Belsunce et compagnie | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Belsunce et compagnie | Emmanuel Vigier
Les bétonneuses
Belsunce. Un quartier mythique de Marseille. (1) Le centre de la ville qui s'est construit avec les immigrés d'Afrique du Nord, au fil du temps et des soubresauts de l'histoire. C'est là que se loge la Compagnie. On entre dans une vaste salle assez sombre, immergé dans le noir, dans le bruit de la vie et du cinéma. La dernière exposition s'appelle "La casa de John Doe". Elle est signée Jean Paul Labro, un artiste français, plasticien et vidéaste. Sur un "panneau-écran", un feu crépite, autour duquel se retrouvent des fantômes d'acteurs. Sur un autre, une maison brûle. Une nouvelle fois, le lieu "La compagnie", à Marseille, espace de "création pluridisciplinaire" invite à entrer dans un univers, où les codes, les frontières s'estompent jusqu'à disparaître. Dans l'imaginaire anglo-saxon, "John Doe" est M.Tout le Monde, M.Dupont. Il est souvent, comme dans le film de Franck Capra -"Meet John Doe", 1941-, l'homme anonyme, l' homme de la rue. Jean Paul Labro interroge cette mythologie à travers ses installations. La création s'est faite dans et avec le quartier de Belsunce, le quartier où s'est implantée "La compagnie", il y a une dizaine d'années. Jean-Paul Labro a déambulé dans le quartier avec une bétonneuse, équipée d'un matériel d'enregistrement. Deux bétonneuses sont exposées, dans lesquelles on peut entendre des témoignages des habitants du quartier, qui, dans plusieurs langues, déclinent l'identité du mystérieux "John Doe". L'objet de la bétonneuse renvoie à la transformation de Belsunce, à sa démolition.

Enregistrer une rue
"Sur les terrains vagues, sous les échangeurs, le long des routes, ils marchent en marge; et Marseille ressemble à Alger, qui ressemble à Athènes, qui ressemble à Naples, qui ressemble à Barcelone, et à cet égard toutes les villes se ressemblent. le paria se tient à proximité des zones de démolition, à la croisée de terrains vagues, de docks et d'entrepôts, aux abords d'immeubles murés: dans des lieux où manger, dormir, vivre est malaisé." Alain Lacroix, écrivain, débute ainsi le récit de "Ils", publié au printemps dernier dans la revue "L'intraitable", un autre projet de la Compagnie, en résonance avec le quartier. La proposition est à deux voix. Le texte, une promenade dans ce quartier de migrations, peuplé de vieux travailleurs immigrés, de "chibanis", est accompagné d'une "bande son", réalisée par David Bouvard, membre de "La compagnie. Depuis 5 ans, ce plasticien a entamé un "travail sonore" sur le quartier: "Comment enregistre-t-on une rue de Belsunce? Comment la partage-t-on"? David avait initié ce travail à l'occasion d'un projet intitulé "l'exil a duré", réalisé par la Compagnie en 2003, dans lequel les voix des habitants de Belsunce avaient déjà leur place. Il connaît parfaitement les rues, leurs noms, les histoires des façades, les paysages du quartier et tente de restituer la musique de la ville. "Il s'agit pour moi d'être à la bonne distance." De ses minutieuses prises de son, David Bouvard a fait une installation, intitulée "Paysages sonores de Belsunce". "C'est un quartier où il y a assez peu de voitures, où les gens sont beaucoup dans la rue. La moitié des magasins n'a pas de vitrines. Il y a les places où on se retrouve pour parler d'un mariage...Tout cela compose une sorte de géographie." Le résultat s'approche d'une écriture documentaire, extrêmement précise. "Les gens du quartier reconnaissent le son des persiennes de tel ou tel immeuble, le bruit d'une porte." C'est en écoutant les remarques d'un habitant de Belsunce, que David Bouvard s'est dirigé vers un autre projet. Un homme lui a dit: "Ce que tu as enregistré, on dirait le bruit du fleuve." Un travail en cours, une recherche plus approfondie encore, pour saisir et restituer la rumeur de la ville.

Une empreinte politique
Comment la Compagnie s'inscrit-t-elle à Belsunce? Depuis sa création, c'est une question centrale. "Il ne s'agissait pas pour nous d'animer des ateliers pour faire bonne figure, pour "créer du lien social", avant la réhabilitation. C'est ce qu'attendaient les élus." explique Paul-Emmanuel Odin, artiste, écrivain, qui a rejoint la Compagnie en 1996. Nombre de projets ont marqué l'histoire du lieu et constituent son empreinte politique. "L'exposition la plus populaire a été un travail de Thierry Kuntzel, "Waves" une image interactive de vagues... Tous les gens du quartier venaient voir cette image. L'oeuvre parlait à chacun." A l'aube de Marseille 2013 -Marseille a été choisie capitale européeenne de la culture en 2013-, Paul-Emmanuel Odin envisage la tenue d'Etats Généraux de La compagnie: "On est tellement abasourdi par ce qui se passe dans le France de Sarkozy. Qu'est ce qu'on fait?" La Compagnie est traversée par des questionnements permanents, parfois des déchirements. Elle reste un lieu de débats et de création unique dans le coeur de Marseille.

(1) Marseille Transit: les Passagers de Belsunce d'Emile Temime, éditions Autrement

Liens:
www.la-compagnie.org
Un exemple d'atelier mené à La compagnie: www.hawabecedaire.org


Emmanuel Vigier
(20/12/2008)


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