Et à Jaffa la mer, figure de l'absence | Noun
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Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les ponts que vous construirez. Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l’aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts.
Mahmoud Darwish, Discours de l'homme rouge , VII, 1992
Et à Jaffa la mer, figure de l'absence | Noun
Jaffa. Je me suis retrouvée là, pour peu qu'on puisse arriver quelque part par hasard. Intriguée par ce que l’on veut bien montrer comme un modèle de cohabitation entre « Arabes » et Juifs. Historiquement, Jaffa était le port d’accès privilégié en Palestine, digne de Beyrouth et d’Alexandrie. Conquise, détruite et reconstruite au fil son histoire vieille de plus de cinq mille ans, elle a été prise la dernière fois par les milices armées juives lors de la guerre qui a mené à la création de l'État d’Israël (1948). Jaffa fait aujourd’hui juridiquement partie de la municipalité de Tel Aviv-Yafo, dont elle est devenue un appendice. Ou comme on dirait ici, une banlieue - tantôt courue pour son atmosphère exotique arabisante, tantôt ghetto à la violence banalisée, mais surtout microcosme devant faire face à des réalités complexes et souvent difficiles, à l’image du pays.
Lorsque l'on vient de Tel Aviv, on entre dans Jaffa par sa partie nord, la plus ancienne. A gauche, le marché aux puces, à droite, le port et les méandres des ruelles de la vieille ville. Lorsque la municipalité a entrepris une réhabilitation de la vieille ville, elle a décidé que seuls les artistes, juifs, pouvaient y résider. Elle y a créé un complexe artistico-touristique: on y trouve aujourd'hui des galeries d'art et d'artisanat, des restaurants, des bars, et beaucoup de touristes.
Curieusement, lorsque je suis arrivée à Jaffa, j'ai été frappée par un étrange sentiment. Même et surtout au milieu de la foule de touristes et d'israéliens branchés qui viennent profiter de l'exotisme que le lieu suscite, c'est le sentiment de vide et de manque qui m'envahit à chaque fois que je déambule en cet endroit, sentiment renforcé par la propreté du lieu, qui rend la vieille ville presque abstraite. En un mot: pittoresque. Mais où est donc la vie? Où est l'âme de Jaffa? Où sont ses habitants, ses enfants? Où sont ses pêcheurs? Force est de réaliser que ce lieu n'inspire plus que le...rien. Le vide et l'absence. Et j'ai peine à ressentir autre chose que ce sentiment en creux dans la vieille ville.
Un sentiment que je peux d'ailleurs ressentir partout où l'on a fait des villes des musées à ciel ouvert, vidées de leur population originelle au nom de la « préservation du patrimoine culturel ». Seulement, à Jaffa, ce sentiment prend une autre ampleur dès lors que l'on connaît l'histoire tragique de ses habitants. C'est de Jaffa qu'environ 60 000 Palestiniens ont fui du jour au lendemain vers un ailleurs qui était synonyme d'abri temporaire, pour se protéger de la terreur des attentats et des meurtres perpétrés par les milices juives. Drame accentué pour la plus grande majorité d'entre eux par le fait de n'avoir jamais eu le droit d'y revenir.
J'ai tenté de transcrire visuellement ce sentiment, cette absence sourde et néanmoins assourdissante. L'absent, ici, est celui qui est là, et pourtant est ailleurs, car il est dans l'oubli. Mais c'est aussi celui qui est parti ou qui n'est plus. Ainsi, figurer l'absent a été pour moi rendre présent l'invisible, en chercher la trace. Rendre au présent ceux qui manifestement en ont été soustraits. Rendre présent celui qui manque. Pour trouver quelque chose de l'âme de Jaffa, j'ai séjourné au-delà des quartiers fréquentés par les touristes locaux et étrangers, de la vieille ville et du marché aux puces. Dans les quartiers à l'architecture du XXe siècle, comme Ajami, Jabalieh, Nuzha. Là où la vie se manifeste, là où le quotidien court, là où le peuple de Jaffa est en prise avec lui-même.
Au cœur de la Jaffa vivante et populaire, le lieu est vite devenu prépondérant à travers mon objectif. Le lieu vide en particulier. Le lieu vide de corps humains, mais néanmoins lieu habité, dont les stigmates laissés par l'homme sont la trace. La présence humaine, s'est elle manifestée comme un fantôme, et comme un avenir: les enfants, les vieillards, et entre les deux, une génération ballotée. Une identité fracturée. Qui survit, qui vit, qui résiste, qui s'oublie et se transforme, heureusement, intégrant dans le présent son passé.
J'ai tenté d'incarner cet invisible dans un cadre. Figurer l'absence jusqu'à la rendre sensible, la rendre perceptible jusqu'à imprimer ma pellicule. Parler du passé récent de Jaffa à travers son présent, et donc chercher aussi ce qui n'est pas encore visible, mais qui est là en puissance et va pourtant advenir. Les présents sont là. Le présent est là. Il contient ce qui n'est plus et ce qui sera. Finalement, jeter la lumière sur l'absence ne nourrit-il pas le présent jusqu'à le rendre plein? Car comment peut-on être pleinement là sans avoir conscience de son histoire?
Ce projet photographique est né de ma rencontre avec un lieu, Jaffa, et de quelques-uns de ses habitants.

Noun, Paris, octobre 2009

Noun
(21/11/2009)






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