Le livre trouvé à Roma | Jalel El Gharbi, Hassan Daoud, Youssef Bazzi
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Jalel El Gharbi   
 
Le livre trouvé à Roma | Jalel El Gharbi, Hassan Daoud, Youssef Bazzi
Le petit temple du Bramante, Rome
Rome est à deux heures et demi de Tunis, une heure de vol plus une heure et demi de tracasseries policières.
Dès la sortie de l’aéroport, Roma devient son anagramme: «amor». On oublie ici que cette cité a fait pleurer Didon et Zénobie.
Rome: ses musées, ses arbres, ses livres (la librairie française de Rome est un enchantement), ses places, ses fontaines et ses filles en jeans impitoyables.
Je lis «Roma» de droite à gauche. C’est un amour de ville. Fin’amor ai-je pensé, au pays de Pétrarque.
Du Capitole, où je suis venu reprendre la même idée: mon rêve d’Orcident, on peut voir le Forum. On n’est pas loin de la statue de Marc Aurèle. Au musée du Capitole, je m’arrête longuement devant l’original de l’oeuvre: Marc Aurèle sur son cheval trop lourd et légèrement disproportionné. Je pense à son lumineux Journal. Voici le tumulte silencieux de l’histoire.
Ici Vercingétorix a été décapité. A midi le vin ayant été exquis et abondant, je me dis que stratégiquement, j’ai tout intérêt à ne pas m’immiscer dans les différends franco-italiens!
Il y a un seul point commun aux poètes français depuis la renaissance (ici cela se dit plus joliment rinascimento): ils aiment Rome nonobstant les Regrets de Du Bellay. Fi des Regrets! Du Bellay a regretté son bled perdu parce que rêvant de carrière diplomatique, il s’est trouvé dans la Ville éternelle à comptabiliser les choux consommés par l’ambassade. Cela j’aurais dû le dire à mes étudiants.
Rome est dans les livres, les musées ainsi que dans la proximité amicale de Nathalie et Aquilino Mancini, de Catherine Cornet, de Hannane Bouzidi, de Giovana Tanzarella, d’Antonia Naïm, de Gerarda Ventura.
J’ai en tête un air d’Alessandro Scarlatti.
Ah la splendeur de la villa Médicis. Je ne suis à Rome que pour quatre jours.
Ici la police est en fête!
La Galerie Borghèse. Nathalie et moi voulions voir les Bernin.
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Apollon et Daphné
Je n’aime pas le Bernin-peintre. Sculpteur, il atteint le sublime! Voici Apollon et Daphné pris dans cette métamorphose que décrit Ovide. Le Bernin avait 24 ans quand il créa cette merveille! A 25, il sculpte David. Pour réaliser cette œuvre, il reproduit ses propres traits au moment de la taille du marbre. Il n’est pas difficile de voir que David a le même nez, le même visage anguleux que le Bernin peint par lui-même.
Devant Enée et Anchise, je comprends pour la première fois que la mise en abyme est possible en matière de sculpture (une sculpture peut représenter une sculpture). Le Bernin a réalisé cette merveille à 21 ans.
L’Enlèvement de Proserpine est une allégorie du caractère protéiforme de la vérité: l’idée exprimée est différente selon l’angle de vue qu’on a sur la statue (tristesse, joie, jubilation). Une seule statue dit des moments différents. Le Bernin a sculpté un seul objet: le temps.
Cela explique son doute son obsession du mouvement, cette tension du mouvement hélicoïdal qui est l’axe principal de la sculpture, commun à toutes les œuvres du Bernin.
La leçon du baroque est que la vérité a plus d’un visage.
A la galerie Borghèse, je me promets de repenser le baroque. Ce mouvement hélicoïdal me fascine.
Hier, j’ai vu la fontaine de la Piazza Navone dessinée par le Bernin. C’est le même souci du mouvement: celui de l’eau et celui des saisons.
Aquilino a choisi Apollon et Daphné pour illustrer la livraison L’Arbre des trans-ports poétiques. Cela a enchanté plus d’un poète.
Et voici les Caravage. J’admire David avec la tête de Goliath. Le Caravage, dont la tête vient d’être mise à prix, envoie ce portrait au pape en guise de demande de grâce: le peintre se représente sous les traits de Goliath dont la tête est tranchée par David. Pour avoir la vie sauve, le peintre fait une incursion dans les sites du silence. Me vient à l’esprit ce vers sublime de Jean-Yves Masson: «La peinture est la science ardente de l’obscur», la sculpture et la poésie aussi ai-je songé.
Hier, j’ai pensé à Pina. Elle me parlait de Seféris qu’elle aimait lire à Corfou où elle situait son ailleurs.
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Jalel et la Chêne du Tasse
Je voudrais parcourir ce pays comme le fit le Tasse, dans tous les sens, follement, cherchant son amour (Tarquinia Molza) et sa perte. Le Tasse, immortalisé par Montaigne, Byron, Goethe, Delacroix et Baudelaire est un grand poète. Montaigne était venu voir l’auteur de Jérusalem délivré. Aquilino «m’immortalise» sous l’arbre du poète. Un fragment de l’arbre m’est tombé dans la main. Ma journée est faite!
Mais Rome, c’est aussi d’inévitables frustrations: Je n’ai pas vu Luc Signorelli, la Pietà du Vatican, ni ses jardins...
A la réflexion, ces frustrations sont nécessaires.
Aquilino est un fin connaisseur de Rome: il me montre le palais de justice dont l’architecte s’est suicidé: le bâtiment s’est avéré trop lourd pour la propension romaine à la légèreté et il s’est enfoncé de quelques centimètres. Puis nous allons admirer l’académie espagnole pour sa belle chapelle qui occupe la cour. Nous sommes là où il n’y a pas de touristes. Une femme crie son amour dans une langue que je ne comprends pas à son ami emprisonné. Aquilino me montre la rue où il s’est cassé une jambe sur sa vespa empruntée à un film de Fellini.
La gauche a pris le pouvoir. J’en suis content. L’Italie va se retirer de l’Irak. Mais à l’aéroport, la suspicion qui pèse sur les Arabes est toujours la même.
Dans le train j’hésite entre deux livres Soie d’Alessandro Barrico et La Conscience de Zéno d’Italo Svevo.
Le matin, j’avais lu des pages de Hassan Daoud et la veille des pages de Youssef Bazzi.
De retour à Tunis. La revue égyptienne Akbar al Adab publie un article établissant un parallélisme entre Le Tasse et Al-Moutanabi.
Je pense encore à cette «science ardente» et, toujours le même air d’Alessandro Scarlatti.
Un livre demande à être écrit.
Jalel El Gharbi
(09/06/2006)