Promenade à Hamra, entre renouveau et nostalgie | Diala Gemayel
Promenade à Hamra, entre renouveau et nostalgie Imprimer
Diala Gemayel   
16 juin 2008: je rentre de voyage et je reviens à Hamra, le quartier cosmopolite de Beyrouth. Il l’est resté, cosmopolite, malgré la guerre et les mauvaises langues.
Promenade à Hamra, entre renouveau et nostalgie | Diala Gemayel
Le quartier de Hamra
J’y loue depuis février 2008 un petit appartement à deux pas du campus de l’Université américaine de Beyrouth (AUB). En prenant possession des lieux dans cet immeuble rénové au fond d’une impasse calme, je demande quand même au syndic, avec une légère inquiétude, ce qu’il en est du cratère géant (100 bons mètres de profondeur), juste en face. «Cela fait deux ans que je travaille ici, et les travaux n’ont pas repris», m’indique-t-on.
Travaux: le mot magique à Beyrouth intra muros. Depuis le coup d’envoi initié par feu Rafic Hariri au centre-ville, en 1993, faisant de ce faisceau de rues «le plus grand site archéologique du monde» (je cite un gros titre du Monde), les chantiers sont exponentiels, quand la guerre de 2006 vient donner son brutal coup de frein.
8 mai 2008: la mini-guerre éclate à deux rues de chez moi. Quelques angoisses plus tard, la conférence de Doha relance l’inflation et… les énormes chantiers. Pendant tout l’été, outre la chaleur accablante d’humidité, je serai réveillée par la foreuse géante qui reprendra du service jusqu’aux premières pluies, fin octobre.

Immeubles, foreuses et vacarme
Mais constructions en masse signifient aussi déconstructions en masse: comme partout ailleurs, les petits immeubles de caractère anté-1960 – et, probablement, quelque peu insalubres – tombent sous les coups de boutoir de l’arsenal BTP.
Octobre 2008: nous trouvant un peu à l’étroit dans nos 40 mètres carrés, ma colocataire et moi partons à la recherche d’un appartement, dans ce Hamra que nous aimons.
Nous n’allons pas très loin: au bout de la rue Mak’houl, la première parallèle au-dessus de la rue Bliss, où se trouve l’entrée principale de l’AUB, un croisement. Et un très joli immeuble de quatre étages, aux volets verts et aux angles bien découpés. Pas de concierge, alors nous entrons chez le disquaire, au rez-de-chaussée. Le magasin est encombré de cartons : il se prépare à mettre la clé sous la porte : «Ils détruisent l’immeuble dans trois mois».
Un peu déconcertées mais confiantes, nous continuons à marcher. Nous empruntons «l’allée aux poules», puisqu’elles habitent l’endroit, avec leurs possédants, dans une très vieille maison dissimulée derrière de la tôle ondulée. Juste après cette relique, une fosse profondes avec deux foreuses qui s’activent jusqu’au bout du jour. Après, c’est au tour de la bétonneuse. Ils vont vite, très vite.
Promenade à Hamra, entre renouveau et nostalgie | Diala Gemayel
La rue Bliss (photo Nikos Pilos)
Les rues perpendiculaires à la rue Bliss sont beaucoup plus attaquées que les parallèles. Du moins c’est ce que nous croyions avant d’arriver devant le délicieux immeuble du début du siècle qui abrite le Walimah, un pub-restaurant où nous passons de temps en temps. Là aussi, c’est la propriétaire qui sert d’agent immobilier: «Ah non, il n’y a plus rien à louer ici. Dans un an, nous déménageons. Ils détruisent le bâtiment pour construire un centre». Autre mot magique : centre – raccourci local pour désigner centre commercial ou immeuble d’habitation. «Bien sûr, rétorque-t-elle en entendant nos gémissements. Vous imaginez combien ça leur rapporte, quinze ou vingt étages au lieu de trois?».
Il n’y pas grand-chose à répondre à cette logique, à ce monde comme il va. Certains, même, se moquent de moi quand je relève la rapidité affolante avec laquelle le visage de la ville en général, et de ce quartier en particulier, change: «Mais voyons, ça fait 15 ans que ça dure, réveille-toi !».

Oui, ça, je suis réveillée par les foreuses de Hamra assez souvent pour ne pas l’oublier. Mais pas comme ça : j’ai quitté mon quartier le 5 juin dans un calme quasi-absolu – des petits marteaux-piqueurs et des fraises à découper le métal ça et là – et j’y suis revenue dix jours plus tard dans un vacarme à peine supportable. Je l’ai même enregistré, un jour, sur mon mini-disc, ce vacarme, pour ne pas oublier ce que c’est que le silence. Trois foreuses géantes, un marteau-piqueur et une ou deux scies – je ne distinguais plus le nombre exact – en même temps, dans un périmètre de 500 mètres carrés, ça laisse songeur.

Les vieux messieurs dans leurs boutiques
Au bout de ma rue, il y a un centre (très modeste, celui-là, puisque estampillé années 70, à peine dix étages et de taille humaine) qui abrite deux institutions du quartier: Tamim, le vendeur de manakich qui en a vendu suffisamment pour envoyer tous ses enfants étudier aux Etats-Unis ; et le Baromètre, repère pendant un temps du vénéré Ziad – sous-entendu Rahbani, fils de Fairouz – et, depuis, de tous ses fans et d’une bonne partie de la gauche beyrouthine. Indéboulonnables, ces deux-là. Alors qu’en face, les rideaux de fer sont tirés depuis belle lurette.

Et puis un jour, en achetant mon encas, je vois un vieux monsieur, assis devant l’entrée d’une de ces boutiques: le rideau est à demi levé. Je vais le saluer et je tends mon cou à l’intérieur: sombre, poussiéreux, oublié. Il m’invite à entrer. Je découvre un commerce de confection: boutons, rubans, fils dans des boîtes et dans un décor aujourd’hui appelé «vintage». La triste histoire du vieux monsieur est, elle aussi, à la mode à Hamra. Il ne pense qu’à une chose: vendre et aller se reposer chez lui, probablement à la montagne ou en banlieue, chez ses enfants ou ses neveux. Je lui achète quelques objets, et lui me montre très vite le plan de son espace : 140 000$ pour plus de 200 mètres carrés. Une bouchée de pain pour un emplacement pareil, mais coincée par une législation qui n’autorise l’utilisation du local qu’à des fins de commerce ou de couture. Il n’a pas le bon sésame, celui du débit de boissons ou du commerce de bouche. Alors il attend.
Et je revois le vieux libraire, le vieux tailleur, le vieux marchand de jouets et sa vitrine formidable, tous au fond de leur boutique, éclairée ou dans l’ombre, au gré des trois heures quotidiennes de coupure d’électricité publique.

Pas de coupure d’électricité, en revanche, sur les chantiers immobiliers. Une des grandes gagnantes, c’est Dalal Steel. L’entreprise a racheté l’immeuble rénové où je vis, elle est en train de construire son jumeau juste en face, coule le béton à deux pas de «l’allée aux poules» et peaufine sa façade d’appartements meublés grand luxe dans le non moins coté quartier d’Achrafieh. Pour elle comme pour une poignée d’autres, le temps est au beau fixe sur le marché immobilier libanais, alors que la crise mondiale gronde. Pour le moment, la croissance du pays affiche un orgueilleux 5%. Un petit chiffre qui ne contient ni les oubliés de Hamra, ni son charme peu à peu effacé.


Diala Gemayel
(25/11/2008)

mots-clés: