Une journée à Oristano | Eleonora D’Arborea, Pupa Tarentini
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Nathalie Galesne   
 
Une journée à Oristano | Eleonora D’Arborea, Pupa Tarentini
Dès qu’elle parle d’Eleonora D’Arborea, le visage de Pupa Tarentini s’anime, irradie et distille de l’énergie. Cela fait plus de 20 ans qu’elle explore, raconte, défend la figure de cette ancêtre avec une passion hors du commun. «Moi qui suis sarde comme elle, ajoute-elle, c’est à Turin que j’ai appris qui était vraiment Eleonora D’Arborea et que, blessée dans mon amour propre de l’avoir si longtemps ignorée, je suis partie à la découverte de cette grande reine. Depuis, je ne l’ai plus quittée, Eleonora, pour moi, c’est un peu comme une fille».

A 600 ans d’intervalle, les deux femmes sont ainsi devenues inséparables: Eleonora a retrouvé grâce à Pupa, et à d’autres adeptes, un certain rayonnement alors qu’elle était destinée à s’effacer lentement de la mémoire collective – ce qui en dit long sur le statut inégal des hommes et des femmes vis-à-vis de la postérité historique-, tandis que Pupa se saisissait de cette figure emblématique pour donner sens et échos à son engagement féministe. Historienne de formation, enseignante, Pupa Tarentini est également présidente de la Commission pour l’égalité des chances de la ville d’Oristano.

Mais que sait-on d’Eleonora D’arborea ? Peu. Personnage essentiel de l’histoire sarde, la documentation qui nous reste d’elle, en fait sa correspondance, est bien mince par rapport à la légende qui entoure désormais son nom. Faut-il s’en étonner, les institutions religieuses et politiques étaient l’apanage des hommes. La société médiévale était hiérarchisée et codifiée de façon à reléguer les femmes dans une position subalterne, les excluant le plus souvent de la sphère du pouvoir.

Pourtant, c’est pendant le Moyen Age que les femmes obtiennent une certaine émancipation et que sont posées les premières bases d’une revendication d’égalité de droit. Enfin le Moyen Age n’est pas cette période d’obscurantisme qu’on se plait trop souvent à décrire puisque c’est précisément à cette époque que les grandes institutions juridiques et universitaires virent le jour.

Eleonora D’Arborea vécut dans une Sardaigne divisée en quatre Etats, ou «Giudicati», autonomes et indépendants, même s’ils étaient influencés par Pise et Gênes: Torres (ou Logudoro), Gallura, D’Arborea, Cagliari. Chaque Etat était administré par un Juge. Cette société n’était pas organisée selon le modèle féodal européen: les charges du pouvoir ne se transmettant pas de père en fils, mais étant confiées à des fonctionnaires élus, ce qui permet à Pupa Tarentini de présenter la Sardaigne comme un modèle politique avancée et d’écrire dans une brochure consacrée à Elenora D’Arborea «Ce monde archaïque est une réalité «diverse» de celle qui naît de la rencontre entre le monde romain et le monde barbare franco-germanique, et qui a marqué de son sceau l’Europe médiévale (...), cela donne une idée ce qu’aurait pu être l’Europe sans l’influence de la culture barbare et la naissance de la féodalité».

C’est dans cette société sarde qu’Eleonora devient un personnage politique d’importance majeure. Rien pourtant ne la vouait à le devenir, enfermée dans son rôle d’épouse et de mère, femme de Brancaleone Doria et mère du petit Federico. Pourtant à la mort de son frère Ugolone, elle reçoit le titre de « Juge » et doit aussitôt agir avec grande fermeté. Elle va faire preuve d’un courage exemplaire et d’une vision politique aigue. C’est surtout son sens de la justice sociale, l’attention qu’elle porte aux plus fragiles, les pauvres et les femmes, qui est remarquable. La première chose qu’elle fait est de supprimer les impôts pendant dix ans, puis de signer la paix en 1388 avec les Aragonais. Cette paix permit de retrouver la stabilité et la prospérité indispensable à l’organisation de l’Etat qu’elle gouvernait.

On doit surtout à Eleonora d’Arborea une juridiction d’une incroyable modernité : la Carta de Logu , « un splendide exemple de civilisation et de respect pour la vie, l’homme et l’environnement écrit encore Pupa tarentini, et sans nul doute le premier Code connu à avoir considéré la femme comme personne juridique et à avoir défendu activement ses droits et ceux de ses enfants ».

Grâce à cette loi, les biens de la femme et de ses enfants n’étaient plus confisqués en cas d’inculpation pour trahison du mari, et en cas de violence sexuelle, le concept de dignité féminine et de libre arbitre étaient pris en compte. De cette façon la femme violée n’était plus obligée d’accepter le mariage réparateur, tandis que l’homme qui avait abusé d’elle était tenu de subvenir à ses besoins.

Le rôle politique et social d’Eleonora D’Arborea fut tel que pour les 600 ans de sa disparition, la ville dOristano a été capable, au-delà de la simple commémoration, de rassembler des dizaines de femmes venues confronter leur expérience politique, et de donner son nom à un prix qui inscrit dans une même lignée de femmes politiques exemplaires, cinq grandes figures de la politique italienne : Tina Anselmi, Marisa Rodano, Maria Elettra Martini, Nadia Spano, Maria Teresa Sechi.

La longue journée consacrée à la mémoire d’Eleonora s’est donc déroulée, rythmée par les témoignages d’élues, d’universitaires et de journalistes qui investissent leur fonction et leur rôle, d’une passion et d’une créativité toute particulière telle Maddalena Calia, la maire de Lula, petite ville sarde non administrée pendant dix ans, qui a su reprendre les rênes de la gestion de la ville et lui redonner, hors du défaitisme et de « l’omertà », légitimité et normalité. Et que dire encore de l’énergie et de la passion de Anna Dongarrà, (Commission pour l'égalité des Chances de la Province d’Enna en Sicile, et Présidente de l'Ande) qui a raconté concrètement la nécessité de construire de nouveaux réseaux, et ceux qu’elle a entrepris de monter avec des artisanes tunisiennes.
Une journée à Oristano | Eleonora D’Arborea, Pupa Tarentini
L’après-midi de ce samedi de décembre a permis aussi de se déplacer en Tunisie, dans les Balkans, en Iran, ou encore en Israël. Ainsi la lutte des femmes pour la paix et l’égalité des droits a pu être évoquée dans le théâtre d’une petite ville de province au centre de la Sardaigne où une bonne partie de la population – les écoles le matin, les élus et les citoyens l’après-midi– s’étaient rassemblés pour donner une leçon de civisme à l’indifférence et à l’ignorance.

Un théâtre empli de personnes s’émouvant et applaudissant au récit-témoignage de Sherazed Irani, médiatrice iranienne (associazione Donne Democratiche) qui a raconté en détails les violences subies par les Iraniens privés des droits élémentaires à la liberté d’expression et à la justice. Sherazed Irani a aussi illustré comment les femmes iraniennes sont victimes d’un système répressif basé sur l’inégalité des sexes. Ainsi, parmi moultes exemples, une fillette de neuf ans est considérée par la constitution de l’Iran comme ayant atteint l’âge adulte, et peut être condamnée à la lapidation en cas de crime.

L’autre témoignage, qui a mis en lumière des informations que notre petit écran se garde bien de nous révéler, est celui de l’historienne et écrivaine israélienne Raya Cohen. Devant un public faisant preuve d’une rare qualité d’écoute, celle-ci a raconté la lutte de « ces femmes israéliennes et palestiniennes qui travaillent ensemble depuis 2002, dans le cadre de Women Peace Services, avec des paysannes palestiniennes contre l’édification du mur de Sharon.
Ce mur qui isole des centaines de Palestiniens en les arrachant de tout centre social et sanitaire, de leur propre terre, de leurs puits. Ce mur dont le but est de mettre fin à la création d’un Etat palestinien à côté d’Israël ».

«Ce qui caractérise ces luttes pacifistes, a expliqué encore Raya Cohen, ce sont les mots ou plus exactement l’absence de mots. Ainsi les femmes, se passant de grands discours, se propulsent avec leur sensibilité, leurs raisons, leurs corps dans l’espace public afin de faire pression sur l’agenda politique israélien. C’est le cas par exemple des «donne in nero» (femmes en noir), une organisation fondée en 1988, un mois après la première antifada…Depuis plus de 16 ans, tous les vendredis, ces femmes se retrouvent dans les centres névralgiques des villes, par n’importe quel temps et malgré le mépris, voir l’agression qu’elles reçoivent en retour. Les femmes pacifistes israéliennes n’hésitent pas non plus à affronter la violence dans son expression la plus brutale, aux barrages de l’armée israélienne, afin de soutenir la population civile palestinienne à l’occasion de la torture quotidienne des check points. Ces dernières ne parlent pas, elles notent leurs observations et comptent simplement sur l’effet de leur présence sur les jeunes soldats».

Raya Cohen a conclu en racontant l’histoire de Tali Fahima (1), une jeune israélienne de 28 ans emprisonnée depuis quatre mois en Israël, sans procès, pour avoir voulu rencontrer Zakaria Zubeidi, un Palestinien de son âge, chef de la résistance de Jenin, un acte transgressif au féminin, parmi tant d’autres, pour secouer les molosses de l’infernal machine de guerre israélienne (2).

Les échanges intenses qui ont eu lieu à Oristano en disent long sur la capacité et la vocation des femmes a expérimenté dans des situations, parfois les plus extrêmes, une action militante de justice et de paix. Le mot de la fin revenait donc à une grande dame de la résistance italienne, ex- militante communiste, Nadia Spano, invitée à recevoir le prix Eleonora D’Arborea. Silhouette frêle, regard myosotis d’une vivacité qui fait oublier son grand âge, Nadia Spano a évité le registre « ancien combattant » pour insuffler une bonne dose d’énergie à son public. «Je suis une optimiste de nature, et je crois que même dans les moments les plus sombres, les plus bloqués, il faut continuer de faire avancer ses idées. Avec le temps on finit toujours par récupérer le fruit de son engagement, là même où l’on pensait voir l’indifférence et l’incompréhension triompher». 1)Pour en savoir plus sur l’histoire de Tali Fahima : (www.haaretz.com, 17. 09.04, «The outsider» by Kobi Simhon; Ha’lr Magazine, 06.10.04, «Interview with Tali Fahima», by Rona Kenan English: oznik.com)

2)Il existe plusieurs associations pacifistes israélo-palestiniennes. A signaler Hello Shalom Hello Salaam, une initiative de parents israéliens et palestiniens qui ont décidé d’ouvrir un dialogue entre eux.



Nathalie Galesne