L’autre bord | Fadwa Qasem, Jalel El Gharbi, Mahmoud Darwich
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Fadwa Qasem   

L’autre bord | Fadwa Qasem, Jalel El Gharbi, Mahmoud DarwichIl y avait dix personnes à bord du petit car. Je me suis débarrassée de mon stress, car il n’y avait plus rien d’autre dans ma vie que cet instant présent. Maintenant, tout est réel et surréaliste en même temps. Je me suis assise dans le sens inverse de la route. J’ai eu envie de parler à l’homme assis à côté de moi et à celui qui était en face. J’ai voulu leur demander ce à quoi je pouvais m’attendre, mais je ne voulais pas leur préciser que c’était ma première visite : je commençais à éprouver quelque gêne devant cette vérité.

« Si vous voulez vous rendre dans plusieurs villes, ne le leur dites pas », me conseilla l’homme en face de moi. Je me suis assurée qu’il y avait de l’eau sous le pont que nous traversions (il n’y en avait pas auparavant, avant qu’on l’ait vraiment franchi.)

  • Est-ce bien cela ? ai-je demandé, « oui » m’a-t-on répondu.

D’autres étaient arrivés avant nous. Ils étaient debout comme une seule masse humaine. Tout un groupe avec ses valises qui s’est peu à peu transformé en file. Nous nous sommes joints à eux lorsqu’on nous a permis de descendre du car.

Il y avait à ma gauche quelques soldats de l’armée israélienne. Pulls en laine bleus, gilets pare-balles et pantalons en treillis. Est-ce la séquence d’un film ? C’était un homme adulte avec un jeune homme et une jeune fille, de vrais adolescents. Leurs mitraillettes pendouillaient de l’épaule jusqu’en bas des genoux. Ils devaient sans doute faire des efforts pour se retenir de tirer.

La masse humaine affluait lentement, chaque fois que les officiers israéliens nous permettaient de traverser la petite barrière par petits groupes. Devant moi, un homme se plaignait de ne pas avoir de bagages du tout, parce qu’il venait pour une seule journée. Pour plaisanter, je lui ai proposé de prendre une de mes valises (je n’avais pas remarqué qu’il y avait des caméras partout et j’avais oublié qu’une telle blague n’était nullement drôle dans des circonstances pareilles). Nous nous sommes approchés d’une guérite où était assis un officier du service d’émigration. Il a examiné mes documents rapidement, mais avec une attention évidente. Nos bagages sont passés à travers le détecteur de métaux, puis nous aussi. J’avais pris au préalable quelques précautions, comme de ne pas mettre de bijoux ni de ceinture et j’avais mis toutes les pièces de monnaie ainsi que mon téléphone portable dans mon sac à main. J’ai vite franchi la première étape. Les valises n’ont pas été fouillées. Quelques personnes ont été interpellées et leurs valises fouillées. Un fonctionnaire israélien m’a surpris avec un sourire dragueur. Il ne s’est pas imaginé un instant que je pouvais être palestinienne. Je me suis souvenu de passages d’un poème de Mahmoud Darwich : « Il est calme ; moi aussi / Il sirote un thé au citron / Alors que je bois un café / C’est la seule différence entre nous / Il ne me voit pas quand je le regarde en cachette / Je ne le vois pas quand il me regarde en cachette / Je ne lui dis pas : aujourd’hui le ciel est dégagé / Et plus bleu / Il ne me dit pas : aujourd’hui le ciel est dégagé / Je fredonne l’air d’une chanson / Il fredonne l’air d’une chanson semblable / Serait-il un miroir où je me vois ? ai-je pensé / Je cherche ses yeux / Mais je ne le vois pas / Alors je quitte le café en toute hâte / C’est peut-être l’assassin, ai-je pensé ou alors / Un passant qui me prend pour l’assassin / Il a peur ; moi aussi »

Je ne lui ai pas rendu son sourire. J’ai pris mes bagages et me suis dirigée vers le fonctionnaire du service d’émigration.

 

 



 

Fadwa Qasem

Traduction de l’arabe par Jalel El Gharbi