Rome ou le monde en dehors du Moyen Orient | Youssef Bazzi, Jalel El Gharbi, Hassan Daoud
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Youssef Bazzi   
 
Rome ou le monde en dehors du Moyen Orient | Youssef Bazzi, Jalel El Gharbi, Hassan Daoud
Place du peuple, Rome
J’ai une seule idée en tête, après avoir visité Rome: tout ce qu’il y a en cet Orient, ses constructions et ses ruines; son histoire et son présent montre la victoire du divin, la main-mise du Ciel, la domination de l’au-delà et l’écrasement de l’individu.
Tout ce qu’il y a en Occident, son urbanisme et ses arts, ses vestiges et la vie montre la victoire de l’Homme, la mainmise de la raison, le triomphe du «système» et la glorification de l’Homme.
Cela peut ressembler à une vieille impression, naïve voire triviale et arbitraire. Mais cela est fatal pour une personne débarquant du Moyen Orient dans la capitale italienne qui accumule de grands monuments: des immeubles, des monuments, des institutions, des musées, des jardins, des avenues, des places, des constructions, des immeubles et des travaux quotidiens signifiant la grandeur de l’homme, la gloire de l’être physique et intellectuel, la «tyrannie» de la beauté, l’emprise de la raison et son efficacité dans la gestion de la nature, dans l’exploitation de la matière, dans l’organisation de la société et dans l’agencement de l’espace et du temps, là où la ville est digne de ce nom. Je dis cela sur l’arrière fond d’un Moyen-Orient noyé dans l’anarchie du sang, de la mort, de l’analphabétisme, de la ruine générale et du mépris des vivants; sur l’arrière fond des villes arabes qui sont prises soit dans des guerres successives soit dans la laideur, l’asphyxie, le désordre et la désertification.
Je passe d’un Moyen-Orient où les maisons sont ceintes d’un mur de peur, où les trottoirs sont vides, tristes et cruels, à une ville animée d’une allégresse qui dure depuis mille ans et agrémentée de millions de touristes et de places carnavalesques.
Je passe du champ de guerre des divinités vers une terre où temples et cathédrales ne témoignent pas du divin autant que de la gloire de l’Homme-artiste.
Il n’y a que hors du Moyen-Orient que la vie passe sans être poursuivie par l’épée de la haine. Là, dans les places de Rome, dans ses ruelles, on célèbre le soleil, les arbres, l’air printanier et le bon vin. Plus encore, le travail, la fatigue et le jeu, le plaisir, l’appréciation de l’art, l’aspiration à la perfection, l’exercice des sens à la communication et au renouvellement, et la libre respiration.
Nous marchons à Rome et nous sommes épuisés par la majesté et la beauté. Nous sommes fatigués de regarder, de contempler: que faut-il observer? Où aller? Vers l’exposition «Le Génie de Léonard de Vinci», vers les deux musées de la ville, vers l’exposition Modigliani, le sublime, ou vers les 14 pièces de théâtre qui sont données dans les salles de Rome, ou se diriger vers la Place du peuple parée et décorée d’oeuvres d’art et de figures carnavalesques à l’occasion du 154ème anniversaire de la police. Ici, les enfants, joueurs et fêtards, se sont emparés des voitures de police en stationnement. Faut-il choisir entre les 15 galas musicaux qu’annonce le programme touristique que distribue l’hôtel, ou alors à la grande rétrospective du peintre de la Renaissance Raphaël? Ou encore se contenter de se promener dans les rues où l’on peut voir des centaines de monuments, de sculptures, de statues imposantes et de fontaines merveilleuses qu’on rencontre aux quatre coins de Rome.
C’est comme si cette ville avait accumulé sur son sol tous les arts du monde. Voici une ville qui semble «victime» d’une émulation entre des milliers d’artistes qui se sont attelés à la décorer, à l’embellir et à la peindre. Voici le lieu de la folie sculpturale dans son aspiration vers la perfection et vers la grandeur. Ici, l’architecture romaine, mêlée à l’urbanisme du Moyen Age, avec une prévalence de l’apogée du classicisme et de la Renaissance, de la fantaisiste architecture gothique, de l’élégance des XVIIIème et du XIXème siècles, du charme de l’art et déco du début du XXème et même la sévère grandeur fasciste. Tout cela apportait un plus à la merveille d’une ville qui grouille de gens passant leur journée au plein air, de magasins ouverts tard dans la nuit; une ville où tous les quartiers, même les plus éloignés, comportent cafés, petits restaurants, bars, parcs et coins pour l’errance et la détente.
Nous avons dû nous inscrire dans le rythme de la ville: une jeune fille algérienne, une jeune fille française, une jeune franco-italienne et deux libanais réunis dans un café et qui devaient aller dans l’ancien ghetto juif. Ce n’est plus un endroit isolé; c’est aujourd’hui un lieu de tourisme et de veillées nocturnes. Là, nous nous asseyons autour d’une table d’un restaurant juif italien, adossés à une maison du Moyen-Age dont la noirceur et l’isolement disent les ténèbres vécues par l’Europe, celles de la peur, des fléaux et des guerres. Maintenant cela ressemble au décor d’un film romantique. A deux mètres devant nous s’élève un temple romain avec sa pierreuse tyrannie antique et derrière, on entrevoit le Vatican.
Nous les clients «musulmans» et «chrétiens» sommes assis à la table d’un restaurant juif, géré par un égyptien musulman parlant italien et arabe. La jeune fille algérienne ne parle que français (pas un mot d’arabe); la jeune franco-italienne parle couramment arabe avec un accent égyptien, les deux libanais préfèrent parler anglais et la jeune française choisit de parler italien. La table est dialogue et traductions échangées.
A côté de nous, les Japonais, les Espagnols et les Américains sont nombreux. Toutes les nationalités du monde presque se retrouvent dans vingt mètres carrés dans ce festival des langues, des cultures -depuis l’outre Atlantique jusqu’au cœur de l’Asie- qu’est cette ville méditerranéenne. Dans la ruelle, l’éclairage est aussi pâle que celui de bougies.
C’est ainsi que la cité nous parut dans cette nuit de légende où se mouvaient les ombres du Moyen-Age, l’imaginaire juif et les ombres du temple romain suggérant qu’un rite païen s’y déroule encore et les églises catholiques surgissant de loin dans toute leur grandeur impériale.
Nous ne faisons rien d’autre qu’évoluer dans ce «pétrin» des langues trahissant leurs identités.
Telle était l’image du monde que nous appelons de nos vœux, que nous imaginons loin du Moyen-Orient.
Youssef Bazzi
(09/06/2006)