Grandeur et misère d’une ville | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Grandeur et misère d’une ville | Hicham Raji
Tanger
Tanger est une ville qui a grandi très vite, trop vite pour se doter de plans d’aménagements. A la fin de la période internationale (à l’indépendance, en 1956), elle comptait près de 200.000 habitants, dont 25 % d’étrangers, des Espagnols surtout, mais aussi des Français, des Anglais, des Italiens, des Hollandais… Aujourd’hui, avec ses périphéries, elle abrite près d’un million d’habitants.
On dit que la ville fut bâtie à l’origine, dans l’Antiquité lointaine, sur les marécages de la baie (le mot Tanja est d’origine berbère et signifie justement marécage). La ville romaine devait se situer sur l’emplacement actuel de la Médina, sur la colline qui surplombe le port. Au début du XIXe siècle, lorsque les ambassades des grandes puissances ont commencé à s’installer, la population de la ville ne dépassait pas 5.000 habitants et était cantonnée dans l’espace de la Médina actuelle. Tanger a commencé alors à acquérir son statut de «ville diplomatique» et cosmopolite. Les ambassades de beaucoup de pays s’y sont installées (Etats-Unis, France, Espagne, Portugal, Italie, Pays-bas…). On peut encore visiter la Légation américaine, transformée en musée qui retrace, à sa façon, l’histoire de la ville. On la découvre en arpentant les ruelles qui serpentent la Médina. Au début du XXe siècle, la ville a dépassé l’enceinte de la Médina pour s’étendre sur la colline autour et au-delà sur les autres collines.
Durant la période du statut international, le versant de la ville avec vue sur mer abritait surtout les étrangers: la Médina, le centre ville actuel, mais aussi d’autres collines de la baie sur lesquelles s’étalaient des résidences cossues. Les autochtones qui affluaient vers la ville, venant surtout des tribus berbères alentour, étaient installés dans l’arrière pays, dans des bidonvilles. Ce sont ces bidonvilles qui ont donné naissance aux nouveaux quartiers périphériques, avec des constructions souvent approximatives et anarchiques. En allant vers le sud, on rencontre ces quartiers peu avenants (Beni Makada) qui servirent au début à parquer n’importe comment la main-d’œuvre attirée par l’industrie de la ville. Sur ce plan, le développement de Tanger n’est ni surprenant ni original. Il est semblable à celui, tout aussi anarchique qu’ont connu d’autres grandes villes (Casablanca, Fès). Les bidonvilles qui accueillent les vagues successives de populations chassées par la misère et la sécheresse des campagnes vont ultérieurement (à partir des années 80) faire le lit des idées islamistes, et constitueront les zones où seront les mieux implantées les organisations les plus radicales. Il n’est pas étonnant, à la lumière des attentats de ces dernières années dans la région, que ce soit des villes comme Tanger, Casablanca ou Fès qui fournissent les plus gros des contingents des candidats aux attentats.
Mais le drame urbanistique de Tanger fut accentué par l’intrusion de l’argent de la drogue dans l’immobilier. La ville est peut-être celle qui exprime le mieux le contraste du Maroc : l’argent facile (drogue et contrebande) s’y dépense avec frénésie sans aucun souci de la misère environnante. Depuis quelques décennies, les barons de la drogue blanchissent leur argent en le recyclant dans l’immobilier, avec la complicité d’une administration véreuse. De grands immeubles furent construits, des cités, sans aucun souci esthétique, ce qui a contribué à dégrader l’image de la ville.
En longeant la baie vers l’est, vers le cap Spartel, des résidences balnéaires furent construites, dans une méconnaissance complète de la nature du sol et du climat de la ville. Elles furent édifiées si près de la mer qu’elles furent envahies par l’eau aux premiers hivers rudes. Même le Club Med, envahi par les vagues, a fermé ses portes. C’est que Tanger connaît l’une des pluviométries les plus abondantes du pays et un vent souvent fort souffle constamment sur le détroit.
Depuis quelques années, des associations s’activent en concertation avec l ‘agence urbaine pour l’élaboration d’un «projet pour la ville»: bannir les constructions irrespectueuses de l’environnement ou clandestines et protéger ce qui peut l’être encore du patrimoine historique et architectural de la ville. Elles répertorient les sites qui méritent d’être officiellement répertoriés comme monuments historiques. La ville en regorge, mais seulement une dizaine sont classés. Les autres, traces de la longue histoire de Tanger et des civilisations qui l’ont traversée (Phéniciens, Romains, Portugais, Espagnols, Anglais, etc.) sont pour l’instant à l’abandon: le musée de la Qasbah est fermé, des murs d’enceinte dans la Médina menacent de s’écrouler, des immeubles de la ville moderne datant du XXe siècle et à la valeur esthétique indéniable sont délabrés.
Toutes les bonnes volontés conjuguées des associations, de la ville et de l’Etat ne peuvent aboutir, dans le meilleur des cas, qu’à sauver la Médina et la ville moderne. Mais que fera-t-on des autres quartiers qui ternissent l’image de Tanger et en constituent désormais la plus grande partie?
Quand on se force à aller au-delà de la ville moderne, à se promener dans ces quartiers dortoirs surpeuplés, cet autre Tanger sans âme et sans cœur, le spectacle qui s’offre à nous est affligeant: des constructions inachevées dont on voit encore les briques rouges qui colorent l’horizon, des zones où il n’y a ni eau ni électricité ni chaussée goudronnée. On y est comme à la campagne, avec l’espace et l’air pur en moins.
Grandeur et misère d’une ville | Hicham Raji
Dans une exposition à la galerie Delacroix de l’Institut français de Tanger, au mois d’avril, le photographe Daniel Aron a essayé nous faire visiter des demeures modestes, d’exposer des modes de vie simples, parfois très pauvres et d’en rendre, si on peut dire, l’esthétique. Les commentaires savoureux qui accompagnent les photos, rédigés par Lotfi Akalay, journaliste et écrivain tangérois, finissent presque par nous faire aimer ces quartiers, ces maisons, ces baraques en fer ondulé, ces intérieurs exigus, où s’entassent des meubles et des objets disparates. D’habitude, la société bien pensante et bien logée évite de regarder ou de fréquenter ces quartiers où s’étale la pauvreté sans complexes. C’était presque indécent de voir la société mondaine en admiration devant ce qui, d’habitude, fait la honte de Tanger. La misère, la guerre, la souffrance sont toujours plus aisés à contempler, figées dans un cadre ou médiatisées par la télé. Elles perdent de leur tragique. C’est surtout déculpabilisant. Je ne sais si au sortir de l’exposition, les Tangérois ont pensé qu’il y avait finalement beaucoup de misère dans leur ville, qu’il allait falloir bouger pour changer les choses. Ou bien sont-ils arrivés à la conclusion que finalement les choses n’étaient pas si dramatiques que cela, que le bon peuple arrivait à s’en sortir et que ce Tanger tant décrié a décidément un charme et une beauté caché. Hicham Raji
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