Escale à Chios | Simon Hartmann
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Simon Hartmann   
Escale à Chios | Simon Hartmann
Chios, Grèce
En route pour Istanbul, je fais escale sur l’île grecque de Chios dans l’archipel du Dodécanèse, située en face d’Izmir et des côtes turques. Cette île dont la population actuelle est de moitié inférieure à ce qu’elle était au XIXe siècle a été le théâtre des confrontations gréco turques depuis la naissance de la Grèce moderne et a donc connu plusieurs massacres et des grandes vagues d’émigration (notamment vers les Etats-Unis). Aujourd’hui, sa situation géographique en fait l’une des «portes» méditerranéennes de l’espace Schengen. Au même titre que les enclaves de Ceuta et Melilla et l’île de Lampedusa…

En ce dimanche 22 avril, après une belle journée à la montagne et tandis que je déambulais tranquillement sur le port touristique de Chios rempli de fashion people buvant des cocktails face au soleil couchant, appréciant la fraîcheur de ces premières soirées estivales, je me suis aventuré en suivant un chien errant, au bout du port, là où les rues deviennent sombres et le sol plus sale. Trois préfabriqués occupaient un espace abandonné derrière la jetée. Surpris de voir des mains sortir de ce qui avait l’apparence d’une fenêtre mais qui était en fait des barreaux, je me suis approché et j’ai entendu des chuchotements en arabe. Je le jure, ils devaient être une trentaine d’hommes enfermés dans 30 mètres carrés. Je me suis retrouvé face à eux un peu halluciné. Tout en distribuant mon paquet de Karelias, j’essayai de me demander qui pouvaient être tous ces gens qui étaient là devant moi, dans un autre monde, me demandant des cigarettes, de l’eau, du haschisch, certains me souriant, d’autres me regardant avec insistance. L’un d’entre eux suscita mon attention, il se démarquait de ses semblables par une sorte d’autorité quasi incontestée. Il parlait anglais et les autres se turent pour lui laisser la parole. C’est par lui que j’appris qu’ils étaient palestiniens. Un bref échange dans la cohue que suscitait ma venue. Puis il me remit 100 euros en billets de 10 usés, déchirés. J’ai pris l’argent et je suis parti.

Je suis revenu une demi-heure plus tard avec des cartouches de cigarettes, des packs d’eau et quelques bouteilles de soda. On me reçut en m’envoyant des bisous, des poignées de main. J’essayais d’expliquer qu’ici c’est la Grèce, qu’ils n’ont en principe pas de souci à se faire quand j’ai entendu une moto arriver. Je me suis retourné, un policier courait vers moi et m’a entraîné plus loin. Ils ont commencé à me fouiller et à me parler en anglais de manière assez agressive, en m’expliquant que je devais partir de Chios au plus vite sinon j’allais avoir de gros problèmes. Je leur ai répondu, alors qu’ils scrutaient mon passeport français, qu’il n’y avait aucun problème parce que je connaissais mes droits de citoyen européen. Ils m’ont trucidé du regard et sont partis après m’avoir questionné sur mes visas. Ils n’arrêtaient pas de parler en grec, genre embarrassé.

J’étais persuadé que, contrairement aux lois internationales et aux droits des réfugiés, ces Palestiniens seraient renvoyés en Turquie ou ailleurs en douce, sans que personne ne sache qu’ils ont réussi à rentrer en Europe. C’était le jour des élections en France, je ne connaissais pas le résultat mais j’avais le sentiment de m’en moquer déjà. Ce que je venais de voir m’avait bouleversé et me dégoûtait.

Ce soir-là, il y avait un mariage avec du bouzouki et de la derbouka, j’allais y aller jouer un peu. Profiter de ma liberté, profiter de ma chance, de la vie.

Le lendemain, je suis parti visiter le village de Mesta dont m’avait parlé une amie à Athènes. C’est un village entièrement fortifié, construit en 920 après J.C. Le long de la côte, furent édifiées des tours qui permettaient de prévenir de l’arrivée des pirates (que les gens d’aujourd’hui désignent comme «turcs») grâce à des feux de signalisation. Les habitants de Mesta se réfugiaient alors dans la citadelle et fermaient les portes du village forteresse. Peu d’assaillants arrivaient à y pénétrer. Mesta est le seul village grec de ce type à être encore habité, beaucoup de vieux y boivent en jouant au Tavli.

La voiture qui me ramena de Mesta était conduite par Pariz, un type d’une trentaine d’années qui possède un restaurant de poissons à Port Mesta. Alors qu’il conduisait à plus de 100 km/heure sur la petite route de montagne, il me proposa de le suivre à Karfas pour la Saint Georges. A peine arrivé, je rencontrai Georges, un musicien avec qui j’échangeai sur la musique grecque traditionnelle et ses relations avec la musique orientale…

Peu à peu, la cinquantaine d’invités arrive. Ce sont des gens de l’île appartenant à la même famille. J’apprends qu’il y a quatre principaux clans qui se partagent la majorité du business de l’île dont surtout la précieuse Mastica produite dans les montagnes du sud de l’île, de Pirgi à Mesta. La légende raconte que ce sont les souffrances du saint patron de l’île, traîné par des pirates turcs sur cette partie de la terre, accroché à un cheval, qui firent pleurer les buissons et libérèrent la précieuse matière. Cette sève particulière n’existe que dans le sud de Chios. Elle est utilisée pour produire des parfums, des médicaments naturels contre la cirrhose et les maladies du foie mais c’est surtout une composante essentielle de nombreux cosmétiques de luxe, à un coût extrêmement élevé.

Les propos fusent, la nourriture abonde, le vin coule à flot, les sourires vont vite. J’apprends un beau proverbe grec qui me touche particulièrement «Au bout du bout, ce n’est pas Ithaque qui a motivé Ulysse, mais le voyage». On m’offre un repas gargantuesque et du vin à volonté.

Mon voisin d’en face se révèle être un communiste réformé. Il me décline le système des partis politiques en Grèce avant d’en venir à ce qui sera l’objet de ma plus grande attention: les immigrés en Europe et plus particulièrement la situation de Chios. J’apprends d’abord que le groupe des Palestiniens a été pris par la police sur une plage du sud il y a deux jours environ. Il y a régulièrement des bateaux qui arrivent, parfois avec des Nigériens, au sud de Chios. Puis on me dit qu’il existe un camp de détention au nord-est de l’île. Des réfugiés du monde arabe y logeraient depuis quelques années. Mais récemment, une directive européenne relayée par le gouvernement grec, impose aux autorités policières de renvoyer systématiquement et le plus loin possible, les personnes rentrant en Grèce illégalement. La plupart sont des demandeurs d’asile. Ainsi semble s’expliquer la présence de ces préfabriqués éphémères sur le bout du port.

On commence par me dire que «la Grèce ne peut accueillir toutes ces personnes», que «lorsque les réfugiés albanais ont commencé à arriver, la criminalité a augmenté». En réponse à ma curiosité croissante, on me parle de la Turquie. Les propos fusent et se mélangent étrangement avec une critique sévère de l’islam. «Ils veulent tuer tous les infidèles et envahir notre pays, ils veulent détruire notre religion, tous les musulmans sont des assassins dans l’âme». Les convives s’appuient, entre autres, sur le fait qu’il y a moins d’une semaine, auraient été égorgés en Turquie, trois chrétiens qui travaillaient sur une traduction de la bible. On me pointe le fossé économique, la «dictature militaire», le fait que «les Turcs n’ont pas d’autre identité nationale que la référence à Mustapha Kemal Atatürk…Un pays réunissant Arméniens, Kurdes, Grecs, Européens, Arabes… Ce n’est pas un pays !». On s’énerve presque lorsque je prétends que leurs bases culturelles sont proches, la musique, la nourriture, la danse, leurs habits traditionnels... Je constate un changement d’attitude frappant et une fermeture d’esprit chez ces gens qui ne sont jamais allés en Turquie.

À Chios, il y a donc un camp officiel dans le nord-est de l’île, contrôlé par le HCR. Je suis parti pour ce camp à Lagmata : il était presque vide et me semblait servir surtout aux autorités pour masquer leurs actions. Des militaires surveillaient évidemment l’entrée. Impossible d’en voir plus, et je ne fus pas le bienvenu.

Rentré à Chios ville vers une heure du matin, je suis passé récupérer mon sac pour le déposer sur un toit d’immeuble où j’avais passé la nuit deux jours plus tôt. Je ne parvenais pas à oublier les Palestiniens. Avec l’envie d’agir, j’ai foncé au cybercafé où j’ai imprimé un texte d’Amnesty International de trois pages en arabe. Je suis alors parti vers le port remettre les deux exemplaires du document aux détenus avec le numéro de l’association à Athènes. Sans doute cela ne servirait à rien, mais j’espérais que ça leur permettrait de savoir et peut-être de continuer à espérer.

Arrivé par les ruelles de la ville jusqu’au bout du port, je m’approche en longeant le mur de béton qui protège la cellule principale des regards indiscrets… J’atteins la petite lucarne de la «boîte prison» et derrière les barreaux, je distingue dans la pénombre des braises de cigarettes et un petit groupe qui chuchote. La majorité des hommes semble dormir. «Psst…». Ils me voient, je sens une attitude complice, je sors le document et le remets à l’un d’entre eux qui me sert la main avec un sourire forcé, un autre ouvre le papier. À ce moment, j’entends des bruits provenant du poste de police. Je reçois quelques remerciements mais aussi des regards dépités de me voir partir sans rien faire d’autre.
Escale à Chios | Simon Hartmann
Carte antìque de Chios
Que pourront-ils penser en lisant ce texte puisque les grands principes cités (approuvés par 141 pays dont tous les états membres de l’Union européenne) contrastent si fortement avec ce qu’ils vivent ? Notamment : droit de mouvement pour les migrants, droit de téléphoner, respect de la dignité, interdiction de détention arbitraire et examen au cas par cas des dossiers de tous les migrants, qu’ils soient demandeurs d’asile ou non. Mais la réalité, c'est de la bouche des détenus que je l'ai apprise: c'est 200 euros par tête versés aux passeurs turcs et les morts fréquents dus à la poursuite par les navires de police grecs qui obligent les passeurs à mettre tout le monde à l’eau dans la précipitation. Sans parler des naufrages. Cette histoire n’a rien d’unique, il suffit de se rendre à Samos ou à Lesbos pour s’en rendre compte.

Qui est témoin de ce qui se passe aux frontières de l’Europe? Les habitants de Chios ? Eux qui se protègent contre le lointain tout proche (on voit sans cesse les côtes turques situées à 20 kilomètres). Les touristes volontairement aveugles, uniquement soucieux de rentabiliser leurs vacances? Pas de témoins, que des complices.

C’est donc tout ce que j’ai pu faire pour leur donner le sentiment d’être soutenu. Ce qui se passe est terrible: avec cet emprisonnement illégal, tout espoir de faire valoir leurs droits et plus largement de faire appliquer les droits de l’homme est anéanti. En m’endormant le soir à la belle étoile, je me dis que si j’avais pu, j’aurais scié ces barreaux. Ces barreaux de la honte pour nos sociétés «modèles de démocratie». Je partirai le lendemain, quitterai l’Europe et l'île forteresse de Chios pour me rendre en Turquie, aller de l’avant au plus vite découvrir cet au-delà, cette autre rive de la Méditerranée contre laquelle on érige des forteresses.

Simon Hartmann
(02/01/2008)

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