L'exil et après | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
L'exil et après | Emmanuel VigierJe retrouve Dražan dans son appartement du centre-ville de Marseille, dans le quartier de La Plaine, où il vit avec Valérie, sa compagne et leur fils Milan, qui a quelques mois.
Je lui montre les images que j'ai ramenées. Viennent les mots de son frère, de sa tante et de son oncle. Il dit qu’il aimerait bien rentrer dans la caméra, les retrouver. Autour de nous, le bébé babille. Sacha, son premier enfant, qui vient d’arriver, essaye d’attirer l’attention de son père, sans y parvenir. Sa voix est encore plus grave que d'habitude. "C'est drôle, mon frère a toujours les mêmes tics...ça va être dur, je le sais. Mais il faut que j'y aille..." J'hésite à le filmer. Je laisse de côté la caméra. Dražan me raconte son exil dans le détail. J'écoute, fasciné, je crois. Son arrivée en France, la peur, le froid. La peur de devenir fou, surtout. Entre novembre 1992 et août 1994, immigré clandestin, il a survécu à Vienne, en Autriche, en travaillant au noir sur des chantiers, en dormant parfois dans la rue. Expulsé vers la Croatie, il franchit à nouveau la frontière avec des papiers périmés. C'est à Vienne, qu'il rencontre un membre de "Longomaï", un réseau européen de coopératives autogérées, né dans les années 70. "Longomaï" venait de lancer une campagne d’aide aux déserteurs d’ex-Yougoslavie. Dražan rejoint la France et est hébergé par "Longomaï" à Forcalquier. Il y reste 6 ans, obtient le statut de réfugié politique, apprend le français. Il vit là, de la terre et de la musique, jusqu'en 1999, année où il rencontre Valérie, une jeune marseillaise. De son frère, il sait seulement qu'il est vivant. Dans l'appartement où il vit désormais, aucune trace visible de son passé. Il a rangé ses anciens papiers d'identité et de vieilles photos de familles, dans une boite en cartons, posée sur la bibliothèque. Pendant des années, il n'a pas prononcé une seule parole de serbo-croate.

L'exil et après | Emmanuel VigierQuelques semaines plus tard, Dražan m’apprend qu’il s’est décidé à faire le voyage au printemps. Il se rendra d'abord à Bosanski Brod pour retrouver son frère, puis à Vareš, leur village d’enfance. Vareš est un village à une cinquantaine de kilomètres, à l’Ouest de Sarajevo, aujourd’hui en fédération croato-musulmane. Dražan compte aussi aller à Belgrade, voir des copains, avec lesquels il a déjà travaillé dans le groupe de Kusturica, le «No smoking orchestra».

Le soir, je fais quelques images d’un groupe marseillais, avec lequel il travaille régulièrement comme ingénieur du son, «On’s fait une bouffe». C’est de la chanson française, réaliste. Accordéon et paroles tristes, douce colère… Images de Marseille quand elle est noctambule…
On me demande : «Mais qu’est ce qui t’intéresse dans cette histoire de deux frères ?»«Tu as des origines en ex-Yougoslavie ?»«C’est une fiction?»«Tu le connais l’autre frère?» «Tu as un frère, toi?»


A ces questions, ce poème, comme une réponse, trouvé par hasard à la bibliothèque de Marseille:

«La guerre qui venait de s’achever
projetait encore son ombre
sur toutes choses alentour.
Il nous fallait -pour nous-mêmes
Et notre entourage-
Redécouvrir la beauté des matins d’hiver
Le prix d’un sourire aperçu à la fenêtre d’un train.»

Izet Sarajlic, «Le livre des adieux», 1997. Extrait de «Adieu à Slobodan Markovic»


Emmanuel Vigier
(20/03/2009)



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