Casa, La Blanche | Abdelmajid Arrif
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Abdelmajid Arrif   
 
Casa, La Blanche | Abdelmajid Arrif
La drague, Casablanca, 5 juin 2004. © Abdelmajid Arrif
Cette place est d’un calme surprenant, «suspect», lieu des retrouvailles programmées et des abandons amoureux vite relayés par un dragueur à l’affût.
Ici, les couples se retrouvent à l’ombre d’un palmier bienveillant dans une chorégraphie des corps subtile jouant de la discrétion des attouchements furtifs, des corps à fleur de peau; un pas en avant, un pas en arrière; proximité ponctuée de distance nécessaire à la moralité de la rencontre en public.
Des filles au foulard noir cernant le contour de leurs visages, voilant des cheveux arrangés dans un salon de coiffure pour dames, mais soulignant le dessin des yeux en amande, des sourcils noir-khol et des lèvres au rouge chargé de la promesse d’un baiser.
Les retrouvailles des amoureux esquissent un sourire complice vite échangé suivi d’un départ vers un café ou un glacier où le couple(1) prendra place, comme il se doit, à l’étage appelé ici «partie froide». Etage où l’on sert à l’abri des regards indiscrets du rez-de-chaussée des boissons froides, cocktails et jus à l’honneur de la femme et café cassé ou moitié-moitié aux garçons fauchés.
Leurs pas passionnés peuvent les conduire aussi au cinéma, Liberté, Lutétia, Opéra… «Moulat l’pile» (l’ouvreuse à la torche) les place naturellement loin des sièges éclairés par la lumière du grand écran. Elle leur offre le noir discret des sièges de l’entrée, à l’angle près du mur. Là, ils pourront se faire leur film et jouer de leur émotion passionnée en plans serrés, serrés…
Quelques dirhams raisonnent dans ce lieu la musique de la satisfaction du service bien rendu.
Mais cette place est aussi le lieu où l’on se quitte pour retourner au territoire de la tribu au regard intraitable. Les taxis, les grands taxis, les bus sont juste en face. Le couple jouera de cette chorégraphie des corps exposés à la lumière crue et au regard du passant. Une chorégraphie qui, dans l’intervalle de la rencontre, joue du sombre et du lumineux, du chaud et du froid. Telle est la danse des amoureux à Casablanca.
Gare au garçon en retard à son rendez-vous abandonnant sa dulcinée aux prédateurs qui habitent cette place. Elle se fera déshabiller du foulard et du reste, dévoiler et pour finir sera offerte au festin virile: «Seul? Ma gazelle!». Un lexique savoureux de la drague qui face au silence ou au mépris de la fille se transforme vite en paroles injurieuses et blessantes. Le garçon devient alors imâm de la moralité publique et fait la leçon à la fille. Les places publiques ont leurs servitudes et police des mœurs.
Ambiguïté du désir et de la frustration, provocation de l’exposition inaccessible!
C’est en cette place, oubliant le danger, qu’il donna rendez-vous à Angélique, une touriste fraîchement débarquée à Casablanca, pour guider ses pas dans le lacis de la médina. Elle venait d’arriver à Casa juste quelques jours avant et tomba déjà sous le charme de cette ville. Charme! Ce n’est peut-être pas le mot juste. Commet dire? Elle a été prise sous l’effet lunaire d’un exotisme fait de contrastes. Une modernité casablancaise teintée de traditions, de mœurs et d’attitudes qui ébranlent ses repères routiniers de femme occidentale. Casablanca présente à ses yeux un air de famille avec les lieux de son ancrage. Mais cette ressemblance est vite brouillée par d’autres images, d’autres senteurs, d’autres présences, d’autres figurants…
Les images reconnues s’embrouillent, les figures reconnues s’évanouissent dans un arrière-plan flou qu’elle a du mal à saisir.
C’est ce vertige des sens, cette danse en fondu-chaîné qui forment pour elle l’exotisme de Casa, son attirance vers ce connu-inconnu, cet être hybride aux masques changeant. Un territoire tel un sable mouvant qui met en abyme ses certitudes. Dès qu’elle s’agrippe au sens rassurant qu’elle donne aux choses et aux êtres qui traversent le blanc de son regard, la voilà aussitôt happée par d’autres images, d’autres scènes du théâtre urbain qui la font glisser vers un autre horizon de sens.
Un terrain mouvant, exigeant modestie, patience et aussi de s’avouer son incapacité à «arranger» tout cela et lui donner une cohérence. Mais quel désordre! On passe du foulard au string, du hammam à la boîte de nuit, de la mosquée au bar, de la voiture rutilante à la charrette, de la médina paupérisée à la Sqala gentrifiée...
Casablanca n’est pas tout de repos; elle l’a mise à l’épreuve et à cran. Incapable à dresser le portrait de famille de cette ville qui exhibe sur la même photo la famille, la bonne, le jardinier et le mendiant de passage. Comment cadrer tout le monde et lui donner sa place!
«Je donne mon âne!» finit-elle par dire dans un phrasé désespéré, emprunt de découragement. Elle a eu le temps d’apprendre cette expression marocaine qui veut qu’on offre son âne pour qu’on vous libère de l’angoisse de l’énigme et de la devinette. Donner son âne pour se voir révéler la chute de la devinette en récompense.
Quel désordre! Mais quel désordre! se dit-elle abattue dans le for de son intimité.
Son rendez-vous était en retard et se faisait désirer. Un désir qui devenait de plus en plus insoutenable, car son arrivée dénouerait son angoisse en ce lieu d’entre-deux.
Son retard, cette indélicatesse l’a mise mal à l’aise. Son regard dansait la chamade, balloté entre l’horizon blanc de son absence et sa montre, un va-et-vient de l’impatience et du malaise.
Car elle se sentait d’un coup fragile, démunie sur cette place, exposée au regard indiscret du passant, prise dans les mailles du phantasme des hommes qui en faisaient une proie passive de leur exercice favori: la drague.
Un sentiment d’abandon dans un milieu hostile l’a saisit et a fait trembler son être.
Son sourire gracieux mais figé, accentué d’un rouge à lèvres éclatant, n’arrangeait pas les choses. Il provoquait le malentendu. Le sourire est vite interprété, ici, comme signe de consentement, comme promesse et amorce d’un échange fructueux.
Son visage ne pouvait pas esquisser le masque du mépris, de l’agressivité. Son sourire était fait de trouble et de gêne, expression d’une mise à distance, un repoussoir poli. Or le dragueur est têtu et se joue de l’ambiguïté. Il ne fait pas nécessairement dans la nuance et dans la subtilité de l’interculturelle. Chasse et tradition… obligent!
Le malentendu, l’ambiguïté, l’incompréhension rendent la situation insoutenable. Car le cortège des dragueurs dans l’âme continuait à défiler, chacun offrant ses se(r)vices. Tiens donc! Une européenne, belle et souriante de surcroît, seule sans chaperon; promesse d’une étreinte libérée du code amoureux local.
Une occasion de s’émanciper des relations sérieuses sous surveillance de la famille, des voisins ou de celle de la tribu étendue.
La possibilité d’éprouver le plaisir d’un rapport libéré, émancipé. Que d’illusions! Que de fictions que l’on aime se raconter, nourris d’images via magasines et écrans interposés. Jupes courtes, poitrines généreusement offertes aux regards, nombril relevé d’un piercing, string apparent… lèvres rouge-passion dans un milieu où le voile de la pudeur, mon œil!, s’habille en djellaba moulante, en foulard soigné et en robe longue.
Le garçon nourrit ses rêves adolescents de belles européennes «satellitisées» et finit ses noces dans la couche d’une fille désirée vierge ou à la virginité chirurgicale. Schizophrénie? Voire!
Tiens c’est peut être là la réponse à la devinette: la modernité chirurgicale à la rescousse de la tradition. Si c’est ça je donne mon âne et mon américaine!
Angélique jette encore une fois un regard désespéré sur l’horizon blanc de l’absence de son rendez-vous. Le temps de regarder sa montre, une autre voix s’est interposée: «Alors gazelle: Espagnole? Française?» Sans lui laisser le temps de répliquer il lui dit «Welcome!» On ne sait jamais elle peut être anglaise ou américaine.
«Merci» se hasarda-t-elle, toujours inconsciente des conséquences de sa politesse.
«Ah! Française. J’aime la France».
Il n’allait pas lui dire qu’il passait plusieurs aubes de sa jeunesse devant le consulat de France. Il gagne sa vie sur le trottoir du consulat où il se rend à l’aube muni d’un carton, non d’invitation mais pour protéger ses fondements au contact du sol, prenant place parmi les premiers arrivés d’une queue qui s’allongera jusqu’à ceinturer le consulat. Il monnaiera plus tard sa position en tête de peloton contre quelques dirhams donnés par quelques demandeurs de visas affairés ou bien couchant tard leur ennui et leurs rêves dans cette ville.
Elle vit enfin la silhouette de son rendez-vous qui se dessinait derrière l’amoureux-de-la-France et prend le temps de s’excuser auprès de ce dernier – elle est vraiment incorrigible – et l’abandonne à ses déclarations internationales pour l’amitié entre les peuples et pour le dialogue des cultures!
«Désolé, je suis en retard. J’espère que je t’ai pas fait trop attendre», dit-il l’air innocent. «J’étais pris dans les embouteillage de cette ville folle».
Angélique, elle, était prise dans les embouteillages masculins de cette place et dans son théâtre des sentiments. Elle s’est sentie, pendant un quart d’heure, eh oui cela n’a duré qu’un quart d’heure, victime passive et désarmée face aux assauts virils, répétés et réglés comme la mécanique infaillible d’un horloger suisse consentieux et amoureux du travail bien fait!
«Je te propose de commencer la visite de la médina par la Porte de Marrakech. C’est la meilleure porte de la médina!». Il l’invita ainsi à quitter enfin cette place et à déambuler dans les ruelles et impasses de la médina.
L’innocence de ses propos et son inconscience étaient, pour elle, une provocation qui la mettait mal à l’aise.
Elle le suivit, mis ses pas dans les siens et se sentait troublée par les sentiments qui labouraient son être à ce moment précis. Est-il si innocent lui, marocain, qui devrait connaître le mode d’emploi de cette société et de ses places publiques! Ou bien est-il le spectre de toutes ses figures qui ont meublé le quart d’heure casablancais de son abandon.
Un spectre qui avance masqué en ange dans les labyrinthes de cette médina.
Mais elle s’y accroche – avait-elle le choix? – pour trouver une issue à sa sortie de ces dédales.
C’était son fil d’Ariane qui la ramena à l’hôtel aux normes internationales où elle séjournait.
«Welcome!» lui dit le groom. L’hospitalité marocaine n’est-elle pas proverbiale !
Mais je donnerai bien mon âne pour comprendre ce désordre. Mais quel désordre!(?)

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1) Le «couple» est ici le nom donné aux amoureux qu’aucune légitimité maritale ne réunit.

Abdelmajid Arrif
(Aix-en-Provence, 13 juin 2004)
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