Le mythe de Tanger: un produit touristique qui se vend mal! | Hicham Raji
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Hicham Raji   
 
Le mythe de Tanger: un produit touristique qui se vend mal! | Hicham Raji
À force d’entendre parler partout, avec beaucoup de nostalgie, de la période glorieuse de Tanger, de lire des écrits qui vantent cette époque où la ville avait un statut international (1923-1956), on finit par se demander si sa réputation n’est pas un peu surfaite. L’idée selon laquelle Tanger était, à une certaine période, «un nid d’espion» fut surtout répandue et vulgarisée par des films, aux accents exotiques prononcés et cherchant plus à répondre à la soif d’Orient du public de l’Occident qu’à la description de la réalité ou la construction de fictions vraisemblables autour de cette réalité. Car ces films parlaient rarement de Tanger. La ville n’en offrait qu’un fond de décor.
L’image de la ville, refuge des aventuriers et des riches héritières qui viennent y consumer leurs fortunes (comme cette américaine, Barbara Hutton, héritière des supermarchés Woolworth qui possédait une demeure somptueuse à côté de la Qasbah), place financière, commerciale et lieu des activités interlopes et des trafics de tous genres n’est guère intéressante et tendrait à la confondre avec les nombreux paradis fiscaux et îles exotiques que se ménage le capital international pour se blanchir ou se soustraire aux regards inquisiteurs des législations fiscales. En fait, on a trop tendance à confondre dans le mythe cette image artificielle, banale, ennuyeuse et terriblement mondaine de la ville d’antan avec le véritable bouillonnement culturel que connut Tanger. Cette dernière dimension du mythe est plus conforme à l’esprit profond de la ville: carrefour des cultures, lieu de cohabitation des religions et des peuples et, surtout, espace de liberté (et donc de créativité). Mais Tanger fut-elle vraiment un lieu de brassage des cultures?
On raconte que Paul Bowles, «le reclus de Tanger» (comme l’appelle Mohamed Choukri), l’écrivain qui fut tant charmé par la «dream city» au point de s’y installer jusqu’à sa mort en 1999, devenait grincheux et misanthrope en vieillissant. Il pestait contre les Tangérois à cause de ce qu’ils avaient fait de leur ville. L’auteur d’Un thé au sahara était pourtant le mieux placé pour savoir que le Tanger cosmopolite qui l’avait fasciné portait en lui déjà les germes de son devenir. Malgré la présence de beaucoup d’étrangers, il n’y a pas eu vraiment de brassage de populations, de cultures. La ville, malgré tout ce qu’on en dit, n’était pas vraiment un carrefour des échanges, mais bel et bien une frontière. On quitte la forteresse Europe ou Occident pour aller sur ce promontoire, ménagé au-delà du détroit, jeter un regard curieux, dans l’autre direction, sur l’Orient ou le Sud. On n’a pas vraiment dépassé au XXe siècle le regard émerveillé et intrigué de l’orientaliste du XIXe siècle.
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H. Matisse
Des tableaux de Morrice (A Tanger) ou de Matisse (Paysage vu de fenêtre, 1913), peintres qui ont séjourné à Tanger au début du XXe siècle (comme beaucoup d’autres avant et après eux, tous séduits par la lumière de la ville et ses curiosités), illustrent bien dans leur exécution même cette idée de regard extérieur, un regard qui épie l’autre.
La littérature sur Tanger est abondante. Aujourd’hui encore, beaucoup d’auteurs écrivent sur son passé (au XXe siècle surtout). Elle continue à attirer des écrivains: l’Algérien Rachid Mimouni (qui s’y est exilé jusqu’à sa mort à la fin des années 90), Benard-Henry Lévy. Si Paul Bowles reste l’écrivain tangérois par excellence, la ville a attiré beaucoup d’auteurs au XIXe et au XXe siècles, séduits par son côté trouble et canaille.
De ce point de vue, Tanger était semblable à d’autres villes comme Hong Kong ou Macao en Asie. Mais la ville du détroit présentait au XXe siècle un cas unique dans le monde : elle était administrée par une brochette de pays. Après s’être bousculées, fait la concurrence et un peu la guerre durant le XIXe siècle, les puissances coloniales en sont arrivés à l’accord sur le statut international en 1923 à Paris. A l’ombre des chancelleries occidentales, se développèrent les trafics de tous genres et régna une atmosphère de liberté rare dans le monde. Paradoxalement, la ville attirait autant les sommités mondaines que les générations d’écrivains et d’artistes de la contestation. Paul Morand, écrivain mondain à souhait qui s’est retiré à Tanger après la Seconde Guerre, craignant des représailles à cause de sa sympathie pour Vichy, a trouvé la bonne expression pour qualifier la ville à l’époque: il disait que Tanger était une «fiction diplomatique». Les écrivains de la beat generation (William Burroughs, Allen Ginsberg, Jack Kerouac et d’autres) qui sont arrivés dans le sillage de Paul Bowles, ne s’intéressaient guère à la culture et à la population locales qu’en tant que curiosités exotiques et ne les fréquentaient que pour la drogue et le sexe.
Après l’indépendance et l’abandon du statut international de la ville, le Tanger mythique allait progressivement s’estomper. L’Etat marocain fut plus préoccupé de réimprimer un caractère marocain à la ville que d’en sauvegarder l’héritage, jugé plus que douteux; puis Tanger fut vite abandonné à son sort et aux maffias locales.
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Paul Bowles
Seul Paul Bowles, Mohamed Choukri et quelques autres auteurs ont continué à y perpétuer jusqu’aux années 90 le souvenir de l’époque mythique.
En voulant chercher la trace et les souvenirs du Tanger de la «belle époque», je fus plus que comblé. Il n’y a pas un seul restaurant célèbre où Paul Bowles n’avait sa table habituelle. Le propriétaire du restaurant exhibait avec fierté des photos à l’appui de son témoignage. Il n’y a pas un seul bar où Choukri n’était pas un habitué. Le citoyen Paul Bowles avait même à la Légation américaine une pièce, dont les murs sont couverts de photos et de tableaux (souvenirs de personnages américains qui sont passés par la ville), avec un fauteuil en cuir qui trônait dans un coin sous la fenêtre. Le guide m’a dit: «Et voici le fauteuil où s’asseyait Paul Bowles. Il venait ici pour méditer.»
Les Tangérois en général parlent avec beaucoup de fierté et de nostalgie de la période du statut international. Même l’Etat, cherche, à coup de grands projets économiques et touristiques, à redonner à la ville sa dimension cosmopolite. Tanger n’ayant pas le climat nécessaire pour développer le genre de tourisme qui prévaut à Marrakech ou Agadir, on cherche à y attirer les touristes en valorisant son passé. Depuis quelques années, en effet, les gens ne font que traverser la ville pour aller ailleurs: les Marocains qui passent leurs vacances en Espagne ou ailleurs, les touristes qui vont vers les villes de l’intérieur. Tanger voit surtout défiler chaque été près d’un million de Marocains résidant à l’étranger (les autres passant par les ports de Ceuta et Nador). Mais ces touristes de passage séjournent rarement dans la ville. Les hôtels tangérois s’en ressentent. Ils ont d’ailleurs vieilli et auraient besoin d’être sérieusement relookés. Hicham Raji
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