré de nombreux articles au licenciement de nombreux marins syriens embarqués sur des vaisseaux étrangers, du fait qu’ils n’avaient pas la qualification I.S.O. (International Standardization Organization) requise. Une solution partielle a été trouvée: faire suivre aux marins des stages de formation s’ils voulaient continuer à travailler, sinon, c’était le chomâge!
Du coup, toute une génération de marins encore dynamiques, mais incapables de se mettre à étudier et de subir des examens s’est trouvée exclue. Tel est l’impact de la mondialisation sur certains pays qui n’y sont pas du tout préparés!
Cette mutation privera donc les villes côtières en Syrie de ces figures typiques de pêcheurs et de matelots capables de boire au goulot des bouteilles entières d’arak, et de raconter les aventures (vraies ou inventées) de la lutte avec les vagues. Il vont disparaître, ces hommes braves qui sèment la terreur et imposent l’ordre dans le milieu. La standardisation du métier et la formation technique produiront de jeunes professionnels, connaisseurs en informatique et étrangers à l’univers de légendes et de superstitions qui peuplait les ports. Pour satisfaire à leur goût et aux contraintes du temps, les restaurants des quais offriront certainement des menus de fast-food avec ketchup et soft drink!

Abou Hani, le roi du port
À cette époque le port de Lattaquieh était le fief d’un seul homme: Abou Hani. Celui-ci avait débuté avec une petite barque de pêcheur, en apportant des provisions aux marins sur les bâteaux. Petit à petit, son commerce avait grandi et il était arrivé à monopoliser la manutention dans tout le port. C’était un homme brave, puissant mais honnête. Lorsqu’un vaisseau faisait naufrage, et qu’il ne lui était pas possible d’accoster, Abou Hani risquait sa propre vie pour apporter de l’eau potable et de la nourriture aux marins en détresse. Il était généreux et nourrissait des familles entières. Les marins à la retraite ou incapables de travailler pouvaient compter sur lui. Il soutenaient leurs familles et trouvaient du travail à leurs enfants. «La faim est sacrilège» disait-il avec son parler typique devenu célèbre.
Abou Hani était une véritable personnage dont la volonté s’imposait même en politique. Lorsqu’aux élections municipales des années cinquante, les propriétaires terriens se présentaient contre les chefs d’agences maritimes, il soutenait ceux-ci et n’hésitait pas à se mettre lui-même devant les urnes pour convaincre les électeurs de voter pour ses hommes. «Donne ta carte d’identité et prends cent balles» criait-il; que ce soit par l’argent ou par les coups de bâtons, il imposait partout sa volonté; cela a duré jusqu’à la nationalisation du port qui avait mis fin au règne d’Abou Hani et de toutes les agences privées qui dirigaient l’activité portuaire (Témoignage d’Assad Fidda, un ancien apprenti chez Abou Hani).


Le port, un espace dangereux
Au fur et à mesure de mon enquête sur les ports syriens, je découvrais d’autres dimensions auxquelles je n’avais pas pensé. Des bribes de conversations, des anecdotes racontées me révélaient le port comme un espace dangereux où règnait la loi du plus fort. Il y avait dans le port de Lattaquié, comme dans tous les ports, des querelles et des conflits de pouvoirs, des mafias qui cherchaient à maintenir leurs privilèges et n’hésitaient pas à liquider quiconque s’opposait à leur interêts..
Il est vrai que de nouvelles réglementations administratives, syndicales et financières ont mis fin à cette anarchie dangereuse, mais les problèmes persistent, et ils sont plus sérieux encore: la sécurité, la migration clandestine, le trafic d’armes, le transport interdit de déchets nucléaires, etc., tout cela affecte sensiblement la vie actuelle sur les quais, et l'excitation éprouvée à l’approche de la terre est vite dissipée par les mesures strictes de contrôle et de vérification d’identité.

«Je sais qu’il y a dans le port des bandes. Les gros poissons y mangent les petits, qui à leur tour mangent les plus petits. Hallich vole pour payer sa bande, Zalkout impose une dîme aux petits voleurs pour payer les grands, et les grands voleurs ne volent pas seulement, mais ils tuent aussi. Et entre ces tueurs, il y a de l’animosité, des vengeances, et cet équilibre fragile mais nécessaire pour maintenir toute la structure entre les mains du Vieux. Car c’est lui le sommet, c’est lui la référence lorsqu’un conflit d’intérêts éclate. Un seul mot de lui et on est mort, un autre, et on est sauvé. Mais ce mot, il ne le prononce que lorsque les choses risquent d’exploser /…/ Il y a aussi les cercles du milieu qui restent invisibles. Ils interfèrent, se croisent s’opposent, se trahissent les uns les autres et se dévorent. /… / Et au fond de cet enfer, l’ouvrier honnête dans le port est obligé de trouver son pain quotidien, fait de douleur et de lamentation».
(Extrait du roman du syrien Hanna Minah, Fin d’un homme brave, Dar al Adab, Beyrouth 1989)

Mafias, pirates, quarantaines… que de problèmes ont connu les ports de la Méditerranée à travers les siècles. Cette enquête qui a modifié l'image fictive que j'avais des ports, m'a permis aussi de rencontrer des personnes sympathiques, des gens pleins d'amour pour la mer, des chercheurs qui croient à la Méditerranée… Hanan Kassab -Hassan