Tripoli, ville économiquement sinistrée  à la recherche d’un nouvel essor | Youssef Bazzi
Tripoli, ville économiquement sinistrée à la recherche d’un nouvel essor Imprimer
Youssef Bazzi   
  Tripoli, ville économiquement sinistrée  à la recherche d’un nouvel essor | Youssef Bazzi Catégorique, l’historien tripolitain affirme que février 2005 a marqué un tournant décisif dans l’histoire de la cité. Avec l’assassinat du Président Rafik al-Hariri «une conscience sunnite des tensions avec la Syrie vit le jour. Bien que Tripoli ne fut jamais considérée comme une ville partisane d’al-Hariri. Mais son assassinat avait suscité chez tous les libanais un sentiment débordant de leur «libanité». Et les jeunes des quartiers pauvres de Tripoli, qui exprimaient leur mécontentement sous le mode islamiste eurent l’occasion de laisser exploser leur colère dans un registre nationaliste, insérant cette émotion dans un espace plus vaste et la transformant en «aspirations», le tout s’inscrivant dans une lecture d’un islam modéré, participatif et ouvert permettant, par exemple, à un leader maronite comme Samir Jaajaa d’être élu à Tripoli.»

Relatant les événements qui ont conduit vers ce changement, notre historien continue: «le 10 décembre 2006, répondant à l’appel des organisations du Nord et de Tripoli, en réponse au sit-in organisé par l’opposition (les pro-syriens) à Beyrouth, les tripolitains ont organisé une énorme manifestation qui a montré à quel point ils soutenaient l’Etat et la coalition du 14 mars. A l’époque, cela changea les données et l’état d’esprit politique au Liban et remit la ville au cœur de la carte politique du pays.»

Un autre fait très important mérite d’être relevé; aujourd’hui, la ville compte plus de cinq universités: l’université des Jésuites, l’université Libanaises (avec huit sections), al-Jinan, al-Balmand et al-Louisa. Notre historien soutient d’ailleurs que l’université Libanaise est la meilleure car on y constate le mélange confessionnel le plus important du pays. Ailleurs, les sections des universités sont réparties selon la division confessionnelle musulmans/chrétiens et les postes de doyens sont attribués selon des quotas confessionnels. Rien de tel ne se fait à Tripoli.

D’autre part, de nombreuses associations ont vu le jour. Elles travaillent de concert avec l’administration officielle pour concevoir des plans sociaux visant à l’éradication des foyers virtuellement générateurs de groupes terroristes. C’est pourquoi, dit-il, il est devenu urgent d’œuvrer sérieusement au développement des zones pauvres à l’instar de ce que fait «Le Programme de Patrimoine culturel» financé par la Banque Mondiale, le gouvernement libanais avec le concours des Français et des Italiens. La direction et l’exécution du projet sont confiées au Conseil de Développement et d’Urbanisme. Le projet s’adresse à plusieurs zones importantes de la ville et cultive le besoin d’embellissement, de restauration et de développement... Le projet va aussi en direction avec la rénovation de la vieille ville, avec les réalisations du richissime ex-premier ministre Néjib Miqati et avec le projet de centre culturel moderne que met en place le ministre Mohamed al-Safdi.

C’est «l’humeur d’une ville qui change, surtout depuis le partenariat avec des investisseurs locaux, des institutions et des associations civiles. Cela montre l’aspiration de la ville vers de meilleures conditions et vers une proximité plus grande que jamais avec le Liban.» C’est cette même humeur qui fait que le romancier Jabour Douihi, résidant à Zagharta, se rend tous les jours à Tripoli pour y passer la journée et pour veiller à al-Mina. Attablé au café du nouveau quai, il me dit: «Tripoli est devenu plus vaste. On peut entendre dans ses rues des chants nationalistes qu’on n’y chantait jamais auparavant, comme Tislam Ya ‘Askar Lobnan (Salut, O soldats du Liban) au lieu du chant nassérien panarabe Akhi jawaza al-dhalimouna al-mada (Frère, les oppresseurs ont dépassé les limites).

Expliquant le changement enthousiaste de Tripoli en faveur de l’Etat et de l’armée menant campagne au camp de Nahr al-Bared, Douihi avance que «Le parti Baath maîtrise cet art de rebuter et de transformer les nationalistes arabes, les islamistes et les partisans de la révolution palestinienne en fervents adeptes de l’entité libanaise et de son identité comme ligne de défense essentielle face à un régime baathiste insupportable.» Le romancier, l’enfant de Zaghrata, qui retrouve le sentiment que Tripoli lui appartient prévient contre le danger des foyers de misère dans la ville, qui peuvent être infiltrés par les idées extrémistes. Une zone comme Bab Tabana ne connaît pas de développement et les possibilités de promotion sociale y sont très réduites. Tripoli, ville économiquement sinistrée  à la recherche d’un nouvel essor | Youssef Bazzi Selon le maire de Tripoli, comparés aux autres régions libanaises, les indicateurs socio-économiques au Nord Liban et à Tripoli sont les plus bas. Il ajoute que 50% des habitants de la région vivent en dessous du seuil de pauvreté. A cela, il convient d’ajouter les problèmes de chômage et d’illettrisme. Selon lui, cela constitue un terreau favorable aux infractions à l’ordre public et à l’insubordination. «Par conséquent, la ville a besoin d’une véritable entreprise de développement garantissant l’ancrage du grand changement dans les faits.»

Lors de nos promenades dans cette ville couverte de banderoles proclamant le soutien au gouvernement et à l’armée, nous nous sommes demandé pourquoi les balcons de Tripoli étaient plus pavoisés que tout Beyrouth et qu’est-ce qui fait que les tripolitains brandissent autant de banderoles couvrant presque toute la cité sans parler des affiches, photos et graffitis soutenant le chef de la sécurité intérieure, le Général Achraf Rifi, l’enfant du pays.

Le texte d’une banderole, plusieurs fois repris dans diverses places publiques, suffirait presque pour résumer le discours politique prévalant à Tripoli: «Armée, modération, pondération». Ces mots constituent la nouvelle devise de Tripoli. A sa réputation de rebelle, la ville oppose aujourd’hui sa loyauté pour l’armée ; à son passé d’extrémiste, elle substitue la modération et face à son patrimoine fait de fanatisme religieux, elle brandit l’impératif de pondération.

C’est précisément ce qui fait dire à l’universitaire Abdelmajid Na’nai: «Je suis tripolitain de naissance et je n’ai jamais vu ma ville aussi unanime qu’elle ne l’est aujourd’hui dans son soutien à l’armée libanaise et à l’Etat d’une manière générale. La ville a profondément changé.»

Quant au maire de Tripoli, Rachid Jammali, il affirme: «tel est le nouveau visage de la ville. On a du mal à croire qu’elle ait changé autant.» Selon Jammali, cela revient à plusieurs facteurs dont le plus important serait l’expérience amère vécue par la ville entre 1975 et 1990 qui a montré que seul le parapluie de l’Etat peut rendre à Tripoli son statut économique, politique et culturel.

Toujours selon le maire, cela fut facilité par un sentiment d’essor naissant dans tous les domaines de la vie, avec le rôle positif joué par l’Etat. Sachant que, selon un homme d’affaires tripolitain, les autorités syriennes interdisaient tout projet immobilier ou économique car elles tenaient à ce qu’aucune réalisation à Tripoli ne fût attribué à Rafik al-Hariri afin qu’il n’y ait aucune influence politique.

A son tour, Rachid Jammali remarqua que le rendement du Conseil Municipal s’est beaucoup amélioré, que la ville commence à retrouver son statut de pôle économique pour les habitants du Nord. Ces derniers se remettent à y venir et à la considérer comme leur capitale. Il fait remarquer que la ville, présentée comme islamique et conservatrice, a historiquement connu un islam toujours tolérant et ouvert ; un islam fait de modération et de pondération.

Selon les intellectuels que nous avons pu rencontrer, la ville était florissante jusqu’au début des années 1970. Un pourcentage important de chrétiens originaires du Nord et de la Montagne y possédait des maisons pour l’hiver. Ils ne rencontrèrent aucun problème jusqu’au début des années 1980 où Harakat at-Tawhid mit la main sur la ville. Ce fut alors la grande migration des chrétiens et de l’élite économique et culturelle.

Le rythme de la circulation était étouffant avec ces unités de l’armée et de la gendarmerie qui patrouillaient. Les jeunes gens emplissaient les trottoirs des cafés et des restaurants alors que les ouvriers municipaux arrosaient arbres et fleurs. Sortis de l’école, les élèves s’achetaient des glaces dans une pâtisserie toute proche. Une odeur de gâteaux chauds se répandait dans l’air. Et de loin, on entendait des bruits sourds d’explosions retentissant à Nahr al-Bared, comme le râle ultime d’une époque finissante.
Youssef Bazzi
(05/07/2007)
mots-clés: