Beyrouth encore | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
 
Beyrouth encore | Jalel El Gharbi
Un immeuble à Beyrouth: une reconstruction réussie
Entièrement détruite après une longue guerre civile à laquelle est venue s’ajouter le siège israélien, la ville de Beyrouth, l’antique Béryte, renaît de ses cendres. Ce pays, qui fut pendant des années la Suisse du monde arabe, retrouve peu à peu son éclat. Dans les années soixante-dix, Beyrouth était la place financière la plus importante du Moyen-Orient, le centre culturel le plus dynamique du monde arabe et une destination touristique de haut standing. Toute l’intelligentsia arabe se devait de passer par Beyrouth et par la rue Al Hamra, lieu de rencontre de toutes les oppositions politiques arabes, de toutes les idées nouvelles, de tous les projets révolutionnaires, de tous les poètes, peintres, chanteurs, idéologues, excentriques et rêveurs. Le poète soudanais Mahmoud Feitouri témoigne du choc culturel que fut pour lui son premier voyage à Beyrouth dans les années soixante-dix. Il en conçut des penchants mystiques : tant de vie, tant de frénésie, de belle poésie et de belles l’avaient étourdi. Beyrouth dérangeait. Il dérangeait aussi les monarchies du Golfe, les républiques monarchiques et Israël. Tout le monde avait intérêt à ce que le chaos remplace cet Eldorado de rêveurs, d’anarchistes et de démocrates. Et la guerre arriva, atroce comme toutes les guerres. Les armes affluaient de partout attisant le feu. Et Israël intervint pour chasser les Palestiniens en 1982.
Aujourd’hui, la guerre terminée a produit un consensus national faisant passer l’intérêt du pays au premier plan. La guerre a aussi secrété de nouvelles forces politiques et militaires qui sont désormais le garant de l’indépendance du pays, surtout le tout puissant Hezbollah qui infligea plusieurs défaites à Tsahal. La force de ce parti chiite tient à plusieurs facteurs : il a à son actif des victoires militaires qui ont contraint l’armée israélienne à évacuer le Sud Liban, une structuration très rigoureuse, des hommes bien entraînés, bien équipés me dit-on à Beyrouth. Ses militants sont des chiites convaincus. Mais, il me semble que la force du Hezbollah tient surtout à l’intégrité de ses dirigeants : le très charismatique et très populaire Hassen Nasrallah dont la popularité couvre une région qui va du Maroc au Yémen. Ce parti chiite a l’intelligence de respecter le multiconfessionalisme du pays. Il règne à Beyrouth une ambiance de liberté inconnue dans le reste du monde arabe ; il y règne aussi un art de vivre et un raffinement bien libanais.

Aujourd’hui, il est vrai qu’il y a plus de commerces, de banques à Beyrouth que de librairies. Mais dans ce pays de trois millions d’habitants, on recense toujours plus de 700 éditeurs qui desservent le monde arabe. Bien que le français ne soit pas en recul, il est certain que l’anglais tend à prendre de plus en plus de place. Il semble qu’ici modernisation rime avec américanisation. Contrairement au Maghreb, ici on ne baragouine plus en français pour faire chic mais en anglais. Et pour faire riche, on sort des dollars et non pas des euros et encore moins des livres libanaises. Pourtant la culture française demeure fortement présente m’assure Franck Mermier, un fin lettré de grande renommée. Les Syriens sont présents au Liban sous diverses formes: c’est l’armée syrienne qui a joué un rôle important dans la fin de la guerre civile, ce sont des centaines de milliers d’ouvriers vivant dans des conditions précaires et offrant une main-d’œuvre bon marché, ce sont ces intellectuels syriens qui se sentent aussi beyrouthins, comme Sadik Jalal al-Azm, un des esprits les plus critiques du monde arabe, venu à Damas m’accueillir dans une Deux Chevaux camionnette illustre la parenté entre Damas et Beyrouth.
Le Liban semble avoir retrouvé sa prospérité d’antan. Trois millions d’habitants jouissant d’une ambiance de «laissez faire, laissez passer » qui fait affluer des capitaux de partout, c’est un système bancaire très souple et très efficace. Ces quelques millions d’habitants jouissent également de l’apport d’une diaspora de 11 à 13 millions de personnes implantées depuis la fin du XIXè siècle en Australie, en Amérique, en Europe et en Afrique. Une communauté qui a réussi et, enrichi, elle continue de soutenir l’économie du Liban. Cette immigration est quasiment un cas unique qui n’a rien à voir avec l’immigration africaine ou maghrébine. Cette prospérité du Liban se voit dans l’élégance des maisons, dans les voitures luxueuses qui sillonnent la ville. Le Liban est devenu un pôle d’émigration. Dans l’hôtel où je suis descendu les femmes de ménage sont éthiopiennes, le garçon de café népalais, le groom syrien. Le taxi est irakien. Les femmes de ménage viennent du Sri Lanka, des Philippines. Comment arrivent-elles là? De gros intérêts derrière. Et parfois, il ne faut pas trop chercher à savoir.
Je suis content de voir que la rue Al Hamra ressemble à l’idée que je m’en faisais, que le front de mer est paisible, romantique et comme une plage de Bizerte, ouvert sur le lointain.
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Beyrouth: on reconstruit encore.
Il y a ce Beyrouth et il y a l’autre. Le chauffeur à qui je demandais lequel des deux était le véritable visage de Beyrouth me répondit que c’était celui de la richesse se nourrissant de la misère, comme partout. A quelques kilomètres du centre ville s’étendent les quartiers pauvres, ceux de l’indigence appelée à disparaître dit-on. Il y a surtout les camps palestiniens. Le Liban n’est certes pas tenu de réparer ce que fait Israël mais il est tenu à plus de considération pour l’humanité des réfugiés. Un jour, ils rentreront à Jérusalem. Comme nombre de Libanais et de Palestiniens, je suis convaincu que l’Europe, parce que garante des valeurs de droits de l’homme et d’émancipation et qu’elle est très proche de la culture islamo-chrétienne des Palestiniens, un rôle déterminant dans la résolution de la question palestinienne.
Il faut de l’oubli. Le temps de voir le musée de Beyrouth. C’est une élégante construction qui remonte à 1930. Bien entretenu, le musée donne à voir des pièces qui justifieraient à elles seules le voyage. Que de belles choses! J’admire longuement ces statues de l’âge de Bronze moyen qui viennent de l’antique Byblos et qui font penser à des Giacometti, et je vois encore à l’entrée du musée sa pièce maîtresse : la mosaïque des sept sages (sept philosophes) qui entourent Calliope ou encore cette mosaïque byzantine dite de la jalousie. On y lit cette inscription : « L’envie est un grand mal ; elle possède cependant quelque beauté car elle ronge les yeux et le cœur des jaloux ». Ou encore cette attendrissante figurine hellénistique représentant Déméter et Coré dans le transport d’un baiser fougueux.
La douceur de vivre beyrouthine s’offre à vivre surtout dans les environs de Beyrouth. C’est le mont Liban. Je revois encore ces beaux villages enfouis dans la verdure à Deir al-Qamar et à Beit Eddine où j’ai pu voir de belles mosaïques et la chambre où descendait Lamartine. C’est un palais sublime où l’on voit les splendeurs orientales mariées à une architecture d’inspiration toscane.
Dans la plaine de Bekaa, se trouve la sublime cité de Baalbek. Le site a révélé des vestiges antérieurs à la conquête d’Alexandre. Marc Antoine offrit la cité à Cléopâtre et c’est alors qu’elle prit le nom d’Héliopolis. On peut y voir trois temples impressionnants : ceux de Jupiter, de Bacchus et de Vénus, trois divinités qui sont venues se substituer aux divinités orientales: Hadad, dieu de la foudre qui présidait aussi aux pluies bénéfiques, Atargatis qui veillait à la fécondité des hommes et des animaux et Adonis, dieu de la végétation.
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Les colonnes de Baalbek: une aspiration vers le ciel
Ici, se tient en été le prestigieux festival de Baalbek. Cocteau l’avait inauguré avec sa pièce La Machine infernale et la grande diva Fayrouz vient chanter chaque année, et faire vibrer les colonnes antiques. La voix de Fayrouz est sublime, la musique des Frères Rahabani qui l’accompagne est une belle synthèse de l’Orient et de l’Occident.
Le hall de l’hôtel Palmyra, où il est de bon ton de faire une escale avant de visiter le musée, affiche fièrement une galerie de photos des célébrités qui y ont résidé: Mustapha Kamel Atatürk, Anna de Noailles, Pierre Loti, Maurice Barrès et surtout Jean Cocteau. C’est un véritable musée Cocteau avec des dessins originaux et des manuscrits inédits, à ce que je sache. Je pense aux multiples illustrations de ce beau texte qui date de 1960: «Les mystérieuses terrasses de Baalbek d’où l’on suppose que les hommes partaient vers les astres ne sont-elles pas le lieu idéal pour que l’âme des poètes y prenne son vol et le large.»
En allant vers Baalbek, la cité sublime aux impressionnantes colonnades, on peut faire un détour par Zahlé. Petit village où les Beyrouthins viennent prendre un peu de fraîcheur. Escaladant une pente très douce, on marche à contresens du Bardouni qui coule à la recherche de son ailleurs, on marche sous un sentier ombragé. L’ombre est si dense que les lampadaires ne semblent pas allumés inutilement. Paix, sérénité et splendeur. Dans les années 1940, à l’époque où le train pouvait relier Le Caire à Beyrouth, le poète égyptien, Ahmed Chaouki venait passer ses vacances à Zahlé où il rencontrait les poètes libanais, surtout Khalil Motrane. Il écrivit ici son poème le plus célèbre «O, voisine du ruisseau», ce texte est chanté par le grand Mohamed Abdelwaheb. Beau texte, beau poème, beau site et belle invisible, une sorte d’arlésienne. Un instant, ma voisine d’en face, une jeune libanaise, me surprend à fredonner «O, voisine du ruisseau». Jalel El Gharbi
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