Ah si, comme eux, nous avions pu être les sujets de nos ancêtres | Hassan Daoud, Jalel El Gharbi, Youssef Bazzi
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Hassan Daoud   
 
Ah si, comme eux, nous avions pu être les sujets de nos ancêtres | Hassan Daoud, Jalel El Gharbi, Youssef Bazzi
Colisé, Rome
Quelques heures sont passées depuis mon arrivée dans la chambre 618 avant que je ne découvre que les rideaux dissimulaient une porte, non pas une fenêtre, et que cette porte donnait sur un balcon équipé pour les veillées des clients. Il n’y avait qu’un seul guéridon et quatre chaises, disposées tout autour, mais cela suffisait pour soustraire ce logement aux hôtels européens tels que nous les connaissons, les imaginons. Le temps ensoleillé confirma cette impression, car on pouvait s’asseoir et même veiller au balcon. Mais cela n’eut pas lieu.
Dès qu’on entre dans une chambre d’hôtel, on porte une attention démesurée à cette résidence, surestimant le temps qu’on y passera. Donc, le balcon, aussi surprenant que beau, ne représentait qu’une idée, et les chaises allaient demeurer telles quelles autour du guéridon. Personne ne viendrait veiller : les quatre jours ne l’auront pas permis. Durant le séjour, les températures, modérées mais plutôt chaudes, nous donnaient l’illusion d’être à Damas, à Beyrouth ou à Sanaa, par exemple. C’est ainsi que les conversations entre clients, dans le hall de l’hôtel, qui se déroulaient en arabe ou presque en arabe, ne semblaient nullement étrangères, comme dans d’autres pays européens.
Peut-être la familiarité rapproche-t-elle du lieu ? Dans le grand quartier au centre duquel se dresse l’hôtel Mercure, des dizaines de mètres séparent les passants. Et il y a ces arbres denses à propos desquels, marchant, Youssef et moi, nous nous étions demandé si, chez nous, ils pouvaient atteindre une telle hauteur. Quant aux habitations, ce n’était que châteaux entourés de jardins, petits ou grands. «C’est un des beaux quartiers de Rome», nous dit Catherine Cornet, Française résidant à Rome. Ces maisons n’ont pas changé; l’Etat ne les a pas transformées en centres d’administration, et cela permet d’imaginer la vie qui s’y déroulait. Nous avons vu déambuler des couples d’adultes heureux. On devinait que nul ne sortait avant de s’être assuré qu’il était de la toute première élégance.
Je parle des habitants de ces demeures – ou palais –, leurs aînés de cent ou de deux cents ans peut-être. Ce sont des maisons qui se renouvellent, car leurs héritiers sont encore capables de les entretenir. On avait l’impression, dans la petite rue Gradisca, qu’on était face à une exposition tant il est difficile qu’un logement, qu’une vie occupe tant de beauté. Quant aux couleurs, elles étaient harmonieuses, non parce que la mairie a imposé des normes, mais parce que les maîtres des lieux étaient capables de faire de toute diversité un ornement.
Ce sont des maisons trop précieuses pour être remplacées par des buildings. Vus du balcon de l’hôtel, les larges toits du quartier semblaient contigus, car aucune construction élevée ne les sépare. Je ne pensais pas que le changement urbain puisse être fatal comme il l’a été et comme il l’est encore chez nous. Ici, les maisons sont des œuvres d’art et chacune d’elles a une histoire ou une anecdote qui l’ancre dans la réalité. Ici, habitait Mussolini, dit Catherine, nous invitant à mieux regarder à travers la muraille ; là, dans un endroit plus fréquenté, le doigt d’un building indiquait le siège de l’administration de Mussolini. On nous raconta comment la place avait regorgé de manifestants qui protestaient contre lui. Et pour susciter le paroxysme de l’émerveillement, notre guide nous annonça que nous passions devant une église dont le fronton et la façade furent conçus par Michel-Ange.
Elle capta ainsi notre attention et notre regard et les fit arrêter sur ce qu’ils allaient seulement entrevoir.
Même les petites fontaines, qui ne sont pas aussi majestueuses que celle de Trévi, ont leur histoire. «Voici la fontaine des tortues, dit notre guide, elle est en restauration, c’est pourquoi les petits restaurants qui l’entourent n’ont pas de clientèle». Les passants ont déserté la place, dont la fontaine occupe le centre, pour rejoindre la foule entassée devant les sites historiques serrés l’un à côté de l’autre. Le Panthéon regroupait des centaines de visiteurs alors que des milliers d’autres s’amassaient dehors devant ses colonnes à propos desquelles l’écrivain Jalel El Gharbi souligna qu’elles sont plus petites que celles de Baalbek. A ce propos, il me cita un poète Français qui dit qu’elles «pendent du ciel» (1); elles ne s’érigent pas vers le ciel pour l’imiter, comme le pensaient les anciens Romains, ses bâtisseurs.
Que de significations émanent de ces constructions! Ici, devant le Panthéon, le Colisée ou le Capitole, c’est le mot «grandeur» qui sied le mieux. Là, près des fontaines, il fait bon s’asseoir et apprécier le clapotis de l’eau…le tout dans une ambiance paisible où le spectacle perçu ne vous exclut pas. Les vastes pierres du Panthéon ne vous donnent pas le sentiment d’être un étranger dans l’espace et dans le temps, car elles sont pénétrées par la douceur des rues environnantes et par les journées aussi ensoleillées que chez nous. A moins que ce ne soit dû aux touristes qui, cette fois, ne sont pas venus en armées descendant des cars pour admirer, tous ensemble, en suivant les explications de leur guide. Ils sont venus, à Rome, pour admirer et s’amuser.
Les plus jeunes d’entre eux, occupaient les larges escaliers de la fontaine Trévi, à propos de laquelle on ne peut pas ne pas citer «La Dolce Vita» de Federico Fellini qui immortalisa la charmante Anita Ekberg se baignant dans ses eaux. Cette fontaine réapparaît dans un film où l’on voit Adel Imam (2), devant des touristes semblables à ceux que j’ai vus, se défaire de ses vêtements de Haute-Egypte, courir vers l’eau pour y ramasser les pièces qu’on y jette pour la réalisation d’un vœu; et ce, dans une prestation montrant à ces touristes puis à nous-mêmes sa barbarie (qui est aussi la nôtre).
Plusieurs fois, nous avons essayé de calculer le pourcentage d’Italiens présents parmi les gens amassés autour des monuments romains. Mais c’était toujours difficile, voire insensé, puisque le faciès italien était le même que celui des autres, à l’exception des Japonais qui, d’ailleurs, n’étaient pas nombreux. Quant à nos compatriotes, ils préfèrent d’autres coins européens ou peut-être italiens, étant donné que voir ne suffit pas à qui voyage et franchit de longues distances.
L’Italie est une destination européenne prisée. A Rome, on a surtout vu des Européens. Bien que Française, Nathalie est devenue italienne et, à ce que m’a dit l’un des participants à la rencontre de Babelmed, elle parle le français avec un accent italien. Il en est de même pour Catherine et pour cette amie qui vit en Italie depuis trois ans… Idem pour Hannane, l’Algérienne, qui sans doute connaît mieux l’italien que l’arabe. Elles viennent toutes de France. Sans doute ont-elles été séduites par la vivacité de cette langue qu’elles semblent chanter. C’est une langue si facile à apprendre pour le Français qu’il n’a qu’à la trouver dans son esprit ou au bout de sa langue.
Rome est une ville agile, que l’abondance des monuments et des constructions historiques n’a pas appesantie ; tout ce qui y a été construit y est demeuré depuis la Roma caput mundi jusqu’à la Renaissance. Les civilisations successives ont bourré la cité de constructions si bien qu’il n’est pas resté de place pour les époques ultérieures. L’une d’elles vit s’ériger des maisons à étages sur le stade hérité des Romains désignant ainsi une époque tardive. D’autres ont construit des habitations entre les hautes colonnes. Nous avons longuement admiré leur nombre: même si on en retirait, cela ne changeait rien. Elles étaient très proches dans ce restaurant où, nous dit Catherine, on sert d’anciens plats juifs. Elle n’a pas tari d’éloges sur une recette d’artichauts préparés à la manière traditionnelle juive. Quand le garçon déposa ces fameux artichauts, ce n’était rien de plus que des légumes trempés dans l’huile brûlante. Rien de plus que des pommes de terre ou des aubergines frites.
Nous avons vu combien les Italiens vivent sur l’héritage de leurs ancêtres. Ces colonnes, ces statues ne s’épuiseront ni par l’usage ni par la grande fréquentation des touristes.
Il nous a semblé que les Italiens, ceux qui vivent directement du tourisme, surtout ceux qui tiennent des échoppes de bibelots, étaient encore sous l’emprise de cette grandeur historique, pensant que l’heure de leur créativité est passée. C’est pourquoi nul ne proposait rien de plus que les autres. Ces figurines en plâtre sont les mêmes partout, mais la variation des prix incite à la prudence. Les autres produits sont si peu variés qu’il suffit de s’arrêter devant une seule échoppe pour y trouver tout. Ils ne sont plus capables d’égaler leurs prédécesseurs, devenus sujets de leurs ancêtres. Dans les échoppes, on trouve aussi des reproductions d’anciens peintres italiens, des affiches, d’anciennes constructions romaines, des calendriers de 2007, précocement mis en vente, d’autres à l’effigie du nouveau pape Benoît VII, sa photo, et des bustes rappelant l’oubli dans lequel est tombé Jean Paul II, mais aussi le changement d’ère chez nous…
Ah si, comme eux, nous avions pu être les sujets de nos ancêtres | Hassan Daoud, Jalel El Gharbi, Youssef Bazzi
Pantheon, Rome
Aquilino est plutôt fatigué cette année. Il a dit qu’il avait eu un accident de circulation alors qu’il conduisait sa vespa. Il fut hospitalisé pour des fractures au pied. Il ne nous a pas emmené le soir vers la fontaine Trévi comme il l’a fait chaque fois. En tout et pour tout, nous ne l’avons rencontré que deux fois au dîner et on était trop nombreux. Lors de mes derniers séjours à Rome, Aquilino était le seul dont l’image était en consonance avec notre représentation des Italiens: d’abord dans son allure qui dénote une préférence du tempérament au détriment des convenances. Cela se voyait surtout à ses moustaches livrées à leur anarchie; ces moustaches que toute l’Europe a abandonnées. Cela se voyait à sa façon de descendre de voiture, dans sa démarche, dans sa propension à la plaisanterie que notre ignorance de l’italien n’a pas réfrénée… Aquilino, lors de mon voyage précédent, était le seul Italien qui ressemblait aux siens (tels que nous les connaissons). Nous n’avons pas vu de corde à linge tendue de part et d’autre de la rue. Aucune rixe bruyante entre femmes n’a eu lieu. Aucun des personnages de Fellini dans «Amarcord» ou dans ses autres films.
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1) Il s’agit de Jean Cocteau. (NdT)
2) Acteur comique égyptien très populaire dans le monde arabe (NdT) Hassan Daoud
(09/06/2006)