Carnet de Méditerranée en Finistère | Cécile Oumhani
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Cécile Oumhani   
  Je suis allée au bout du monde écouter battre encore le cœur méditerranéen, parler au-dessus de l’océan, de rives plurielles, d’altérité et de double culture. Réunis par l’alchimie d’un livre, lecteurs et auteur, nous frôlons des mains ce qui circule d’à la fois poignant et insaisissable, quand des êtres se rencontrent. Des échos d’histoires tues affleurent puis s’échappent à mi-voix. Ces chercheurs de l’Ifremer, dont la vie est vouée à la mer et ce qui l’entoure, me parlent aussi de leur écriture, celle de scientifiques qui doivent dire à leurs pairs, aux étudiants ou au public et donc chaque fois trouver des mots différents… Le livre vécu comme objet, ce papier que l’on touche avec vénération… Internet et l’éclair du message qui circule autour de la terre. Amélie Berthélémé, responsable culturelle, parle de Babelmed, avant que je ne reprenne la parole pour répéter que le net peut aussi accueillir l’urgence de dire, comme ce fut le cas avec ma Lettre à une amie turque en novembre dernier. Certes le choix des caractères, de l’encre et la texture de la page instaurent un rapport privilégié avec le texte. Mais cette écoute de ce qui jaillit, de manière irrépressible et nécessaire, presque une adéquation à l’instant, c’est la mise en ligne d’un texte qui l’offre, avec la certitude de le partager jusqu’au bout du monde, en Finistère, en Méditerranée et plus loin encore…
Une rencontre s’achève et Amélie me mène vers le splendide sentier qui surplombe les rochers et l’océan. Messagère passionnée de la culture, des cultures, elle me parle d’écriture, de cinéma, de théâtre. Les ajoncs et les genêts épellent, entre ciel et mer, une histoire lumineuse. Asli, mon amie turque, me parlait la semaine dernière de ses fleurs préférées, les genêts…. Les «sabots de mule» en turc… Et je ressens alors l’obstination muette de plantes cramponnées au roc, là où la terre se raréfie, là où le vent souffle en tempête mille bribes d’ailleurs et de nulle part. Mouvance du ciel qui laisse percer le soleil en un ballet de rayons clairs, puis vient nous cingler le visage d’une grêle dont les perles de glace roulent et rebondissent à nos pieds entre violettes et jacinthes des bois. L’eau ruisselle sur le sentier, rousse et comme chargée de tourbe. La lande brune s’assombrit à la lisière des rochers noircis que l’océan a déserté pour quelques heures encore.
A Lampaul Guimilliau, le clocher coupé en deux à mi-hauteur par la foudre au siècle dernier, se découpe contre le ciel. À ses pieds, l’ombre fidèle des sculptures de l’enclos paroissial du XVIe siècle, figures de granit, mémoire d’un temps où la vie se traversait dans l’angoisse d’un au-delà menaçant et de la promesse d’un châtiment éternel à qui s’écartait d’un pas. Antoine m’accueille dans la bibliothèque dont il a la responsabilité depuis quelques mois seulement et pour laquelle il nourrit tant de projets. Il ouvre le cercle où nous allons convoquer la Méditerranée dans la passion des mots. Les lecteurs disent tous avec la même force la richesse des rives qui se mêlent, des êtres qui vont les uns vers les autres, des différences qui sont accroissement de soi, lorsqu’elles se découvrent, s’offrent et se parlent.
Ici à la fin de la terre, en Finistère, les jours semblent ne pas se finir, prolongés vers l’océan d’une clarté que leur donne l’ouest et ce qui est déjà avancée vers un autre continent. Un peu avant vingt et une heures, le ciel est d’un bleu profond en ce début d’avril. Et les camélias rouges cascadent à l’entrée de la bibliothèque de Landivisiau, premier seuil vers la profusion et l’émoi d’un autre moment de partage. Cécile Chevalier est l’âme d’un lieu baigné du désir de transmettre. Il est aussi pure féerie, avec cette exposition consacrée aux Passiflore, une ravissante famille de petits lapins sortis d’une série d’albums. Patricia les a incarnés jusque dans les moindres détails de leur maison, passage entre le quotidien et l’imaginaire d’enfants qui, j’en suis sûre, ne pourront quitter la bibliothèque, une fois qu’ils se seront promenés dans l’univers de leurs petits héros. Et ce soir, la section adulte de la bibliothèque est devenue tunisienne. Avec tant de finesse et de sensibilité, Cécile Chevalier a tendu en terre bretonne la subtile toile qui restitue l’ailleurs. La douceur du naï s’élève, mélancolique et poignante, quand je rejoins cette table qu’elle aurait voulu fleurir pour moi de jasmin. Le bouquet d’azalées blanches est aérien, présence donnée d’un espace, comme représentation de son essence. Elle verse le thé à la menthe, offre des figues et des dattes, et célèbre ainsi une transmission qui est sa plénitude. Ici encore, la Méditerranée, l’autre et la double appartenance… Cécile, mon hôte, tend à Soazig, la comédienne qui a lu avec ferveur des extraits de mon dernier roman pour encore une autre lecture, Lettre à une amie turque. Avec ces lectrices, pour qui le livre est un bonheur nécessaire, je parle de la littérature tunisienne contemporaine, commente d’anciennes photos sépia de La Marsa, qui ont été agrandies pour être exposées ce soir. Ensemble, nous frôlons des doigts ce point où se croisent lecture et écriture, où le mot écrit devient parole avec l’assurance que l’on souffre un peu moins de n’avoir pu dire, parce que l’écrit a pu mettre à jour ce qui demeurait enfoui dans le silence et vient de s’échanger dans l’écho et le mystère du reflet. En Finistère, au bout du monde, j’ai éprouvé une fois encore la fluidité de l’espace lorsqu’il s’abolit, se disperse, revient, convoqué par la seule force des mots, ceux que l’on écrit, ceux qui dévoilent par fragments la part inconnue de nous-mêmes et du monde qui nous cerne, ceux qui nous rapprochent aussi. Cécile Oumhani
(9 avril 2005)
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