D’Hercule aux barques de la mort: l’histoire mouvementée de Tanger | Hicham Raji
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Hicham Raji   
  D’Hercule aux barques de la mort: l’histoire mouvementée de Tanger | Hicham Raji Situation géographique unique
Dans les légendes grecques, c’est Hercule, ce demi-dieu impétueux, qui a créé le Détroit qui porte le nom de Gibraltar. C’est lui qui aurait séparé les continents européen et africain d’un coup de sabre (ou d’épaule!) et aurait dressé les célèbres colonnes (collines sur les deux rives). On dit aussi qu’il a percé un grand trou dans les grottes (qui portent son nom sur le cap Spartel, au bout de la baie, à l’est de Tanger) pour observer la mer et admirer son œuvre. Si la légende s’avérait juste, les Marocains, les Maghrébins ou les Africains, en général, auraient de bonnes raisons d’en vouloir à Hercule, pour sa légèreté, et à tous les dieux de l’ancienne Grèce pour le peu de cas qu’ils font des hommes. Quelle idée de séparer ainsi les terres et de créer ces fictions géographiques qu’on appelle des continents! Si hercule s’était retenu juste un peu, l’histoire aurait suivi un autre cours ou, même si elle s’était déroulée comme on le sait, les nombreux candidats à l’immigration clandestine, qui traversent chaque jour le détroit au péril de leur vie, n’auraient eu qu’à escalader un mur ou couper des barbelés pour passer de l’autre côté, comme on le fait entre le Mexique et les Etats-Unis.
Heureusement qu’Hercule ne s’est pas trop appliqué à l’ouvrage: les deux continents ne sont distants (au plus près du détroit) que par 14 kilomètres. C’est pour cela que les hommes pensent parfois à réparer l’erreur du héros en créant une liaison fixe entre l’Espagne et le Maroc. C’est au XIXe siècle déjà que l’idée d’un pont a germé dans l’esprit d’un ingénieur plein de bonnes intentions, dans la foulée de la réalisation d’autres grands projets comme le canal de Suez ou de Panama. Mais l’idée fut vite abandonnée car le projet n’était pas rentable: on creuse des canaux pour faire gagner de longues distances et du temps (et donc de l’argent) aux bateaux, mais construire un pont titanesque serait une folie. Les hommes n’ont qu’à continuer à traverser par bateau, comme ils le font si bien depuis des millénaires.
C’est à un auteur de science fiction à l’imagination fertile, Arthur C. Clarke, qu’on doit l’évocation, dans un roman sorti en 1979, de la construction d’un pont sur le détroit de Gibraltar. Mais, l’auteur du célèbre 2001, l’Odyssée de l’espace (dont l’idée d’un ascenseur de l’espace commence à être prise très au sérieux par la NASA), avait situé dans son roman, Les fontaines du paradis, l’édification de ce qu’il appelle «le Pont Ultime», au début du XXIe siècle. Les auteurs de science fiction ont souvent la manie de se projeter trop loin dans le futur.
Au début des années 80, les Marocains et les Espagnols ont commencé à discuter sérieusement de la possibilité d’une liaison fixe. Une commission a été chargée d’étudier la faisabilité du projet et on pensait de plus en plus à un tunnel, comme celui de la Manche. Mais la crise que traverse l’Eurotunnel est de nature à faire douter encore plus les bailleurs de fonds de la pertinence de la liaison fixe du détroit. Et si tous ces projets n’aboutissaient pas, on n’aurait qu’à attendre quelques millions d’années, les continents vont finir par se rejoindre (Ils se rapprochent d’un centimètre par an, nous disent des scientifiques qui passent leur temps à mesurer avec précision la distance).
En attendant, Tanger continuera encore pour longtemps à occuper une situation géographique unique : point de passage et de rencontre entre l’océan Atlantique et la Méditerranée, entre le Nord et le Sud, entre Occident et Orient, entre l’Europe et l’Afrique, etc. En aucun autre point du globe, on n’observe à la fois autant de proximité et autant de distance.

Histoire mouvementée
Tanger a vu défiler à travers les siècles tellement de monde qu’elle semble être blasée. Au début, elle fut perçue comme le bout du monde, par ses premiers visiteurs et, probablement, ses fondateurs: les Grecs; à moins que ce ne soient les Numides, les habitants autochtones, ancêtres des berbères qui l’ont fondé. Ensuite vinrent les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Visigoths, puis les Arabes. Sous les Romains apparut la première véritable cité (Tingis). Tanger en conserve quelques vestiges, mal entretenus d’ailleurs. Les Numides eurent de grands rois (Jugurtha, Juba II) qui luttèrent souvent contre les Romains et dont les gloires sont oubliées. C’était un peu nos Gaulois.
La conquête arabe commence au VIIIe siècle. Jusqu’au milieu du XVe, où elle passera sous domination portugaise, Tanger sera tour à tour dominée par les dynasties andalouses, marocaines ou par les tribus berbères du Rif. Au milieu du XVIIe siècle, la ville passera sous domination anglaise pour une courte période car en 1684, le sultan Moulay Ismaïl la récupère. Elle sera ensuite gouvernée par des pachas, plus ou moins indépendants de l’autorité du makhzen. Au début du XXe siècle, un brigand de grands chemins, Raissouni, en fut même nommé gouverneur par le sultan. Depuis le début du XIXe siècle, Tanger commence peu à peu à être gérée conjointement par les puissances occidentales, qui y installent leurs ambassades, et l’Etat marocain. Elle commence aussi à attirer beaucoup d’étrangers. Le cosmopolitisme de la ville va se développer encore dans la première moitié du XXe siècle avec le statut international de la ville, pour décliner ensuite après l’indépendance du Maroc.
Tanger, abandonné par les puissances et boudée par l’Etat marocain, ne gardera de son statut de place financière et de carrefour commercial que des formes perverties : une réputation de ville interlope avec le trafic de drogue et la contrebande. Elle ne gardera de son «époque glorieuse» où des personnalités, des écrivains et des artistes y séjournaient que la nostalgie. D’Hercule aux barques de la mort: l’histoire mouvementée de Tanger | Hicham Raji Les marches de l’Empire Europe
Depuis les années 60, Tanger est perçu par les Marocains comme une ville trouble. Elle est aussi et surtout le passage obligé pour tous ceux qui veulent partir en Europe. A l’époque, l’émigration était libre et l’Europe dans l’euphorie de la croissance des trente glorieuses (1945-1975) réclamait la main-d’œuvre docile et bon marché du Sud. Avec la crise et le développement du chômage, les pays du Nord seront amenés à contrôler les flux migratoires. Les visas, de plus en plus durs à obtenir, furent mis en place. L’Espagne, en entrant dans l’Union européenne (CEE à l’époque), allait être obligée de fermer ses frontières aussi. L’espace Schengen est mis en place. Depuis le début des années 90, la seule possibilité d’émigration légale qui subsistaient était le regroupement familial. Les réseaux d’émigration clandestine vont se développer jusqu’à devenir ce qu’ils sont aujourd’hui : un vaste trafic d’être humains, bénéficiant parfois de complicités des deux côtés des frontières.
On estime aujourd’hui à 100.000 le nombre de candidats à l’émigration qui essaient de traverser chaque année le détroit. Et le phénomène va en s’amplifiant. Chaque jour, des passeurs entassent des candidats au départ (qui comptent parmi eux souvent des femmes et des enfants) sur des embarcations de fortune, les « barques de la mort » comme on les appelle ici, parce que malgré la courte distance qui sépare les deux continents, ils ne sont jamais sûrs d’atteindre les côtes andalouses sains et saufs. Régulièrement, la presse marocaine et espagnole parlent des drames qui surviennent dans le détroit, des corps rejetés par la mer ou repêchés par la marine. Triste fin pour ces jeunes qui partent plein de misère et de rêves vers l’Eldorado européen. En fait d’Eldorado, ceux qui survivront seront soit interceptés par la garde civile espagnole, soit feront le bonheur des agriculteurs espagnols, dans des régions de culture sous serre, comme dans les environs d’El Ejido. Les clandestins sont parqués dans des baraques de campagne et offrent la main-d’œuvre idéale, payée juste assez pour lui permettre de survivre et qui ne peut protester sous peine d’être dénoncée aux autorités. Les événements racistes d’El Ejido en 2000 ont mis sous les projecteurs ces nouvelles formes d’esclavage que cache l’agriculture moderne et si prospère d’Espagne.
Depuis quelques années, le phénomène de l’émigration clandestine est accentué par l’arrivée de plus en plus massive des candidats des pays subsahariens. Ils viennent des pays de l’Afrique occidentale surtout et traversent par le sud (la Mauritanie), pour ceux qui s’installent dans les villes du Sahara pour traverser vers les îles Canaries, ou par l’Algérie, pour ceux qui veulent aller par le nord. Ils s’installent pour certaines périodes sur les côtes méditerranéennes, en créant de véritables camps dans des régions forestières, à proximité de Nador, guettant l’occasion de pénétrer Melilla. Ou bien ils poussent jusqu’à Tanger et louent des chambres misérables dans des pensions de la Médina, près du port, et attendent de prendre contact avec les passeurs.
Le phénomène de l’émigration clandestine est à l’origine de beaucoup de tensions entre le Maroc et l’Europe, surtout l’Espagne. Cette dernière reprochant à l’Etat marocain son laxisme, le Maroc prétextant de la longueur des côtes méditerranéennes et atlantiques, impossibles à contrôler avec le peu de moyens dont il dispose. Il semble que depuis quelques temps, la collaboration soit plus soutenue entre le Maroc et l’Espagne pour faire face aux flux migratoires, surtout depuis que l’on commence à se douter de connexions possibles entre le terrorisme international et les mafias de trafic de drogue, de marchandises et d’êtres humains.
De plus en plus, on a l’impression que des pays comme le Maroc ou la Turquie, de l’autre côté, et en général tous les pays du pourtour sud de la Méditerranée, soient destinés à jouer le rôle de « marches » de l’Empire européen, comme c’était le cas de certaines régions dans le haut Moyen Âge. Le Maroc endosserait le rôle de ces marquis d’autrefois, sentinelle assurant avec son armée la sécurité des frontières de l’Empire. Au Nord, on est peu sensible aux excès des régimes des pays du sud de la Méditerranée et encore moins à la situation de leurs peuples, du moment que ces régimes vassaux sont efficaces. Pourtant ce sont souvent les régimes en place, la nature des rapports qu’entretient l’Europe avec les pays du Sud (rapport où l’intérêt économique prime en dehors de toute autre considération) et les misères et les détresses qu’ils engendrent qui sont les véritables causes des flux migratoires.
L’évolution des événements de ces derniers mois tend à confirmer cette vision des choses: le Maroc, avec l’appui de l’Union européenne, commence à contrôler plus efficacement les frontières et durcit sa législation sur le séjour des étrangers au pays. Jusqu’à présent, il rechignait à renvoyer les candidats africains, pour ne pas offusquer des pays amis avec lesquels il entretient des rapports économiques et qui soutiennent parfois le Maroc dans la question du Sahara. La tendance aujourd’hui est à criminaliser l’émigration clandestine. De plus en plus les candidats subsahariens sont ramassés par les éléments de la gendarmerie (dans des opérations très médiatisées par les médias officiels, sûrement pour informer les suzerains qu’on fait du bon travail) pour être renvoyés, vers leurs pays d’origine.

Partir à tout prix
Mais comment fera-t-on pour décider ces millions de Marocains qui ne rêvent que de partir, ces dizaines de milliers qui le font chaque année, au péril de leurs vies? Fidèle à sa géographie et à son histoire, Tanger, qui s’étire nonchalamment sur la baie, offre un lieu idéal pour l’observation de l’autre rive. La ville est en elle-même une métaphore de l’ailleurs, une invitation permanente au départ. Il n’y a rien d’étonnant à ce que tous ceux qui observent la mer, ne rêvent d’être de l’autre côté?
Ce qui frappe le plus l’étranger à Tanger, qui se promène dans les rues de la ville, c’est l’abondance des endroits d’où on peut observer l’ailleurs, les côtes espagnoles. C’est comme si la ville s’amusait à multiplier jusqu’à l’obsession les points de vue, les sites d’observation. De n’importe quel lieu où on se situe sur la baie, il suffit de lever les yeux, pour voir la mer, et au-delà: en circulant dans les rues, en s’installant sur les terrasses des cafés, même de la chambre de l’hôtel, on peut voir, quand le ciel est clair, les côtes espagnoles. On peut même distinguer les villes, Tarifa en face, et au loin, à l’est, Algésiras.
Mais il y a des endroits qui semblent aménagés spécialement pour l’observation, comme cette place dite des Paresseux, sorte de promontoire sur le boulevard Pasteur où stationnent les badauds, avec une vue magnifique sur la baie. De vieux canons sont placés là, on ne sait pas trop pourquoi, sûrement pour indiquer la direction où il faut regarder. L’endroit qui semble cependant le plus prisé par les Tangérois pour l’observation des côtes espagnoles est une falaise à Marshane, au fond de la Médina, à l’est de la Qasbah. Les jeunes couples y vont pour se conter fleurette ou s’amuser, les familles pour pique-niquer en regardant l’horizon. L’endroit est en fait une vieille nécropole romaine dont on voit encore les tombes creusées dans la roche. Quand on sait que parmi les personnes assises là à côté de ces tombes, il y a peut-être de futurs candidats à l’émigration clandestine, le spectacle devient une métaphore morbide et prémonitoire. D’Hercule aux barques de la mort: l’histoire mouvementée de Tanger | Hicham Raji Cela fait froid au dos de les savoir assis en toute insouciance au bord d’une tombe. Paul Valéry a chanté autrefois la paix à la fois douce et tumultueuse du «cimetière marin». Quel poète pourra chanter ce grand cimetière du détroit qui dévore les rêves de tant de jeunes? Les candidats malchanceux à l’émigration qui meurent en mer et qui sont rejetés sur les côtes marocaines, sont remis à leurs familles. Mais ceux qui sont rejetés sur les côtes espagnoles sont rarement rapatriés au maroc. Le transport coûtant trop cher et les familles étant souvent misérables, ils sont enterrés en Espagne, dans des tombes anonymes avec la mention «X». Hicham Raji
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