Tripoli: l’affranchissement des princes | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
  Tripoli: l’affranchissement des princes | Youssef Bazzi Que la volonté de l’Etat ait pu l’emporter, dans une ville comme Tripoli, est chose très importante, un événement marquant dans l’histoire libanaise de cette cité mamelouke, ottomane et arabe. Si cela confirme bien ce que nous avions relevé dans notre article «Le Tripoli redevient vaste et grand», il s’agit d’une chose inédite à Tripoli: ces incidents ont montré, pour la première fois, sans aucune ambiguïté, une cité à majorité musulmane prenant le parti de l’Etat contre celui des insurgés. Cela n’a pas été assez souligné ni par les observateurs, ni par les journalistes, ni par les chroniqueurs.

La surprise des groupes terroristes et de ceux qui les soutiennent ou les manipulent fut encore plus grande que celle des partisans de l’Etat. Les forces de sécurité craignaient que les hommes armés ne trouvent, comme d’habitude, un refuge parmi les civils et qu’ils ne pourraient donc pas les attaquer. Les groupes terroristes étaient assurés qu’il leur suffisait de s’installer dans les quartiers habités de Tripoli pour être à l’abri de toutes poursuites (il y eut des précédents fort connus).

Policiers et soldats n’auraient pu poursuivre les recherchés ni les assiéger dans leurs derniers retranchements, faisant des morts parmi eux et emprisonnant le reste, si les habitants ne l’avaient pas voulu. Cela constitua une surprise agréable. Les bandes armées ne purent pas descendre dans la rue ni trouver un seul soutien dans les immeubles où ils se sont réfugiés. Ils n’ont trouvé de sympathisants dans aucun immeuble. Et nous avons remarqué comment les balcons de l’immeuble où ils s’étaient retranchés étaient pavoisés, en signe de soutien au gouvernement.

Dans ce sens, ce qui s’est produit à Tripoli est un précédent qui aura des conséquences profondes. L’expérience libanaise montre que dans plusieurs banlieues ou régions, il suffit que quelques hommes armés descendent dans la rue pour en prendre possession, quasiment sans combat. Ces hommes armés jouissent vite de l’indifférence, voire de la sympathie de la population. Ce qui leur permet de l’emporter sur les chefs locaux traditionnels et de s’ériger en porte-parole de la région. Ils ont vite fait d’usurper un pouvoir politique représentatif (sans passer par la voie électorale), s’appuyant sur le peu de loyauté de la population envers l’Etat et sur la force des milices face à un pouvoir qui, en pareille circonstance, n’a pas d’autre alternative que le compromis et la négociation d’égal à égal avec ces bandes dans un contexte où l’Etat est ligoté par les lois et les insurgés libres de tout lien.

Bien entendu, ce n’est seulement l’apanage de Tripoli; mais un des traits communs à toutes les régions du pays. Cependant, la capitale du nord s’est caractérisée, selon un de ses intellectuels, un historien (qui a requis l’anonymat), par une longue histoire d’hostilité à l’égard de l’Etat. Selon lui, la plus grande insurrection contre le pouvoir eut lieu en 1958. Tripoli y prit part à côté de larges fractions de Beyrouth. Les armes venaient de Syrie et on prétendait alors que c’était la bataille des musulmans sunnites désireux d’être associés au pouvoir. Le Liban connut alors le mandat du tripolitain Rachid Karami, qui détient le record de longévité politique en tant que premier ministre, devenant la figure la plus importante de l’époque chihabite (en référence au président Foued Chiheb 1958-1964 et au président Charles Hilou 1964-1970). Il contribua à intégrer Tripoli dans l’entité libanaise. Ce fut une réussite relative car nul ne s’intègre totalement au Liban, comme peuvent en témoigner le Sud, la plaine d’Al Bekaa nord ou la banlieue sud.

Tripoli est aussi, selon notre historien, une cité nationaliste arabe depuis les années 1920. La ville a une longue histoire d’arabité. Elle a fait preuve d’un enthousiasme exceptionnel pour le nassérisme. Puis elle prit le parti des héritiers de cette arabité: les organisations palestiniennes et ses fidayîns, après la défaite de 1967. C’est pourquoi la ville a toujours été si loin de la république libanaise aussi bien sur le plan affectif que sur le plan politique.

Pour illustrer l’ambiance générale peu favorable aux autorités officielles à Tripoli, on peut citer l’exemple de l’insurgé Ahmed Al-Qadour qui s’est retranché dans la ville antique, une zone rebelle depuis le mandat français. Et lorsqu’en 1969, Farouk Al-Moqadam se révolta, presque toute la ville sympathisa avec lui, ce qui la rendit imprenable pour les forces de sécurité. Entre 1974 et 1975, dans le Liban déchiqueté d’alors, Tripoli vécut une anarchie générale avec l’accélération de la guerre qui couvait (1975-1990) et dans laquelle tous s’engagèrent. Tripoli: l’affranchissement des princes | Youssef Bazzi Les Palestiniens profitèrent de l’accueil que leur offrait Tripoli pour ébranler le pouvoir du président libanais Souleyman Faranjia, président de la république et surtout leader du Liban du nord. Cela créa une zone de démarcation entre Zagarta, sa ville natale, et Tripoli, la musulmane, la capitale de la province.

Ainsi Tripoli est dépositaire d’un passé d’hostilité au pouvoir central. L’intellectuel tripolitain précise dans ce sens: «Ajoutez à tout cela 15 ans d’une guerre qui a complètement gommé le rôle de l’Etat dans la ville, l’affluence des partis nationalistes et gauchistes avec les milices desquels les tripolitains eurent de nombreuses mésaventures». Tout cela «éveilla» le courant islamiste dans la ville.

Bien que proscrit et ne représentant qu’une minorité politique marginalisée à l’époque de l’arabisme nassérien triomphant, le courant de Fathi Yacan, l’une des figures les plus importantes des Frères Musulmans au Liban, eut vite fait de s’élargir à la faveur de la piètre expérience de la guerre et de la recrudescence du conflit syro-palestinien pour le contrôle de la ville.

C’est ainsi que, dans les quartiers du vieux Tripoli, au milieu des tensions exacerbés entre Bab Tabana, à la majorité sunnite et pauvre, et Baal Mohsen, habité par les musulmans alaouites, naquit Harakat at-Tawhid (Mouvement de l’unicité), un groupe islamiste radical dirigé par Saïd Chaabane. Entre l’invasion israélienne du Liban (été 1982) et l’élection de Béchir Jmayel (automne de la même année) eut lieu la naissance de Harakat at-Tawhid. Quelques mois après, Tripoli sombra dans une guerre cruelle entre le régime de Hafez Al-Assad et l’Organisation de Libération de la Palestine sous la direction de Yasser Arafat revenu clandestinement au Liban par les frontières du nord. Cette guerre prit fin en 1983 avec un retrait palestinien de la ville mais sans que l’armée syrienne n’y entrât. La ville fut ainsi délivrée à Harakat at-Tawhid qui, par une série de meurtres, de mesures de rétorsion et de bannissement, y mena une campagne d’épuration touchant les communistes, les gauchistes, les nationalistes arabes et les laïcs. Ainsi se concrétisa «l’islamité» de la ville dans ce qui ressemble à un émirat dans les rues duquel «l’émir du Tawhid» parade à dos de cheval!

Dès l’avènement de cet «émirat», Tripoli s’éloigna davantage du Liban. Il s’agit d’une distance faite d’animosité à l’égard d’un voisinage souvent chrétien et qui coupa des villages entiers de la ville. Les milices du Tawhid continuèrent à terroriser les habitants, surtout les chrétiens, les poussant à l’émigration, ce qui provoqua l’appauvrissement de la vie culturelle et touristique, l’assèchement de la vie publique. En dominant la scène libanaise, les alliés du régime syrien menèrent la bataille de 1986: une vaste offensive associant des nationalistes syriens, des communistes et des baathistes appuyés par les unités spéciales de l’armée syrienne. L’opération visait à occuper la ville et à anéantir le mouvement Tawhid. Ainsi, dit l’intellectuel tripolitain, les habitants de la ville se sentirent visés, à la fois, par al-Tawhid et par les Syriens. Suite à cette bataille, vint l’ère des services de renseignements, des groupuscules, l’anarchie des armes et des dépassements…avec une catastrophique récession économique, culturelle et sociale puisque les marchés se sont effondrés, que le port est tombé entre les mains des mafieux et des services de renseignement et que l’économie de la ville est devenue une économie de pauvreté.

C’est justement à cette époque que les écoles des missionnaires (chrétiens et étrangers) ont quitté Tripoli et ce fut la fin de la mixité dans les écoles. Cette situation qui dura plus de deux décennies a corroboré la définition connue: «Tripoli est une cité pauvre. On y trouve Bab Tabana d’où sortent les fondamentalistes». Selon notre intellectuel, il aurait fallu changer les termes de l’équation avec l’avènement de la deuxième République.

Le premier tournant eut lieu en 1996 après une tentative d’attentat contre un grand meeting chrétien à Qalamoun: la charge avait tué les auteurs même de l’attentat en leur explosant entre les mains. Pour les tripolitains, cela constituait un terrorisme gratuit qu’ils n’avaient pas accepté parce qu’il leur rappelait la guerre. Mais le changement radical se produisit plutôt en 2000 suite à la rébellion de groupes armés, majoritairement originaires de Tripoli ou des villages musulmans environnants, contre l’armée. Cette révolte se solda par les affrontements connus sous le nom d’«événements de Dhania». Les habitants réalisèrent alors que les victimes tombées parmi les insurgés ou les soldats ont été victimes de la main mise des Renseignements syriens tout à la fois sur ces jeunes, sur l’Etat libanais et sur les services de sécurité. Cette prise de conscience se trouva confirmée en 2001 avec l’association qui s’établit entre mouvements islamistes armés et terrorisme, c’est-à-dire après les événements du 11 septembre aux USA.

La «coopération» syro-américaine avait réussi à brider les islamistes au Nord, à l’exception du mouvement al-Tawhid que les Renseignements syriens avaient laissé libre d’agir dans la ville parce qu’ils le manipulaient. C’est pourquoi ce mouvement continua à sévir interdisant les fêtes de fin d’année, le commerce de l’alcool et s’immisçant dans les mœurs et l’habillement des gens…

C’est avec une amère lenteur qui a duré trois décennies que les tripolitains ont goûté toutes les expériences possibles de la vie hors de la souveraineté de l’Etat. Entre 2001 et 2005, Tripoli semblait s’apprêter à un changement, surtout dans ses quartiers modernes et à Al Mina. Alors que, sous l’effet des habitudes accumulées et de l’incertitude économique et sociale, son vieux centre hésitait quelque peu.
Youssef Bazzi
(05/07/2007)
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