La culture à Tanger: entre un passé glorieux et un avenir incertain | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
La culture à Tanger: entre un passé glorieux et un avenir incertain | Hicham Raji
Le Gran teatro Cervantes
Avec son passé et sa situation géographique, on se serait attendu à ce que la vie culturelle et artistique à Tanger soit très animée. Il n’en est rien. Elle semble même plus pauvre que dans d’autres grandes villes (Casablanca, Rabat, Marrakech ou Fès). L’essentiel de l’activité culturelle est prise en charge par la Légation américaine, les centres allemand et espagnol, et surtout l’Institut français. Le seul théâtre de la ville, le Gran teatro Cervantes, construit au début du siècle sur le flanc de la Médina, est à l’abandon et tombe en ruine.
Le nouveau Conseil de la ville, issu des dernières élections communales (septembre 2003), a le projet ambitieux de doter Tanger d’un grand centre culturel. Mais pour l’instant, ce conseil s’occupe surtout de l’assainissement des comptes de la ville et de combler les trous laissés dans le budget par la gestion mafieuse des générations antérieures de conseillers, hommes sans honnêteté et élus si peu choisis par les électeurs. Les autorités lors des dernières élections ont eu la bonne idée (même si elle arrive avec quelques décennies de retard) d’interdire aux chefs de maffias locales de se représenter aux communales. Espérons que le projet de centre culturel ne restera pas au stade de la maquette (assez jolie d’ailleurs), comme cela arrive assez souvent malheureusement.
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Heureusement qu’il y a les festivals: quelques trois ou quatre, qui créent un peu d’animation dans la ville, dont le plus célèbre est le Tanjazz qui se déroule en mai de chaque année. Heureusement aussi que les Tangérois animent eux-mêmes un peu leur ville, en sortant le soir et en se promenant tard sur le boulevard Pasteur et les autres artères du centre.
Il existe à Tanger, comme dans d’autres villes de tradition makhzénienne (Fès, Rabat, Marrakech), une bourgeoisie traditionnelle, conservatrice et une autre, plus moderne, héritière du cosmopolitisme de la ville ou née des milieux des affaires. Malgré sa décadence, la ville a conservé une solide réputation de culture, sûrement parce qu’elle a donné ou attiré beaucoup d’écrivains de renom. Mais il est sûr que si Tanger avait à reconquérir cette réputation aujourd’hui, elle peinerait à le faire.
La ville accueille un Salon du livre chaque année, mais il n’y a pas de bibliothèque digne de ce nom, même universitaire. La librairie des Colonnes, célèbre lieu de rencontre des écrivains par le passé, est toujours là, mais elle semble avoir perdu de son aura. Un peu plus loin, vers le boulevard du Mexique, une autre librairie qui donne un autre son de cloche. Un son qui paraît plus conforme à l’état d’esprit du Tanger actuel où l’islamisme gagne du terrain, le vent du repli identitaire semblant souffler plus violemment sur la ville du détroit qu’ailleurs.
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Sur la vitrine de cette librairie on remarque bien en évidence une édition en arabe de Mein Kampf qui côtoie d’ailleurs le Pain nu de Choukri, en arabe, récemment autorisé à la vente au Maroc. Autour de ces livres, un grand choix de littérature islamiste obscure et… un chapelet pour égayer le décor. Quelques jours plus tard, j’entends aux infos qu’un cimetière musulman a été profané en Alsace par des néo-nazis. Les enfants d’Hitler ne semblent pas porter les arabes non plus dans leur cœur. Cela n’empêche pas beaucoup de musulmans de voir d’un bon œil l’idéologie nazie. Pour affronter le sionisme, combat légitime, beaucoup n’hésiteraient pas, au nom d’Allah, à pactiser avec le diable.
Je ne sais pas ce qu’en pensent les Tangérois, mais si la ville continue à faire si peu de cas de la culture, elle risque de perdre à jamais ce qui a fait sa richesse par le passé, son cosmopolitisme. Et ce ne sont pas les grands projets entamés dans la région (le port Tanger Med, les zones industrielles, les zones franches, les marinas et les hôtels de luxe) qui le lui rendront. Hicham Raji
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