La région de Tripoli redevient vaste et grande | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
  La région de Tripoli redevient vaste et grande | Youssef Bazzi Les vastes vergers au sud et à l’est de Tripoli ont disparu. La plaine aux agrumes et aux bananiers n’existe plus. Ce fut le choc que j’ai subi en arrivant dans la capitale du Nord où se trouve New Tripoli qui grandit de jour en jour. Dans notre imaginaire de ces vingt dernières années, Tripoli était une cite fanatique et taciturne, régie par des lois d’une piété radicale. C’était aussi une ville abandonnée, assiégée par la pauvreté; une cité aux constructions délabrées où les quartiers historiques périclitaient quand ils n’étaient pas déjà croulants.

Nous pensions que la ville ne se remettrait pas de sitôt de son long déclin, elle dont les habitants ont vécu plus de vingt ans sous le poids de la violence extrême qui a empreint ses relations avec les Services de Renseignements syriens. Ils ont également vécu l’âpre conflit entre d’une part les groupes salafistes armés qui n’ont pas hésité un seul jour à recourir à la violence et d’autre part les groupes gauchistes et nationalistes arabes recevant argent et armes de diverses parties étrangères. Les déluges de feu des batailles sanglantes se sont succédés sur la ville la réduisant à un piteux état.

Dans les années de l’après-guerre, la ville a été tour à tour l’otage du projet de «l’émirat islamiste» - si l’on peut s’exprimer ainsi – et de celui du «foyer sécuritaire – c’est-à-dire la domination syrienne directe. Tripoli était loin du Liban et proche de Hama la ville sinistrée (elle fut entièrement détruite suite à l’insurrection islamiste de 1982 contre le régime de Hafez Al-Assad)

Les vergers ont disparu et disparu aussi l’étouffante anarchie de la place At-Tal qui donnait à voir un ramassis d’oisifs, de gens de petits métiers, de marchands ambulants et de toutes sortes de sans-abri, de vagabonds, de chômeurs, d’ouvriers saisonniers avec une forte présence de jeunes syriens accablé par la misère. La place avait un air déplorable avec sa composition strictement masculine et son anarchie qui suscitaient un sentiment d’insécurité et une envie de s’en éloigner au plus vite.

Cette fois-ci, en arrivant Place At-Tal, nous avons aperçu un vrai centre ville éclatant de couleurs et de vie. Nous avons pu voir, pour la première fois, que le jardin avait retrouvé toute sa verdeur. La tour de l’horloge dans l’éclat de sa pierre et sans noirceur et les jacarandas dans toute la splendeur de leurs fleurs violettes donnent son charme au centre de la place et aux trottoirs. Restaurées, les façades des immeubles autour de la place, remontant à l’époque ottomane, ont retrouvé leur éclat, elles qui tombaient en ruine. Je n’ai pas manqué de remarquer que les voitures de location et les taxis étaient garés dans l’ordre. Il n’y en avait plus ni sur les trottoirs, ni sur les bas-côtés, ni au milieu de la route dans ce qui ressemblait auparavant à un champ de bataille.

Nous avons vu comment le grand café - avec son large trottoir et sa terrasse clôturée - est devenu moins masculin: les femmes prennent leurs aises avec leur air spontané et leur humeur agréable dans les effluves du café torréfié émanant du magasin voisin.

C’est dans cette nouvelle vitalité, qui empreint habitants et gens de passage, qu’apparaît la place At-Tal avec son mélange de styles ottoman, colonial et moderne; avec son jardin bien dessiné, ses arbres denses et sa propreté. Son anarchie d’antan avait disparu, avec les efforts exceptionnels consentis par la mairie afin de redonner à la ville son charme antique. La place semblait mériter d’être le cœur d’une cité florissante, une cité aspirant à être «libanaise». La région de Tripoli redevient vaste et grande | Youssef Bazzi C’est la zone d’Al-Mina. Comme une autre ville indépendante de Tripoli. Une cité maritime opposée à la ville de l’intérieur. C’est une ville ouverte aux vagues, contrairement à celle de la citadelle réticente à tout ce qui est étranger. C’est pourquoi Al-Mina - avec sa mixité islamo-chrétienne, avec son tempérament maritime et ses liens avec le port - présente une certaine légèreté, ouverte aux étrangers, sans cet instinct d’autoprotection et de méfiance.

La zone d’Al-Mina, qui était décatie, morne et captive de la peur et qui était l’objet de suspicion de la part de tous ceux qui ont régné sur Tripoli, s’affuble aujourd’hui du même éclat que le Beyrouth de la Reconstruction. Cet élan vers la vie semble allumer aussi les avenues et les trottoirs nocturnes d’Al-Mina.

On peut parler à propos des quartiers et les ruelles de ce quartier, d’un Monod (l’avenue du Beyrouth by nigt) en miniature: ce ne sont que cafés, restaurants, bars et flâneurs. Il règne dans ces modestes vieux quartiers une ambiance de convivialité semblable à celle qu’on voit chez les marins chrétiens de Tyr.

La tendance touristique qui empreint la vie quotidienne ici ou sur la corniche rénovée ou dans les jardins qui ont retrouvé leurs fleurs grâce à un intérêt et une activité écologiques remarquables font d’Al-Mina le poumon de Tripoli et son parc.

Quelques années ont suffi pour mettre en évidence les efforts de l’action municipale écologique avec le soutien des institutions civiles, nationales et internationales et pour changer le visage de la région devenue un pôle d’attraction des missions étrangères, notamment françaises et allemandes qui ont ouvert des centres culturels et mis en place des activités artistiques, culturelles, distractives et écologiques s’harmonisant avec le rythme de la vie quotidienne des habitants.

Les hôtels d’Al-Mina qui étaient ou délabrés ou fermés ressuscitent. Quant au nouveau joyau architectural au goût si raffiné qu’est Via Mina , petit hôtel en plein quartier populaire, il illustre la nouvelle orientation touristique qui domine cette partie du grand Tripoli. On peut dire dans ce sens que la ville, son arrière-pays mis à part, est devenue plus réceptive à la «culture de l’alcool».

Le Tripoli intérieur est une ville tout autre, la plus islamiste du Liban. Le caractère mamelouk et ottoman n’est pas archéologique: d’une manière ou d’une autre, il empreint la vie quotidienne. Nous sommes face à la même citadelle défendant le territoire avec ses hautes fortifications. En effet, le fort mamelouk domine la cité de toute part et il est au centre des souks, des auberges, des logements, des marabouts, des mosquées antiques, qui jalonnent la ville depuis des siècles.

Les habitants affichent leur appartenance à un islam conservateur, par leurs vêtements, leurs insignes, leurs étendards et leur ruée vers les mosquées à l’heure de la prière. Et l’on peut déceler un caractère soufi dans les quartiers, dans les rites, dans l’urbanisme et dans la vie courante. C’est pourquoi la mairie s’évertue à orienter la ville vers un tourisme en consonance avec son identité musulmane et patrimoniale. C’est ainsi que restaurer souks, mosquées, maisons, monuments, ruelles, fontaines et bassins ouvre la voie aux touristes et aux visiteurs, la rend plus attrayante, plus attractive. Cela permet de rendre la ville moins taciturne, moins méfiante et en tout cas moins morose.

Ce souci esthétique général est visible dans le Tripoli moderne, c’est-à-dire cette zone intermédiaire entre l’ancien Tripoli et Al-Mina et qui s’étend de l’avenue Abdelhamid Karami jusqu’au boulevard du Général Foued Chiheb, avenue Azmi et avenue Riadh As-Solh. Tripoli semble avoir redonné leur charme aux immeubles, aux trottoirs et aux rues. Les immeubles ont été repeints avec de nouvelles couleurs vives. Des monuments, des plantes et des arbres ornent les places et les trottoirs.

Tripoli, qui s’est dépoussiéré, semble plus enthousiaste que d’autres villes dans son désir de retrouver sa «libanité» ainsi que son tempérament méditerranéen. La ville est revenue dans notre imaginaire nettoyée et vaste. Elle est devenue une destination pour nous qui la croyions lointaine et fermée. On peut avancer que ce tournant pris par Tripoli rappelle que le sens du terme «politique» réfère à la gestion et à l’urbanisme.
Youssef Bazzi
(05/07/2007)
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