D'Ajaccio à Marseille | Adrian Grima
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Adrian Grima   
  D'Ajaccio à Marseille | Adrian Grima Six à six
(Sitta, Sitta)

Un nuage de mouettes six à six
sillonne le ciel
laissant la beauté dans l’ombre sombre
sur les feuilles de vigne desséchées.

Un nuage de mouettes six à six
atteint les collines escarpées
où les bergers chantent
derrière leurs troupeaux de moutons.

Je me demande d’où vient la mouette
et désire toujours voir le nid
de cet oiseau dont la vision
trouble mes pensées sans répit.

Petite mouette qui vole à peine,
mouette avec ses ailes ensorcelées et déployées,
mouette qui s’élève dans le ciel percé de ses cris
mouette blessée ... sans pieds.
(Marjanu Vella)

En naviguant entre le port d’Ajaccio et celui de Marseille, la mouette me rappelle les Iles Sanguinaires de Corse et la poésie fascinante, parfois inquiétante, de Marjanu Vella. Ici, c’est une mouette solitaire, fouillant la mer à la recherche de nourriture et chevauchant le vent qui n’arrêtera pas ce bateau. Certaines personnes sont prêtes à affronter la nuit sur ce pont. Si certains couples sont prêts pour le coucher de soleil, pour d’autres il est déjà passé. Ces ‘entre-deux’, comme les appelle Fanny, nous ramènent à nos amours, et à nous.

La ligne infinie d’immeubles sur la côte d’Ajaccio gâche le paysage. Je regarde ailleurs, les montagnes, le sillon que forme notre ferry-boat, le tout petit bateau qui se balance à bâbord, avec son moteur qui ronfle. Je regarde le feu du soleil sur les eaux du port, et attend impatiemment que les Iles Sanguinaires nous apparaissent. Pourquoi donc hier cette femme m’a dit que le ferry pour les Iles était déjà parti?

Les collines de la côte face à moi sont couvertes d’une brume offusquante et les Sanguinaires ont l’air d’une illustration pour un livre d’enfants.

En mer. Le couple à côté de moi a lui aussi débouché sa bouteille de vin, et Sophia, parce qu’elle avait dansé un jour aux Iles Sanguinaires, a fait rouler sur le pont le verre de vin en plastique de Fanny, sur un pont devenu bien plus rouge que quoi que ce soit aux Sanguinaires, rouge de rouille, rouge sang. Le conducteur du ferry-boat nous répète encore et encore pourquoi “on dit” qu’elles s’appellent “Sanguinaires”, à cause de la léproserie, ou à cause de leur couleur fauve au coucher du soleil, ou pour une autre raison que je n’ai pu saisir – ce que j’ai pu comprendre par contre c’était que nous étions sa ration journalière de touristes gobeurs, et que de répéter ses éternelles histoires faisait partie de son travail. Comme la femme qui droit dans les yeux m’avait dit que le ferry pour les Iles Sanguinaires venait de partir – pourquoi donc habite-t-elle dans cette cabane arrimée à la terre si elle ne veut pas parler aux touristes? Son bateau a du partir il y a bien longtemps et elle n’était pas dessus. Je suis d’humeur à tout gober. Je suis un touriste.

+++ D'Ajaccio à Marseille | Adrian Grima Sophia essaye de dormir. Etant danseuse elle arrive à se caler dans le fauteuil carré du grand bar. Elle a dansé sur le pont rouge sang, coulant son corps dans les courbes du vent. Là, elle a tassé tout son corps dans ce fauteuil si kitsch et a tout de suite fermé les yeux, mais à bord elle n’arrive pas à dormir. Elle a l’air fragile maintenant, un attribut qui est le titre du livre qu’elle est en train de lire. Sur le pont elle était provocante, maintenant elle a l’air mélancolique, résignée. Elle est si intense quand elle danse. J’aurais aimé comprendre ce qu’elle disait dans son français ultra rapide, quand je lui ai demandé qu’est-ce qu’elle faisait dans la vie. J’ai pu saisir ça et là suffisamment de mots pour comprendre que je n’avais rien compris.

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Les jeunes garçons qui jouent aux cartes dans le bar à quelques mètres de nous jouent vraiment avec passion. L’un d’eux a un T-shirt de Thuram – mais Thuram ne joue plus dans l’équipe de foot italienne de Parme – il a du l’hériter de son grand frère. Hier, un garçon sur le Cours Napoléon d’Ajaccio portait un T-shirt de l’équipe de Barcelone avec le nom de Rivaldo – qui ne joue plus non plus dans l’équipe de Barcelone.

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Sophia n’arrive pas à lire son livre Fragile, elle n’arrive ni à dormir ni à lire. Nous naviguons maintenant entre deux ports. C’est ça la Méditerranée. Je ne peux pas non plus dormir, mais au moins, comme Fanny, j’arrive à lire. Le grand avantage des voyages en mer comme celui-ci, c’est quand on part et quand on arrive. Le long moment qui s’étire entre deux est le même à chaque fois, on peut dire qu’il soit ... anonyme. C’est un peu comme un trop long commencement ou une fin qui n’en finit pas.

C’est une bonne occasion pour penser à la Méditerranée, aux ports méditerranéens. A aller et venir. Aux gens et aux cargaisons, aux mouettes et aux bras qui s’agitent sur les embarcadères.

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Ceux qui jouaient aux cartes et se criaient dessus sont maintenant réunis autour de la coupe qu’ils ont gagnée et crient d’autant plus fort, sans les cartes cette fois. Ils sont de Marseille, paraît-il...

Pendant ce temps, la manoeuvre de sortie du port d’Ajaccio prends des heures et les Iles Sanguinaires, d’après mon guide devraient “devenir d’un rouge flamboyant”. Les Iles ont quelque chose qui ne va pas ce soir. Pourtant, j’ai confiance dans mon guide, mon grand conteur de la France, mon véritable port d’escale.

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Le bateau vogue droit vers la lune. Littéralement. Au début il faisait nuit noire. Puis il y a eu la mer et le ciel, tout légers dans l’air. Et puis l’Etoile du Nord et la lune, et peu à peu d’autres étoiles se sont mises à miroiter, “étoile” est un si joli mot pour désigner un astre. Prendre un avion c’est aplatir la joie qu’on ressent à voyager en bateau.

Dans un livre sur les mythes qui font et défont la Méditerranée, Lindsay Proudfoot et Bernard Smith signalent que “que ce soit par rapport à ses zones de pêche ou tout simplement à ses côtes, la Méditerranée physique est à chaque fois si différente qu’on serait prêt à remarquer que son seul caractère physique unifiant c’est la mer elle-même” i, que la Méditerranée n’est autre que la mer. En maltais, “Il-Mediterran” au masculin, signifie et la mer et sa région – elles sont une seule et même chose.

Sur le pont d’un bateau qui vogue vers la lune, le sens qu’il avait avant ce voyage n’est plus le même.

C’est dommage que les machines du ferry-boat aient noyé le son de la lune.

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Sur les Iles Sanguinaires on nous a recommandé de rester sur les sentiers battus – “moghdijiet” en maltais, un si joli mot – “afin de ne pas déranger l’écosystème fragile de l’île”. C’est mettre à rude épreuve la patience des touristes (et des îles).
Une heure de temps pour la visite : le conducteur du ferry nous a mis en garde, il repartira à l’heure dite avec ou sans nous. Le cri déchirant des centaines de mouettes était insoutenable, “assordante” comme nous l’avait décrit Ornella quelques jours auparavant. De quoi se nourrissent les centaines de mouettes qui vivent là. Hurlent-elles de faim?

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2 heures du matin – nous sommes restés sur le bateau jusqu’à sept heures, hier soir. Presque tout le monde dans le périmètre du grand bar est maintenant profondément endormi. Je sors sur le pont et me dirige vers la proue, le vent souffle fort à présent, cette position est en effet impraticable ne serait-ce qu’à cause de la nuit d’encre et du vrombissement ‘assourdissant’ des machines. En effet, il n’y a personne dans les environs.

La lune a disparu et je n’ai ni le courage, ni la détermination, d’attendre les étoiles. Les soi-disant immigrés “illégaux” doivent vraiment en baver quand ils voguent à la dérive vers les rives hostiles du Nord.

+++ D'Ajaccio à Marseille | Adrian Grima Comme nous approchons du port (relativement récent) de Marseille, en longeant le Vieux Port sur notre droite, tout le monde à bord est repris d’une frénésie nouvelle. Le nouvel embarcadère du ferry, d’après mon guide Lonely Planet, est à l’ouest de la place de la Joliette, à quelques minutes à pied au nord de la Nouvelle Cathédrale. (1)

Sur la proue du ferry-boat il y a une tête noire portant bandeau blanc et boucle d’oreille, La Tête de Maure, le fier emblème de la Corse. Deux des représentants politiques de Majorque qui ont participé aux réunions du Projet Archipelagos ont voulu acheter un T-shirt arborant cette image envoûtante.

Juste avant de quitter le bateau, j’ai arboré mon emblème maltais. Quand la Corse déclara son indépendance – plutôt courte – en 1755, le patriote Pasquale Paoli choisit ce symbole de victoire, datant des croisades, comme emblème de son pays. Mon guide déclare que “selon la légende, à l’origine le bandeau blanc couvrait les yeux de la tête noire, et fut ensuite remonté sur le front comme symbole de la glorieuse libération de l’île.”(2)

Comme le ferry roule doucement le long des petites îles et de la jetée, je ne peux qu’écarquiller les yeux face à tout ce qui m’entoure comme un film déjà vu. Des centaines de milliers de voyageurs doivent être entrés dans ce port de cette façon depuis que je suis né, il n’y a pas si longtemps de cela. J’envoie des messages tous azimuts à Nathalie Galesne de Babelmed pour lui dire que je suis arrivé à Marseille – l’intensité de ces moments-là! – une petite euphorie personnelle à célébrer!

Et les mouettes nous accompagnent vers l’intérieur du port, exactement comme elles volaient le long du bateau en sortant du port d’Ajaccio. Drôles d’êtres, ces mouettes, aussi solitaires que grégaires.

Je me souviens de quelque chose sur Marseille que j’avais lu dans le livre Traversées de Thierry Fabre:
"Sur la grande jetée, Marseille m’apparaî dans sa vérité profonde, Marseille ville ouverte. Ville ouverte aux quatre vents du monde, d’Asie et d’Afrique, du Proche-Orient et d’Amérique, et qui pourtant ne s’y démembre pas. C’est dans la Méditerranée qu’elle retrouve son unité et qu’elle peut retrouver son essor".

Et plus loin: "Sans partage, Marseille perd sa raison d’être" (3)

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1 Lindsay Proudfoot and Bernard Smith, “Conclusion: From the Past to the Future of the Mediterranean”, The Mediterranean: Environment and Society, ed. Russell King, Lindsay Proudfoot and Bernard Smith (London: Arnold, 1997), 300-301.
2 Lonely Planet. France, 1023.
3 Thierry Fabre, Traversées (Actes Sud, 2001), 94. Adrian Grima
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