Les paysans bâtisseurs du Massif Calcaire  | Nathalie Galesne, Catherine Cornet, Aquilino Mancini, Al-Bara, Deir Déhès, Behyo, Kafr Nabu, Kafr Maris, Jebel Zawyié, Ignacio Pena, Sinsarah, Deir Sunbul, Ruweilha, Segilla, Dallauza, Jean Pierre Sodini, George Tate, Serjilla, Saint Siméon
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Nathalie Galesne   
L’explosion démographique, amorcée vers 330, explique en grande partie l’expansion économique dont jouit le Massif Calcaire jusqu’au milieu du VIe siècle. Quittant les plaines alentour, surpeuplées, pour conquérir de nouveaux espaces, des hommes et des femmes en mal de terre se soumettent à un travail forcené : l’épierrage incessant d’un sol envahit par la rocaille. L’environnement réclame en effet une série de besognes exténuantes. Pour les rendre arable, il faut déblayer les terrains de pierres destinées, dans un second temps, à l’aménagement des parcelles et à l’édification des villages. Une classe moyenne de petits propriétaires terriens voit ainsi le jour. Des fermiers qui sont souvent « …eux-mêmes cultivateurs et maîtres », comme nous l’apprend Théodorêt de Cyr, biographe de Saint Siméon. Des gens simples, poussés à devenir paysans bâtisseurs par le type même de nature qui les a accueillis, vont être protagonistes d’une des plus belles pages de l’histoire rurale antique, celle d’une culture paysanne dont certains aspects restent encore à éclaircir.

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Serjilla

Des paysans en quête de terre
«Ces paysans en quête de terre vacantes se sont résolus à conquérir les terres du massif Calcaire en dépit de la dureté des tâches que cette mise en valeur imposait. Il leur faut débarasser le sol des pierres qui l’encombrent et les rassembler en des tas d’épierrement, de plan circulaire sur les surface du roc nu. Ils ont à construire des murets, au fond du wadi, pour empêcher l’érosion des sol durant la période des pluies violente de l’hiver. Ils ont à constituer et à délimiter des parcelles pour mieux contrôler ce mouvement spontanée de colonisation, le gouvernement impérial établit un cadastre, matérialisé au sol, sous la forme d’un réseau de murets de pierre disposés orthogonalement, selon les directions nord/sud et ouest/est, sur des aires de plusieurs centaines de kilomètre carrés».
(texte de George Tate)

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Serjilla
Le massif est alors ensemencé de vignes et d’oliviers que bigarre une kyrielle de villages, aux proportions variables. Plus que de villages, il s’agit d’un assemblage d’habitats dépourvu de tout souci d’urbanisation. Les maisons, regroupées sans logique, disposent comme seul bâtiment public de sanctuaires ou de rares thermes, signes extérieurs de richesse des villages où ils ont été édifiés. Ni rue, ni place ne contribue à l’ordonnancement de ces édifices. Les cultivateurs qui les ont bâtis sont des travailleurs se consacrant à la morte saison à la construction. Excellents maçons, ce sont aussi des artisans virtuoses, des tailleurs de pierre, parfois itinérants, qui sculptent avec soin les ornements gracieux dont les motifs, géographiques ou végétaux, enrichissent les demeures. La prospérité génère des techniques de construction plus performantes. Les maisons sont plus grandes et construites selon un appareil orthogonal à cour unique. Beaucoup plus solides, elles sont désormais munies de balcons, de latrines, voire de tours.

Si les habitations sont plus spacieuses, leur plan n’en est pas pour autant modifié. Ces maisons ont le plus souvent deux étages. Le premier est destiné à l’exploitation : il sert à la stabulation des animaux, comme entrepôts et comme atelier. Parfaitement superposées à l’étage inférieur, les pièces du second niveau sont affectées à l’habitation de la famille.

De belles demeures
«Ces aménagement plus sophistiqués requièrent une technique de taille parfaite, un appareillage de levage performant pour lever les assises. Le décor architectural se développe, dans les églises, qui bénéficient de plus en plus de gros budgets et donc d’artisans plus habiles, mais aussi dans la construction privée dont la taille s’accroît considérablement : des chapiteaux aux feuilles dentelées, des encadrements de portes très ouvragés, des corniches moulurées et ornées de bandeaux se répandent. De belles demeures (l’îlot de Al-Bara compte dix pièces contiguë au rez-de-chaussée comme à l’étage) apparaissent, entourées de murs de clôture percés d’un portail monumental. Le raffinement est partout, il y a un portique sur deux niveaux, les portes sont flanquées de niches et de fenêtres au rez-de chaussée comme à l’étage. Ces demeures sont très fréquentes dans le djebel Zawiyé (Sinsarah, Deir Sunbul, Ruweilha, Segilla, Dallauza».
(texte de Jean Pierre Sodini, en collaboration avec Jean-luc Biscop, Pierre Marie Blanc et widad Khoury .)

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Dehes
L’économie du Massif Calcaire repose sur l’élevage du petit et gros bétail et sur ces ressources agricoles (arbres fruitiers, légumineuses, céréales), mais aussi et surtout sur la culture de l’olive, du blé et de la vigne. Le père Ignacio Pena nous renseigne sur cette «trilogie sacrée», en reportant l’inscription emblématique gravée sur le linteau d’une porte d’Al-Bara, (Jebel Zawyié): «u as donnée de la joie à mon cœur. Par nos récoltes de blé, vin et huile, nous avons été comblés dans le pays. Gloire, au père, au fils et au Saint esprit». Ces quelques mots chantent la triade alimentaire propre à la Méditerranée, et en particulier à la vie de ces chrétiens de la Syrie du Nord.
Les pressoirs à olives sont en grand nombre : à Qalb Lozé, dans le Jebel Ala, il y en aurait eu au moins vingt trois, tandis qu’à Déhès, dont la population étaient de cinq cents habitants, les archéologues en ont retrouvé une quarantaine. L’archéologue Oli. Callot, qui se consacre plus de trente ans à l’étude de nombreux pressoirs à olives, particulièrement dans les chaînons Nord du massif Calcaire, s’est attaché à en préciser la chaîne opératoire -broyage, pressage, raffinage- et les différents systèmes utilisés : essentiellement les presses à treuils montées sur pierres d’ancrage et celles à vis fixées sur la pierre d’ancrage. Ce dernier dispositif permettait une meilleure utilisation de la presse qui le rendait plus performant.
G. Tchalenko avait auparavant associé le développement de ses villages à la monoculture de l’olivier. Les villages produisaient un surplus qui était acheminé vers les villes pour y être vendu et consommé sur place ou exporté. De fait plusieurs de ces villages, tels que Behyo, Kafr Nabu, Kafr Maris, sont pourvus de nombreux pressoirs, ce qui indique une production excédentaire. Dans l’étude des deux grosses presses du couvent de Deir Déhès, J.-L Biscop a évalué, à plus de 10 000 litres d’huile par an, la production de la presse la plus ancienne, alors que la plus récente, dotée d’un mât plus long et d’un contrepoids plus lourd, aurait fourni jusqu’à 25 000 litres, des quantités clairement supérieures aux besoins des moines.

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Dehes
A la base de l’alimentation, l’huile servait aussi pour la production du savon et la lubrification, dans les bains pour oindre le corps, et encore pour l’illumination des lieux. La Syrie du nord était l’un des principaux producteurs et exportateurs d’huile en Méditerranée, commerce donc d’une importance capitale que certains historiens n’ont pas hésité à rapprocher avec celle du pétrole contemporain.

La naissance de la chrétienté participe aussi de l’économie de la Syrie du Nord. La construction des églises commence à se répandre dans tout le Massif Calcaire à partir de la seconde moitié du IVème siècle. Dans certains villages, il y en a plusieurs comme à Dar Qita qui en compte trois, ou Al-Bara qui en possède cinq. L’architecture des édifices religieux excelle grâce au talent de deux architectes, Markyanos Kiris et Julianos qui s’exerce à la fin du IVème siècle et au début du Vème. Les monastères se multiplient, isolés ou en lisière de village. Les pratiques extrêmes auxquels se livrent les ascètes drainent les populations locales et exercent une forte attraction sur les puissants. Les moines assument auprès de ces derniers un rôle d’intercesseurs qui joue en faveur des communautés villageoises. Le plus célèbre d’entre eux, Saint Siméon le stylite invente du haut de sa colonne une forme d’ascétisme très spectaculaire, qui attira, de son vivant et longtemps après sa mort, une foule impressionnante de pèlerins auxquels étaient destinée une véritable infrastructure hôtelière. Le Massif Calcaire acquiert ainsi une renomée internationale.



Nathalie Galesne
avec Catherine Cornet
Photos Aquilino Mancini
(28/12/2009)