La fiesta, un visage de Marseille | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
La fiesta, un visage de Marseille | Emmanuel Vigier
Marseille, au loin, ©Eric Devillers
A Marseille, les premières notes de la Fiesta sont annonciatrices de l'automne. Des notes de reggae, de rock, ou de flamenco, des voix d'ici ou d'ailleurs, s'élèvent à quelques pas du port industriel. Les nuits des Marseillais sont alors un peu plus longues, elles font penser à la movida de Barcelone, toujours jalousée ici. La fiesta des Suds est un curieux festival, inventé il y a plus de 17 ans par une bande de copains, qui s'inquiétaient de la montée de l'extrême droite et de ses idées en France. Dés sa première édition, le ton est donné: la musique est plurielle, la fête investit une des nombreuses friches industrielles de la cité phocéenne. Depuis ses débuts, il y a bien eu quelques coups durs -ses détracteurs disent aujourd'hui qu'elle est devenue trop commerciale-, mais cette manifestation culturelle ne renie pas ses origines, sa philosophie première. Elle reste un rendez-vous populaire - plus de 20 000 personnes à la soirée d'ouverture- et métisse. A l'image de cette ville éternellement inclassable, toujours un peu rebelle, indomptable. La Fiesta s'est désormais installée dans l'ancienne sucrerie du port. Un décor fait de hangars et de containers. Un incendie a ravagé une grande partie des lieux en 2005. Le fête a continué.

C'est désormais sous une passerelle d'autoroute que se tient une de ses principales scènes. On pourrait se croire dans un film de science fiction ou dans une bande dessinée futuriste de Bilal. Une immense tour en construction veille sur la fiesta. "L'enjeu aujourd'hui, c'est que va-t-on faire de cette ville, de ce quartier envahi de bureaux? Quelles perspectives offrent la Fiesta, les équipement culturels?" Bernard Aubert a la tête et l'accent des acteurs du cinéma de Robert Guédiguian, il est un des hommes-orchestres de la fête. "Le slogan des supporters de foot, c'est fier d'être marseillais. Et être marseillais, c'est être de toutes les origines." Ce soir-là, la fiesta remplit son contrat. Un franco libanais, Ibrahim Maalouf, fait résonner sa trompette à quarts de ton. Pendant que "Moussu T e lei Jovents" ouvre le bal dans une plus petite salle, aux allures de cabaret.

"Forever polida", éternelle beauté
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Moussu en concert, ©Eric Devillers
"On ouvre la fenêtre et on chante ce qui se passe". "Moussu" est un groupe emblématique de la Fiesta, à laquelle il participe depuis ses débuts. En quelques albums, leur musique fait le tour de la Méditerranée et s'envole au-delà des frontières. On siffle "Mademoiselle Marseille" à Istanbul. Ou à Londres. Ils chantent en occitan, en français ou en anglais, parfois dans la même chanson. Un de leurs titres s'appelle "Forever polida", "éternelle beauté". "Le fait de chanter en occitan, c'est évidemment essentiel pour nous. Cette situation de bilinguisme, c'est comme si on avait deux caméras, qui nous donnaient deux points de vue sur la réalité...Cette deuxième langue nous donne le goût pour tout ce qui est caché...Le sens de notre musique est aussi dans la forme. Il y a une richesse de coloration quand on passe d'une langue à l'autre." Tatou auteur, compositeur, interprète est un des fondateurs de "Moussu". Il est un habitué des mélanges, il a largement contribué au succès de "Massilia Sound System", inventeur du "ragga marseillais". "Le cosmopolitisme de la ville n'est pas une invention. Il est inscrit dans le présent et dans le passé. C'est la constance de Marseille, de ses peuples." La musique de Moussu est aussi indéfinissable que peut l'être parfois Marseille. Elle a des accents de folk américain, des opérettes marseillaises, de swing, de blues et de bluettes..."Notre patrimoine a plusieurs racines." Tatou est intarissable sur le Marseille des années 30, où le jazz, la chansonnette et la pègre faisaient bon ménage dans les bas fonds de la cité phocéenne. Le chanteur revendique l'influence de Claude Mac Kay, un écrivain et poète américain, d'origine jamaïcaine, qui a vécu à Marseille à cette époque-là et a raconté la vie de ces quartiers désormais disparus, comme "La Fosse". Le roman s'appelle "Banjo", un instrument qui rythme les ritournelles de Moussu...

La fiesta, un visage de Marseille | Emmanuel Vigier
Maalesh, ©Eric Devillers
"Maalesh", ce n'est pas grave

Depuis la publication de "Banjo", en 1928, Marseille a continué à se construire au rythme des vagues d'immigrations. La Fiesta est un reflet de cette société multi-culturelle. Au fil des éditions, la manifestation n'a cessé d'explorer les répertoires du continent africain. Cette année, la communauté d'origine comorienne, estimée à plus de 70 000 membres, a eu un regard très attentif sur la Fiesta. C'est la première fois que Maalesh, une véritable star dans le petit archipel des Comores, vient chanter à Marseille et il en est ravi, ému presque. "Je sais que je suis attendu ici. On dit que Marseille est la ville la plus comorienne du monde, après Moroni, la capitale des Comores." De mère ougandaise et de père comorien, Maalesh de son vrai nom Othman Mohamed Elyas, ramène de l'Ocean Indien une musique aux influences arabes, malgaches, d'Afrique de l'Est ou de Zanzibar..."Maalesh, ça veut dire "Ce n'est pas grave" en arabe. C'est une expression que j'ai rapportée de mes nombreux voyages." Il a vendu des cigares en Arabie Saoudite, chanté du disco dans des hôtels au Kenya. Il vit aujourd'hui à Moroni. Et chante pour un monde meilleur, n'hésitant pas à aborder des thèmes aussi difficile que le SIDA. "Je ne suis pas la mode. Dans mon pays, on dit de moi que je suis le chanteur de la paix et j'aime bien cette définition." Un soir, dans un hangar de la fiesta, les Marseillais se sont rappelés qu'ils avaient aussi des liens au Sud du Sud, dans l'océan indien.

"Bayle funk", bal funk
La Fiesta a tous les accents des populations de la ville. "Quand on parle de Marseille dans les media nationaux, on évoque le rap comme s'il s'agissait d'une évidence. Hors, si on écoute bien la ville, on se rend compte qu'elle vit plus au rythme du reggae et des musiques électroniques." explique Bernard Aubert. Cette année, une soirée était entièrement consacrée au "bayle funk", un genre musical apparu au Brésil, dont on dit qu'il est la bande-son des favelas de Rio, un mélange de sonorités d'aujourd'hui et d'hier, de funk et de hip-hop...Marseille, désignée comme capitale européenne de la culture en 2013, est une ville de rencontres...

Emmanuel Vigier
(31/10/2008)

Quelques liens:
www.dock-des-suds.org
www.myspace.com/ibrahimmaalouf
www.moussut.ohaime.com
www.hydreole.com/maalesh
www.clekclekboom.com





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