Journal palermitain I | Salah Bechir
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Salah Bechir   
  Journal palermitain I | Salah Bechir Il n'y avait dans le café qu'un homme qui grondait son chien, une fille aux regards flamboyants, et un jeune homme à l’élocution hésitante qui lui parlait en balbutiant moult «en revanche» ou «par contre», sans qu’il y ait matière dans son discours à la «revanche» ni à la «contrariété». Il y avait aussi un serveur las, qui nous apporta ce que nous n’avions point commandé, arborant sa mine la moins avenante pour nous dissuader de toute contestation. Nous optâmes pour la paix en obtempérant….C’est un «café au bord de la mer», m'a dit Fanny, la jeune française qui habite Palerme, pour me persuader peut-être d’y entrer après un déjeuner éminemment fruste dans un restaurant croulant. Mais le café n’avais rien à voir avec la mer, escamotée comme elle était par une large rue que les voitures traversent à toute allure, polluant oreilles, yeux et poumons.
J'étais arrivé à la capitale sicilienne la veille seulement, et je n’en ai vu que de tels aspects, au point de frôler le regret d’être venu .. Mon ami Francesco, qui maîtrise l’arabe et certains de ses dialectes comme un natif m’a certes accueilli chez lui, mais il n’a pas tardé à me négliger, m’abandonnant à ma gêne et à ma confusion. Il était en effet absorbé par ses multiples, et concomitantes, activités: les examens de ses étudiants aux universités de Palerme et de Naples, ses fonctions de traducteur intermédiaire entre les autorités et les immigrés, ceux que l'on s’apprête à expulser et ceux que la mer rejette de ses entrailles leur concédant une nouvelle vie (ils seraient, en cette saison d’exode estival, des soudanais pour la plupart, dit on). Francesco était pris par toutes ces occupations et d’autres de moindre importance, et lorsqu'il pût quand même me réserver une partie de la soirée, c'était pour traverser dans sa voiture une ville obscure, vide et non animée et pour un passage rapide et impatient auprès de ses monuments clos. Journal palermitain I | Salah Bechir C’est que Palerme n'a rien d'une ville méditerranéenne. Elle n'est pas pénétrée par l'odeur et l'humidité de la mer, bien qu'elle soit une bande maigre et étroite, à l’apparence fragile, entre la côte et les montagnes. Elle n'exhibe pas son charme au visiteur, et ne célèbre pas l'été, comme savent le faire d’autres villes méditerranéennes habituées à la horde des estivants qui, pendant les trois mois de l'été, prennent les lieux urbains pour un simple passage menant de leurs maisons à la plage, s'y promenant avec des vêtements trop légers, et se comportant dans les rues avec la désinvolture et la liberté des baigneurs sur la plage.

Palerme semble plutôt une ville de l’intérieur,"terrestre". Elle s'étend parallèlement à la mer mais la repousse, concluant avec elle un compromis injuste, à ses dépends, en instaurant avec celle-ci un rapport ambigu, fait d’intimité (puisque la mer était longtemps sa relation unique, puis privilégiée, avec le monde extérieur) et d’inimitié. On dirait qu'elle se méfie de la mer malgré le rôle jouée par celle-ci dans sa fondation. Car Palerme n’était à l'origine qu’un grain étranger, semé au VIII siècle av. J.C par des commerçants phéniciens, puis elle a grandi et s'est confirmée grâce à d'autres étrangers : Grecs, Romains, Byzantins, Musulmans, Normands venus de leurs lointaines contrées septentrionales, sous oublier les Espagnols et les Français. Pourtant elle fait de son mieux pour se forger une origine prétendument «continentale» . "La généalogie est une illusion" avait dit le maître des historiens Ibn Khaldoun! Il se peut, mais il s’agit, à Palerme comme ailleurs, d’une illusion tenace, aussi têtue que les faits sinon plus.

Une telle remarque pourrait s’appliquer à l’ensemble de l’île, pour désigner ce qui serait «le paradoxe sicilien». En effet, il n'y a peut être pas plus continental, de par l'humeur, le caractère, la culture et la passion, que cette île Ô combien méditerranéenne, située au cœur de cette mer que les musulmans appelaient la mer des Roums, comme pour mieux récuser ou conjurer tout lien avec elle. La Sicile est située aux extrémités des bassins est et ouest, hellénique et latin, de la Méditerranée. Elle est la fin du nord et le début du sud ou vice-versa, selon les angles de vue et les forces en jeu. La carte de l'Idrissi, dessinée à Palerme, auprès de la cour du roi normand Roger après la «reconquête» de l’île, figure le sud en haut et le nord en bas, contrairement aux cartes modernes. Les musulmans avaient certes déjà entamé leur longue et interminable retraite, sur le plan militaire et politique, mais leur culture était encore, et pour un temps, dominante. Aussi gardait-elle cette prérogative, cette «souveraineté» qui sont l’apanage des cultures dominantes: dicter l’universel et l’appréhension du monde. Mais quelle que soit l'orientation de ces cartes et de ces points de vue, la Sicile demeure le centre de la Méditerranée, tant que la Méditerranée reste le centre de l'univers.
la Sicile, de par sa situation géographique, est méditerranéenne jusqu’à l‘excès, jusqu’aux détails les plus redondants. Pour elle, La Méditerranée n’est pas une mer mais des mers, dont elle constitue leurs confins extrêmes à toutes. La première est la mer Tyrrhénienne, qui s'étend à l'Ouest de l'Italie, entre celle-ci et ses îles, jusqu'aux rivages septentrionaux de la Sicile. La seconde, à l'Est, est la mer "ionienne", qui s’ouvre sur le monde grec, appellation-fossile qui remonte aux temps les plus reculés, où la Grèce se nommait Iônia (archaïsme encore vivace dans la langue arabe, qui persiste à désigner la Grèce par le vocable "Younan"). Puis, au sud, la mer d'Afrique, telle qu’elle est toujours mentionnée dans les écrits de Leonardo Sciascia, l'un des plus grands écrivains de la Sicile et le chantre de sa mémoire. Un isthme maritime de 200 kilomètres qui sépare la Sicile de la Tunisie, depuis que l'Afrique n’était qu’un pays, pas encore un continent. Ces mers étaient autant de mondes, de cultures, de langues, de peuples et d’ensemble d’ethnies, qui guerroyaient ou faisaient la paix. Elles étaient aussi des espaces d’échanges, parfois fermés et autarciques, dont la Sicile constituait le nœud ambigu qui les séparait et les rapprochait. Le foyer de leurs ententes et de leurs mésententes. Journal palermitain I | Salah Bechir En Sicile, on découvre que "la Méditerranée" est une appellation par trop générique, qui, en tant que telle, tend à négliger les détails et à escamoter les faits les plus révélateurs parce que, justement, les plus «minimes», ou bien au contraire, à affubler d’une fausse existence ce que l’histoire n’a pas permis d’éclore ou a négligé de faire. La Sicile était, et demeure peut être, les confins extrêmes, et pour cette raison centrale, de tous ces mondes méditerranéens. D’aucuns, parmi les chercheurs modernes, ont récemment rétréci les espaces traversés par Ulysse et l’étendue de son Odyssée, présumant que, tout compte fait, le héros légendaire n'aurait jamais quitté la Méditerranée Orientale, et que les colonnes d'Hercule ne seraient pas là où on le croyait, près de Tanger la marocaine, à l’orée de la "Mer des Ténèbres", mais près de la Sicile, à l'extrémité du monde grec vers l'Ouest. Ceci est plausible, puisque les Grecs étaient et sont restés des orientaux, bien que l'Occident de la modernité ait forgé une filiation apocryphe à leur égard (toute identité est, d'ailleurs, le fruit plus ou moins laborieux, d’emprunts et d’inventions, totalement ou partiellement. Mais ceci est une autre question, bien que touchant de près notre sujet). En effet, c'est vers l'Est qu'Alexandre Le Grand a dirigé ses conquêtes, et c'est vers l'Est que les Grecs avaient toujours, à de rares exceptions près, porté leur regard. L'Ouest n'était devenu le point de mire, et encore, que pour leurs descendants les Byzantins dont la vision géographique du monde était fort probablement modifiée par l'adoption du christianisme. D’autres Balkaniques, des Albanais ceux-là, pour fuir la brutalité des Turcs ottomans quelques siècles plus tard, se dirigèrent vers la Sicile où leur communauté conserve, jusqu’à nos jours, son identité, maintenant sa langue, son culte orthodoxe, ses costumes, ses normes et ses traditions. Leur exode, leur parut alors comme le comble de l'expatriation et la plus extrêmes des migrations. Salah Bechir
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