Casablanca, métropole aux mille visages | Kenza Sefrioui, Michel Péraldi
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Kenza Sefrioui   

Casablanca « se targue d’être devenue une métropole avant d’être consacrée cité ». Elle « n’a pas les atouts d’une cité impériale, mais l’étoffe d’une cité du monde ». C’est cette folle destinée de la ville blanche que se proposent de comprendre et d’expliquer les vingt chercheurs qui ont pris part aux travaux du Centre Marocain des Sciences Sociales à l’Université de Aïn Chok. Sociologues, anthropologues, ethnologues, géographes, architectes et spécialistes de science politique, marocains et étrangers, sont allés prendre le pouls de la ville tentaculaire, à la rencontre de ses habitants et de ses lieux. Sous la houlette du politologue Mohamed Tozy et du directeur du Centre Jacques Berque, l’anthropologue Michel Péraldi, ils ont tenté de dire cette croissance démesurée et de décrire les dispositifs urbains qui s’y mettent en place, si multiples et paradoxaux soit-ils. Car cette ville n’est jamais où on l’attend, ni dans le rôle qu’on lui assigne. Mohamed Tozy et Michel Péraldi écrivent ainsi : « Si l’on pense que la ville est née de la volonté du pouvoir colonial d’inventer une métropole affranchie des contraintes de la ville arabe et du pouvoir des bourgeoisies et aristocraties, fassi surtout (lesquelles d’ailleurs sauront bien s’en emparer), Casablanca est tout le contraire : une ville au développement planifié, organisé, gouverné. Ce qui, par contre, est moins gouverné, c’est le peuple urbain, formé en dehors des structures tribales traditionnelles qui définissent ailleurs, y compris dans les mondes urbains anciens, les règles de la société policée ». Aujourd’hui, remarquent-ils, Casablanca pousse par le milieu, par les classes moyennes. Et son développement s’est emballé, incluant des quartiers quasiment ruraux jusqu’en son cœur. Casablanca est le creuset de tout le Maroc, la porte de l’Occident, et le laboratoire des subjectivités.

Dans Casablanca, figures et scènes métropolitaines, on découvre vingt témoignages sur les gens et les lieux qui font la ville. Autant de facettes qui coexistent. Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage copieux, c’est le refus de l’académisme. Chaque chercheur se forge son style. Les uns penchent vers la description, d’autres sont plus analytiques, d’autres racontent. Fadma Ait Mous accompagne tout simplement le personnage qu’elle a choisi comme objet d’études. Au final, son « Portrait d’une ménagère casablancaise » est une journée passée entre la maison et le marché, et nous fait partager toutes les astuces de cette mère de famille modeste pour économiser quelques centimes. Mostafa Aboumalek recueille la perception qu’ont de la ville des célibataires. Fanny Debarre, elle, suit deux jeunes femmes divorcées et analyse leurs stratégies de présentation de soi, dans leur quartier ou au travail. Marie-Pierre Anglade est allée à la rencontre de vendeurs de rue et décrit à travers leurs portraits les frontières sociales qui strient la ville. Habiba Essahel et Badimon Monserrat Emperador rendent compte des multiples facettes du métier d’écrivain public, et expliquent que Sidi Omar « ne travaille pas uniquement avec des analphabètes. Il ne suffit pas de savoir écrire ou d’être doté d’un bagage intellectuel important pour savoir rédiger un acte, mais d’acquérir une expérience ou un savoir-faire qui s’établit au fil des ans. Il faut non seulement avoir un niveau élevé, une maîtrise de la langue arabe, mais aussi et surtout, avoir de l’expérience qui ne s’acquiert que sur le terrain, en se confrontant à des situations réelles et concrètes ».

Mohamed Tozy et Mahfoud Souaidi évoquent la figure du taleb, respectée dans le monde rural et réduit en ville au commerce de la mort et des amulettes. Nostalgique, Jamal Khalil regrette la disparition des joueurs de dames, « jeu à faible enjeu », qui n’a pas su se rendre inaccessible et faire rêver les ambitieux. Yasmine Berrian et Leïla Bouasria, elles, accompagnent trois vendeuses de lben aux confins de la ville et de la campagne, et mettent à jour l’interpénétration entre les deux mondes. Abderrahmane Rachik, lui, raconte le quotidien misérable des « Bâtisseurs de la nuit, du côté de Lahraouiyine ». Mohamed Wazif évoque celui d’un portefaix, « figure de la précarité ». Mériam Cheikh raconte les interminables journées de femmes colocataires, partageant chambres, repas et lendemains incertains. Mohamed Oubenal, lui, raconte celles, si semblables, d’un jeune cadre en audit, pour dévoiler la métropole économique. A travers le parcours d’un enfant des kariyanates émigré en Italie puis renvoyé au Maroc, Fulvia Antonelli évoque la politique urbaine face aux zones d’habitat informel, ghettos au « style anonyme et sérialisé des banlieues parisiennes, sans les services qui vont avec » : « On raisonne en termes d’éradication, jamais en terme de réhabilitation des habitats informels. Il est d’abord question de démanteler les liens sociaux et l’auto-organisation interne qui, justement, « organise » l’apparent chaos de ce type d’habitat ». Quelques portraits sont plus porteurs d’espoir, comme les talents de peintre qu’a décelé Ahmed Bendella dans un gardien de voiture, comme la trajectoire de Hassan Darsi, enfant de Sidi Bernoussi parti en Belgique étudier les beaux-arts et installé comme artiste. Ou comme ce commerçant venu d’Ouneine, dans le Haut-Atlas, et dont les affaires l’amènent jusqu’à Shangai. Casablanca, c’est aussi des lieux charnières, comme la gare routière d’Wlad Ziane, dont Jamila Bargach et Youssef Hamouimid montrent toute la dureté et la violence. Anouk Cohen, elle, voit dans le très ancien Café de la Presse « le laboratoire d’une élite intellectuelle casaouie », mais on regrettera que Driss El Khouri, l’écrivain qu’elle a interrogé, devienne sous sa plume Driss Khouli. Un des plus beaux textes de ce livre est de loin celui de Abdelmajid Arrif, « Café de France, un personnage ! » L’ethnologue fait montre d’un réel talent d’écriture, pour décrire ce lieu qui ne ferme jamais, « un vrai creuset casablancais qui mixe les destins, crée la rencontre, meuble le temps et anime le théâtre urbain ».

On aurait apprécié une relecture plus rigoureuse de cet ouvrage, qui présente des coquilles, des traductions souvent lourdes, et des notes de bas de page pénibles pour un lecteur marocain. Mais Casablanca, figures et scènes métropolitaines est, à l’image de la ville, un livre qui ouvre une multitude de pistes. Loin de résumer la métropole en vingt textes, c’est une invitation à la découvrir plus en profondeur.



Casablanca, Figures et scènes métropolitaines
Ss. dir Michel Péraldi et Mohamed Tozy
Karthala, collection Hommes et Sociétés, Sciences économiques et politiques, 372 p., 29 €



Extrait de « Café de France, un personnage ! » de Abdelmajid Arrif

« C’est l’auberge casablancaise, un espace hospitalier ouvert à toutes les perspectives, positions, conditions qui se frottent ici selon les codes réglés de la civilité et de l’hostilité. D’ailleurs souvent des relations de sociabilité chaude ont débuté par de la violence verbale voire physique avant de se pacifier autour d’un moitié-moitié dans l’effusion des sentiments, des embrassades réparatrices.
L’ambiance peut être calme, sereine, certains absorbés par leurs dialogues intérieurs et d’autres plongeant dans un sommeil passager interrompu par le serveur quand celui-ci devient profond. La présence prolongée doit être relancée par de nouvelles commandes. Puis d’un coup, l’animation des corps agités de violence rompt le silence. C’est alors le règne du spectacle. Les commentateurs zélés haussent la voix et vous expliquent et réexpliquent, sans se lasser, les circonstances de l’incident, vous exposent leur morale et établissent leur jugement en vous désignant la victime et le fautif. D’autres s’interposent, et quand ils reçoivent en pleine figure un coup de poing perdu, se mêlent à la bagarre et changent de position, leur patience est alors désarmée. Ainsi, le cercle des combattants s’élargit. Le policier occupant l’angle du boulevard, blasé d’un spectacle sans intrigue, daigne enfin intervenir pour remplir son panier à salade de sa collecte.
Le café continue quelques minutes encore à fructifier l’événement et à prolonger l’animation qu’il provoque pour retomber après dans sa léthargie passagère.
Café de France est un de ces lieux éligibles à la qualité d’emblème urbain, cristallisation de l’histoire de la vie citadine, de ses rythmes diurnes et nocturnes, de ses valeurs en mouvement, de son ordre de proximité et de distance entre sexes, classes et générations. Les voix de la ville le pénètrent et lui renvoient en écho opinions, jugements et rumeurs. Un espace public, des publics qui font l’urbanité de cette ville et s’ouvrent au rétrécissement territorial de la ville la nuit. Lieu de travail, refuge hospitalier, fabrique d’événements de paroles et d’épreuves des corps… Autant de trames tendues pour le récit et le portrait de ville ».