Que sont devenus les ports d’autrefois? Marseille, la ville (I) | Hanan Kassab-Hassan
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Hanan Kassab-Hassan   
 
Que sont devenus les ports d’autrefois? Marseille, la ville (I) | Hanan Kassab-Hassan
Les poissonières de Marseille
Mon premier souvenir de Marseille remonte à l’époque où, à l’âge de 10 ans, j’ai fait la connaissance de l’univers de Pagnol alors que je ne lisais pas un seul mot du français. C’est la voix mélodieuse de ma mère qui m’a lu et traduit oralement Fanny, Marius et César. Je me rappelle encore les larmes dans ses yeux quand Fanny et Marius se disaient adieu, l’émotion que nous avons éprouvée quand César écoutait la lettre de son fils lue par Fanny, et nos éclats de rire quand Panisse faisait le commentaire de sa propre mort.
Ces personnages drôles, pittoresques, attendrissants et pleins de vie ont contribué beaucoup à la formation de ma sensiblité littéraire et humaine; et quand je retrouve aujourd’hui ces trois livres ponctués par la traduction en arabe de quelques mots difficiles que ma mère a traçé au crayon, je sais que Marseille pour moi n’est pas seulement la ville du port et des poissonières, de la mer qui détourne les jeunes hommes de leurs amours, des vieux qui boivent le pastis et jouent aux boules, elle est aussi une partie de mes souvenirs d’enfance heureuse.
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Marseille: la ville et le port
«L’image d’une ville, d’une localité, d’un lieu est toujours une image construite de l’extérieur. Elle est celle des médias, des publicistes, des visiteurs occasionnels, des on-dit qui se colportent… Elle est le plus souvent stéréotypée.»(1)

Ces mots tournent dans ma tête comme une accusation. Je sens qu’ils me visent personnellement, moi, la fille de l’intérieur qui prétend écrire sur les ports sans avoir jamais mis le pieds sur un bateau. Pourtant, un regard neuf peut être un avantage, même s’il suscite des questions naïves comme cela a été le cas pendant mon séjour à Marseille que je visitais pour la première fois.

De Marius à Zineddin Zidane
La Marseille d’aujourd’hui semble plus préoccuppée de football que de pétanque. Elle se reconnaît dans Zinedine Zidane beaucoup plus que dans Marius. Mais si les Nord-africains sont bons pour remporter une victoire mondiale, ils restent quand même un élément de gêne dans la vie quotidienne. Dans les rues, les visages basanés des Algériens et des Marocains, les têtes voilées de leurs filles et épouses donnent à Marseille l’aspect d’une ville, non seulement cosmopolite, mais aussi arabe. Si le projet de construire une mosquée a suscité beaucoup de controverses, le quartier de Belsunce est là pour rappeler aux Marseillais ce cachet de la ville que certains rejettent. Avec ses restaurants de couscous ou de falafel, avec ses appartements dont les fenêtres ouvertes diffusent les chansons d’Oum Koulsoum, avec ses étalages d’objets kitch sur les trottoirs, et les énormes valises en plastique indispensables pour les familles nombreuses, Marseille ressemble à d’autres villes portuaires du sud, Oran ou Alexandrie…

Y-a pas d’arabes ici?
D’après l’article cité plus haut, cet aspect cosmopolite de la ville est une réalité vécue positivement par 70% des personnes interrogées, qui sont toutes marseillaises . Pourtant, la présence étrangère se traduit aussi et surtout par le sentiment d’insécurité qui règne dans la ville, et qui constitue un facteur d’étonnement pour quelqu’un qui, comme moi, vient d’un pays où il n’existe pas de code à l’entrée des immeubles, où on dort fenêtres grand-ouvertes les nuits d’été. Je comprends maintenant la question que m’a posée un jour un ami marseillais qui hésitait à laisser sa serviette dans ma voiture à Damas:«Y-a pas d’arabes ici?»
Si, il y a des arabes en Syrie, et ils se sentent eux aussi profondément méditerranéens tout en étant syriens, et citoyens du monde.

Marseille, «porte du sud» ou «peur du sud»?
«…entre le provençalisme de Maurras, anticosmopolite et fondé sur un héritage helléno-romain exclusif, et les tenants actuels d’une «culture enracinée» dans une Provence mythique, la filiation est directe. Regionalisme et nationalisme se sont accouplés pour dire oui au provençalisme et non à la Méditerranée, oui à la grandeur latine et non aux «lèpres sémites», pour reprendre les propos nauséabonds de Maurras. Prisonniers de leur obsession, ils veulent dresser un mur pour contenir ce qu’ils appellent «l’invasion», immédiatement confondue avec l’immigration. La guerre des cultures et l’affrontement des civilisations entre «l’Occident chrétien et l’islam conquérant» leur apparaissent inéluctables. Il faut donc se protéger, expulser les ennemis intérieurs et purifier la Provence de tous ses «allogènes». Le cosmopolitisme étant considéré comme le plus grand danger qui menace «l’identité». Seule la référence à une Provence mythique, conçue hors de l’histoire de ses apports extérieurs, permet de résister à ces flots incessants venus de la Méditerranée…»

Se réconcilier avec une histoire faite d’échanges et de dialogues entre les ports de la Méditerranée? Le but est grandiose, et il sous-tend beaucoup de projets culturels soutenus par l’Europe pour recoudre les liens entre les différentes rives. Mais ces projets ne font qu’institutionaliser un vrai sentiment d’appartenance éprouvé par beaucoup de gens des pays riverains même s’il vivent à l’intérieur des terres comme moi ou comme Michel Buresi. Originaire des environs de Montpellier, celui-ci est un caussenard du Larzac qui se sent méridional et méditerranéen. Pour lui, le mode de vie méditerranéen est profondément ancré dans les mœurs, dans la cuisine, le farniente, la canicule, bref dans un certain paganisme lié à la «quête du plaisir et au goût de la fête». Ce n’est pas par hasard que Michel a choisi de vivre depuis près de trente ans en Syrie. Je l’interroge sur les limites géographiques et idéologiques des régions en France. Nous discutons du débat qui oppose dans le Midi de la France la revendication d’origines latines et une Méditerranée qui se cherche dans le brassage des cultures, des langues et des ethnies. Il m’explique comment pour certains Provençaux, le terme de Marseillais évoque la racaille des ports, «des métèques, des bandits». Nous relisons ensemble Camus, Audisio, et Giono. Je me sens réconfortée, car à Marseille je me suis vraiment sentie chez moi.
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Marseille la cosmopolite
Les clefs de Marseille
Autour d’une table dans le restaurant syrien Palmyre, on était un groupe de toutes nationalitées: une Syrienne, un Maltais, un Français d’origine tunisienne, et quatre Algériens dont deux Touaregs en costumes traditionnels magnifiques. Il y avait aussi et surtout Omar Daniel Belli qui résume à lui seul cet aspect cosmopolite de la ville: c’est un Marseillais fils de docker algérien et d’une mère italienne. Belli croit en la Méditerranée comme espace d’appartenance et d’échange. Depuis des années, il ne se lasse pas d’organiser des ateliers, des rencontres pour les artistes des pays riverains: la Syrie, la Tunisie, l’Egypte, l’Italie et l’Espagne, Malte… et la liste n’est pas terminée.
Dans le bureau d’ Écume, Association des Échanges Culturels en Méditerranée, Belli demand à Patricia de nous aider: avec un dynamisme extraordinaire, elle nous a immédiatement trouvé des pistes; elle nous a donné des adresses; elle a téléphoné pour nous prendre des rendez-vous avec des courtiers, des directeurs de compagnies maritimes, des gens vivant dans les barques au port, des membres du Club des amis des Marins de Marseille. Tant de choses à voir, tant de lieux à découvrir, tant de personnes à rencontrer.

Au Café du Commerce où il nous a donné rendez-vous, à un ami maltais, Adrian Grima, et à moi, Thierry Fabre nous parle du Vieux Port, à la fois agora et espace de rencontre. Il nous présente Marseille comme une ville de passage pour les Français, et comme un lieu de résidence pour les immigrés pauvres qui ne peuvent vivre à Lyon ou à Paris. Il nous explique l’effort actuel pour attirer les touristes vers la ville et l’impact du projet d’aménagement en cours. Il nous donne des références, il nous parle de films… Avec générosité et chaleur. Un vrai méditerranéen!


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1. Pierre Vergès et Véronique Jacquemoud, «Marseille, écrin d’azur ou métropole?» in La Pensée de Midi, n° 1, 2000, pp. 108-113. Hanan Kassab-Hassan