Une journée à Leptis Minor  | Jalel El Gharbi, Leptis Minor
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Jalel El Gharbi   
Une journée à Leptis Minor  | Jalel El Gharbi, Leptis Minor

Lamta. C’est l’antique Leptis Minor par opposition à Leptis Magna qui se trouve en Tripolitaine. Comme chaque année, Lamta (à 15 Km de l’aéroport de Monastir) est en fête. Tout commence au musée du village qui donne sur la mer. Dès l’entrée, des étals exposent la bsissa qu’on peut déguster à volonté. C’est la Foire de la bsissa. Dès le premier étal, je note les ingrédients de cette farine de blé ou d’orge associé à d’autres céréales et épicé. Pendant longtemps cette farine fut la nourriture des voyageurs et un excellent apport alimentaire pour les autres. Ce qui est célébré ici, c’est moins un produit du terroir qu’un mode de vie sain. Lors de cette foire, on a pu recenser quelque 76 variétés de bsissa. Toute bsissa se compose de trois ingrédients : 1 les ingrédients de base (blé, orge ou pois chiche…), 2 des ingrédients d’appoint (Caroube, lentille…), 3 des aromates : (carvi, anis, fenouil, marjolaine, écorce d’agrumes…)
Voici quelques exemples de bsissa :
1 Bsissa de pois chiches : pois chiche, lentille, coriandre, anis.
2 Bsissa de blé : blé, pois chiche, lentille, coriandre, anis, fenouil.
3 Bsissa de sorgho : sorgho, pois chiche, coriandre
4 Bsissa de fenugrec : blé, pois chiche, lentille, fenugrec, coriandre, anis, fenouil.
On pourrait continuer ainsi à l’envi. Mais il est une bsissa qu’on n’expose pas et qu’on n’offre pas à la dégustation générale. C’est celle que les belles-mères bienveillantes offrent le lendemain de la nuit des noces à leurs gendres, une mixture aphrodisiaque : noisettes, amandes et graines de sésame. L’exposant qui m’en parle me garantit que l’effet est prodigieux.
Une journée à Leptis Minor  | Jalel El Gharbi, Leptis MinorJe traverse la cour du musée, une porte donne sur la mer. Trois salles au milieu d’un jardin. Ce sarcophage, pièce unique du IIIème siècle avant J.C. On sait que ce sarcophage a été fabriqué de l’autre côté de la Méditerranée, soit à Arles soit à Rome. On voit sur ce sarcophage le Christ, les apôtres Pierre et Paul ainsi que le défunt lui-même. De nombreux éléments païens illustrent la rémanence du paganisme dans le rituel chrétien ou alors comment le christianisme a fait sien l’héritage païen. J’admire surtout ce masque d’enfant en terre cuite qui m’interpelle car c’est un objet rare au Maghreb contrairement à Athènes ou à Rome. C’est le masque d’un enfant de 3 ou 4 ans mort vers le IIème siècle après J.C. L’on ne sait pas s’il s’agit d’un objet que l’enfant chérissait ou d’un objet censé le protéger dans l’au-delà.
A l’entrée du musée des fanfares rivalisent de vacarme. Une troupe de Douz semble l’emporter sur les autres. Ce sont des chevaliers sans monture et il y a longtemps que leurs fusils n’ont plus pour munitions que des pétards.
Pour aller du musée au centre du village, on traverse les oliveraies et on longe un de ces cimetières qu’on ne trouve qu’au Sahel et qui disent combien on aime mourir près de la mer dans cette région. De Mahdia à Hergla en passant par Lamta, ce ne sont que des cimetières marins qui font voisiner éternité, étendue marine et poésie. Je franchis les fortifications de la Médina. C’est le Ribat aghlabide qui remonte au début du IXème siècle. Ici, la foule est plus bigarrée, plus dense. Un guide touristique crie à ses ouailles « Vous pouvez goûter: c’est à l’œil. » Ici on trouve de tout, tous les produits du terroir, de l’artisanat : de la vannerie à la mosaïque en passant par la poterie. On vient ici de partout, de Bizerte à Douz, de Lebda (Leptis Magna) de Tébessa sans parler des touristes surtout des Français dont l’un s’écrit –je ne sais de quoi il parle- « chez nous, on en fait de la bière. » L’ambiance est festive. Des poètes du Sud clament des poèmes où il est question de distance et d’amours ardentes. Cette session a été également marquée par un colloque « Nous sommes ce que nous mangeons » et surtout par la naissance du « Cercle de Lecture partagée », une initiative visant à encourager la lecture en créant des chaînes de lecteurs autour de quelques livres retenus pour leur qualité. Le Président d’honneur de l’association, l’enfant du pays, Pr Habib Ben Salha, me confie : « nous essayons de promouvoir le patrimoine culinaire comme levure pour lire, faire lire, communiquer et valoriser l’apport des jeunes. » D’année en année, Lamta s’impose comme un point de rencontre entre nourritures terrestres et nourritures spirituelles.



Jalel El Gharbi
(27/05/2009)