Alexandrie, ses habitants d’un côté, son histoire de l’autre. | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
 
Alexandrie, ses habitants d’un côté, son histoire de l’autre. | Youssef Bazzi
Café Elite
Pour s’interroger sur Alexandrie, son sens qui change sans cesse, ses époques, ses lieux, ses habitants, sa mer… pour réfléchir à «La réanimation» de la ville, entre la volonté de l’État et le rêve de ses habitants, il fallait une discussion qui s’écarte un peu des actes du colloque qui a eu lieu à la Bibliothèque d’Alexandrie sur le même sujet. La rencontre officielle était dominée par les patriarches de la nostalgie, les fils des temps anciens, qui ne sont plus que des exilés et des émigrants. Il fallait donc un colloque «alternatif» qui réunisse les personnalités culturelles vivant le présent de la ville, expérimentant son quotidien, et dont le ton et le langage soient liés à l’actualité et à ses soucis.
Nous nous sommes donc rencontrés, pour discuter entre nous, Alexandrins, d’abord en fin d’après-midi au café Elite, puis le soir au bar Cheikh Ali. Il y avait Ali Achour (artiste plasticien), Abdelaziz Siba‘i Youssef (qui fait des recherches sur la littérature orale alexandrin), Ala’a Khaled (écrivain et poète), Mouhab Nass’r (écrivain et éditeur de la revue «Lieux») et Tarek Hariri (officier à la retraite).
Ce fut un colloque improvisé avec une discussion ouverte et spontanée.
Ali Achour commence: «On ne peut pas arrêter cette quête continuelle de l’âme d’Alexandrie. Je tente de saisir le sens de la ville à travers mon expérience personnelle; parce que c’est nous, les hommes, qui la créons en la décrivant, au fur et à mesure que passe le temps, comme un ensemble de souvenirs et d’histoires.
Je suis originaire du sud de l’Égypte, né dans une de ces familles venues de la campagne au milieu du XXème siècle. Pourtant, même si ce sont des groupes d’Européens qui ont jeté les fondements de la ville et dessiné son visage et son urbanisme, cet aspect commence à disparaître pour faire place à une autre ville, celle que nous avons créée par notre diversité, nos contacts et notre familiarité avec le lieu et sa mémoire».
Abdelaziz Siba’i Youssef: «Le vrai Alexandrin, c’est celui qui mérite le titre de «Banikari». Le mot a été inventé par les Arméniens et les Grecs dans les années cinquante pour décrire un gaillard populaire qui fait la loi par son éthique chevaleresque. Mais avec l’émergence d’une classe de nouveaux riches et de son éthique, on a éliminé les caractéristiques de ce personnage alexandrin, il n’en reste plus rien, ni dans le vêtement (le sidîri folklorique des pêcheurs et la mélaya laf des femmes), ni dans le dialecte si typique de la ville qui a cédé la place à un égyptien standard. On ne peut expliquer ces disparitions que par l’invasion des nouveaux venus dans la ville et le départ des Alexandrins vers le Caire et à l’étranger.
Moi je suis originaire de Banha. J’ai débarqué ici quand j’avais cinq ans. La mer et les grands immeubles causèrent ma première surprise … les espaces immenses et l’urbanisme imposant respiraient l’arrogance et la présomption. Les rues réunissaient tout le monde, les Grecs, les Arméniens, les Italiens etc…. À mon avis, la ville repose aujourd’hui sur deux dimensions : la nostalgie d’un passé révolu avec la disparition de son caractère authentique, au point de trouver juste le mot de je ne sais plus quel écrivain français pour qui Alexandrie est la «ville du mensonge». La seconde dimension, c’est le côté exhibitionniste qui pousse actuellement à inaugurer toutes ces « réalisations » (la Bibliothèque, la recherche archéologique, les opérations de construction et de restauration). Tout cela reste purement formel et n’a aucune efficacité».
Ala’ Khaled: «Alexandrie permet à tout un chacun de se trouver une identité individuelle. Toute la littérature cairote représente la vie d’un quartier, d’un district, d’un groupe, d’une dynastie. Au contraire, tous les écrits sur Alexandrie tournent autour d’un personnage, d’un individu qui enquête sur son existence. L’individualisme est l’aspect culturel dominant de la ville. Cela est peut-être dû au fait que, depuis l’époque grecque, Alexandrie n’a eu aucun lien avec l’intérieur. C’est avec l’Islam seulement qu’elle a instauré des relations avec le centre de l’Égypte. Je me rappelle une histoire significative: en 1968, à l’époque de Nasser, la ville a décidé d’ériger sur la Corniche une statue représentant l’Europe. Le fait était très révélateur du désir de se démarquer du Caire qui était alors la capitale du nationalisme arabe».
Ali Achour: «Alexandrie est un pont avec les autres. Une ville égyptienne qui a fait siennes les autres civilisations ».
Abdelaziz Siba’i remarque: «C’était là une dimension véritable. Mais maintenant on ne fait que redorer les blasons de l’institution (officielle) qui a perdu toute crédibilité au centre, et qui cherche un lieu aussi exceptionnel qu’Alexandrie pour renouveler sa relation avec autrui. Mais la question de la communication reste monopolisée par l’intelligentzia.
Ala’ Khaled: «La communication apparaît difficile aujourd’hui. Elle se fait au niveau des gouvernements et non des peuples. Alexandrie est soumise maintenant à des modifications de l’intérieur (l’espace de l’islamisme radical par exemple), et en ce sens, la ville a perdu sa spécificité qui impliquait«diversité» et «multiplicité». Ces traits ne sont plus qu’une question culturelle, sans existence ailleurs que dans la «conscience» du lieu. En tout cas, cette question peut amener la création d’une nouvelle Alexandrie».
Ali Achour proteste: «Ce qui se produit actuellement, il faut le considérer en distinguant bien entre embellissement et beauté. Les hommes, dans leur vie quotidienne, inventent leur propre esthétique. Quant à l’embellissement, il vient d’en haut, du pouvoir qui l’impose sur place. C’est pourquoi il ne faut pas être trop optimiste».
Mouhab Nasr: «Nous pouvons sentir que le lieu s’étouffe et n’arrive pas à répondre aux changements. Pour examiner le lieu, nous devons regarder les hommes.
Ce sont les hommes qui donnent corps à l’idée. Cela veut dire qu’il faut d’abord comprendre la société. En ce sens, l’ambiguïté de l’image sociale ou son éclatement ont amené à perdre la mémoire. Nous devons nous méfier de la tendance à «figer» le lieu et à l’éterniser dans un imaginaire passéiste».
Ala’ Khaled: «Mais la nostalgie, la mémoire et la relation avec l’autre, ainsi que la reconnaissance de la dynamique du changement et de la transformation, c’est ce qui ouvre le chemin à l’avenir».
Mouhab Nassr: «Il y a un certain romantisme autour d’Alexandrie. Le pouvoir, qui aujourd’hui a perdu ses bases humaine et morale fait appel à la mémoire du cinémato pour traiter la ville. Dans les films, c’est toujours la même histoire: L’amour naît à Alexandrie, mais le mariage a lieu au Caire. L’autre scénario, c’est le vagabondage, les bars, la liberté, le plaisir à Alexandrie, alors que le travail, la carrière et l’engagement social se trouvent au Caire. C’est une image fictive, une histoire inventée, je dirai même que le surnom de «la belle mariée» donné à Alexandrie n’était pas courant avant la révolution de 1952.
Le nouveau maire d’Alexandrie a lancé le projet “faire revivre Alexandrie”, non pour la gérer comme une ville ordinaire, mais pour réaliser cette idée romantique. Je vous avoue que, bien que je sois professeur d’arabe, écrivain, rédacteur d’une revue culturelle, je n’ai pas encore visité la bibliothèque d’Alexandrie».
Ali Achour: «Ils sont en train de construire une brillante façade touristique. Quant à nous, ce n’est pas la façade qui nous intéresse, mais le mouvement des hommes et leur réalité, le lieu et son histoire sans craindre de sombrer dans la nostalgie. La peur de la nostalgie pourrait paralyser le sentiment du présent. La nostalgie a une dimension idéologique importante.
Quant à la bibliothèque, je l’ai visité deux fois et j’ai eu froid. C’est un lieu de la consommation fait pour le consommateur et le consommé. C’est un surplus culturel qui n’engage pas un dialogue entre le destinataire (les habitants d’Alexandrie) et ce que la bibliothèque veut transmettre».
Mouhab: Pire encore, c’est un lieu pour les manifestations officielles seulement. Ceci pourrait répondre à une nécessité, mais que ce soit l’exception et non la règle. Un exemple, la fermeture de toute la ville pendant trois jours pour des raisons de sécurité lors de l’inauguration. C’est pour cette raison que les habitants n’ont pas participé à cet événement historique. La seule publication importante de la bibliothèque depuis son ouverture, c’est « Le document de la réforme arabe». Le texte date de quelques jours seulement et il s’adresse aux présidents et aux gouvernements, non aux gens ordinaires».
Ali Achour: «C’est la même chose pour le théâtre de Sayed Darwich. Il était pour les gens comme leur pain quotidien. Ils en ont fait « du biscuit». Il est perdu pour l’activité théâtrale qui touchait vraiment les AlexandrinAlexandrins, puisque désormais c’est un opéra. Quelle lien y a-t-il entre les habitatns de la ville et l’opéra?»
Tarek Hariri: Le pire a été la «ruralisation» de la mer et «la golfisation» de la ville (néologisme créé à partir des pays arabes du Golfe). Le penchant naturel à la tolérance que l’on trouvait chez les gens du peuple, les ressortissants étrangers, les Coptes etc. nous fait défaut aujourd’hui parce que l’influence des pays du Golfe et de la campagne l’a remplacé. La ville était capable d’urbaniser les arrivants, mais avec le temps, ceux-ci l’ont emporté, et elle ne peut plus leur résister. La raison principale de ce déséquilibre, c’est la crise qui a frappé la classe moyenne et son effondrement».
Mouhab: «Pourtant, je ne peux m’empêcher de compatir avec les gens de la campagne».
Ala’ Khaled: «Il ne faut pas oublier que la vague de migration de la campagne vers la ville a commencé au cours de la deuxième guerre mondiale quand on a créé des usines militaires à Alexandrie et dans les environs. Ils sont venus pour travaillé et ils ont vite assimilé les modèles de la ville».
Ali Achour: «C’est tout à fait vrai, et ça se voit dans les valeurs qui étaient respectées alors: l’instruction et la quête de diplômes. Maintenant, ces valeurs sont remplacées par l’enrichissement rapide, le fanatisme, l’authenticité, etc…
Abdelaziz Siba’i: «Alexandrie a toujours été une ville d’étrangers où personne ne se sentait étrange.
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Ce que je n’ai pu noter dans cette discussion, c’est l’émotion contenue dans la façon de s’exprimer, cet afflux de sentiments sur les visages qui donnait tant de vivacité aux propos. J’ai volontairement supprimé les questions pour qu’elles n’entravent pas le cours de conversation comme les cailloux celui de la rivière. J’ai essayé de donner toute liberté à cette aisance dans l’expression, à cette intelligence exubérante qui caractérise le langage méditerranéen des Alexandrins. Youssef Bazzi
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